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Mémoires du dernier marinier de Loire

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Auguste Léger de Neuvy-sur-Loire.

 

Moi, Auguste Léger, « Gugus » pour les « culs terreux* » et « la Maille* » pour les « chie dans l’eau * » , né en 1871 à Neuvy-sur-Loire et rejeton d’une famille de mariniers depuis l’arrière-grand-père Aristide né en 1770, j’ai la prétention de penser que je fus le dernier représentant d’une noble confrérie, celle des gars qui allaient sur la Loire pour y transporter toutes sortes de choses. C’est d’ailleurs fort de cette conviction que je fis graver dessus ma tombe : « Cî-gît le dernier marinier de Loire ! » avec deux fiers accents circonflexes pour évoquer le temps jadis où je portais le « grand chapeau de feutre noir* »…

Mon premier voyage, je m’en souviens comme si c’était hier. Il est vrai que j’ai désormais l’éternité devant moi, le temps n’a plus de prise sur mes souvenirs que je dois enjoliver sans doute, vous ne m’en tiendrez nullement rigueur. J’avais 12 ans, je quittais alors une école qui m’avait permis d’apprendre à lire et surtout à compter, un savoir fort utile dans la profession. Nous étions en 1883, le train à vapeur avait déjà mis à mal le métier même si des Salambardes* taillées à la va-vite et à coups de serpe continuaient à descendre la rivière.

Chez nous, à Neuvy, les Salambardes nous venaient de la Loire d’en haut*. À leur arrivée, nous les vérifiions, les renforcions, les calfations* avant que de leur fixer sur les bords, à l’avant et à l’arrière, des planches taillées en dents de scie : les arrançoirs* pour permettre d’arc-bouter les bateaux durant la manœuvre. Ces radeaux d’une vingtaine de mètres de long devaient leur robustesse d’une part à leur souplesse car pas une pointe* n’entrait dans leur construction et d'autre part elles étaient en pin.

Ces curieux bateaux, contrairement aux gros chalands* de la grande marine de Loire de Nantes à Orléans, ne possédaient pas d’ancre. Ils étaient équipés de « Rouettes » sortes de cerceaux de bois fixés sous le plancher dans lesquels on passait des perches de sept à huit mètres de long afin de ralentir ou immobiliser le mouvement en soulevant le dispositif.

Nous transportions le plus souvent du bois, environ trente mètres cubes de planches ou du charbon venant du Forez. À Neuvy, nous échangions la cargaison pour des poteries du pays ou bien encore pour porter notre blanche* aux faïenceries de l’aval notamment celle de Gien. Les pots à l’époque étaient très demandés pour mettre le lait ou bien plus sûrement le vin.

La navigation n’a jamais été simple sur la Loire, quelles que furent les époques. D’ailleurs, nous ne naviguions que lorsque la rivière était à l’afflôt*, c’est à dire qu’elle avait assez d’eau pour éviter le piège des bancs de sable où l’on risque de s’engraver. Mais ce n’était pas de loin le seul danger. Il y avait des passages redoutables comme le Rapide du jarre* à Ousson ou bien le Jarre aux oies à Saint Brisson et le Courant d’argent face à la ferme de la Rivote à Briare.

Pire encore, le passage de certains ponts était redoutable. Il fallait alors biller*, c’est à dire arrêter le bateau en amont du pont, le faire pivoter d’avant en arrière afin de laisser traîner l’ancre et parfois le soulever un peu avec nos bourdes*. Malheur si soudainement un coup de vent plaçait l’embarcation en travers ou que la patouille* s’accrochait à un caillou, c’était le naufrage. Beaucoup de mariniers ne savaient pas nager… !

Le trajet normal de Neuvy à Orléans se faisait en dix ou douze jours, tant les escales nous prenaient du temps. La navigation à l’avalaison* proprement dite allait à la vitesse de sept à huit kilomètres à l’heure. Nous avions des repères laissés par le toutier* pour suivre le chenal*. Celui-ci allait à l’avant du bateau, environ un kilomètre devant. Il plantait des tiges de bois dans le sable. Celle qui était recourbée en crochet indiquait le côté « Mer » tandis que l’autre, plantée verticalement marquait le côté « Galarne » soit la rive droite.

De Neuvy où nous partions souvent avec trente-cinq tonnes de pots avant d’atteindre Orléans nous faisions escale à Gien, La Ronce, Ouzouer, Sully, Bouteille, Saint-Benoît, Sigloy, Chateauneuf, Jargeau, Saint-Denis, Sandillon. Notre arrivée provoquait la fermeture des boutiques et chacun venait faire des emplettes au bateau. C’était la fête. À Sully, Carotte, un vieux nautier*, arrivait avec son violon pour faire danser le monde. Que de beaux souvenirs !

Les cabarets en bord de Loire ne manquaient pas. Ils avaient des noms en rapport avec l’activité fluviale. Je me souviens avec nostalgie du Bouchon, de la Bonne Matelote, de l’Auberge de la Marine et de l’Ancre. Le vin y coulait à flot et les hommes des bateaux y fumaient le cigare ou buvaient un bon coup d’Arquebuse* au cours de bordées* interminables.

Bon mon p’tit gars, c’est pas tout, mais tout défunt que je suis, j’ai grand soif. Tu vas me payer quelques chopines* et nous reprendrons une fois prochaine notre conversation. Je t’évoquerai le quotidien des mariniers d’alors. Dieu quelle belle époque c’était ! Mais en attendant, j’ai le gosier qui me brûle, il va falloir attendre un peu ! »

 

à consulter : http://www.grespuisaye.fr/traditionnel/transport-bateaux-loire.html

 

Apocryphement sien.

 

  • une maille est un pot de sept litres

  • Culs terreux et Chie dans l’eau : ceux qui vivent à terre et les mariniers

  • chapeau de cérémonie et de travail des mariniers

  • salambardes :Bateaux de 20 mètres de long dites aussi Sapines ou Rambertes souvent en sapin.

  • Loire d’en haut Région de Roanne et parfois au-dessus jusqu’à Saint Rambert

  • calfater : Rendre imperméable autant que faire possible

  • arrançoirs : Posés à l’extérieur du bateau cette partie est échancrée pour bloquer un bâton de marine

  • uniquement des tonons

  • chaland : Nom donné aux gros bateaux de Loire qui pouvaient mesurer jusqu’à 35 m

  • terre blanche : argile blanche

  • afflôt : quand le niveau permet la navigation

  • jarre : granulats de Loire

  • biller : faire volte-face au bateau pour passer le pont en marche arrière

  • bourdes : grandes perches munies d’un fer pour diriger et manœuvrer le bateau

  • patouille : Une longue rame qui sert de gouvernail

  • avalaison : descente dans le sens du courant

  • toutier : celui qui choisit l’itinéraire à emprunter

  • chenal : couloir de la rivière qui permet la navigation

  • nautier : marinier terme plus ancien

  • arquebuse : un mélange d’alcools forts

  • bordées : terme générique pour évoquer les sorties des marins à terre

  • chopine : pot rempli de vin dont la contenance était d’environ 50 cl

 

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2 réactions à cet article    


  • Sergio Sergio 28 novembre 2018 13:54

    J’ai écumé en rando vélo beaucoup de canaux et notamment le canal de Charleroi reliant Bruxelles. J’ai rencontré une personne qui m’a expliqué l’évolution des péniches et leur construction, d’abord tirées par des hommes puis par des chevaux, par des tracteurs et plus tard en autonomie. Dorénavant supplantées par les camions, il n’y a guère que sur les gros canaux qu’elles circulent encore. On parle de transition écologique, les remettre en fonction pourrait concourir à diminuer, l’impact carbone, le coût des entretiens des routes, augmenter le fret, requalifier les cours d’eau ainsi que le tourisme fluvial ... Sur Mons existait alors une école/home pour les enfants de bateliers, et déjà fermée en 1977, déjà la crise. Cela n’a pas empêché les ingénieurs belges de construire l’ascenseur à bateaux le plus grand du monde.

    https://www.youtube.com/watch?v=THtMHEgDpCI


    • juluch juluch 28 novembre 2018 16:04

      Un langage de Marinier qui mérite la découverte....

      un beau témoignage de cet ancien...

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