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Mort du critique, dictature du buzz

L’excellent site Nonfiction vient de mettre en ligne un dossier sur l’évolution de la critique contemporaine, annonçant la mort du critique tel qu’on l’a connu au siècle précédent. Bref rappel des temps anciens. Les livres étaient alors lus, analysés par des intellectuels reconnus, puis chroniqués dans les suppléments littéraires fournis par les grands quotidiens, Libération, Monde, Figaro, ainsi que les hebdomadaires. Alors que des émissions cultes renseignaient les gens sur ce qu’il fallait lire ou aller voir dans les salles de spectacle et de théâtre. On se souvient tous de l’émission Apostrophe, conduite par un Bernard Pivot qui ne rechignait pas à lire attentivement les romans et autres essais, ni ne lésinait à étoffer son équipe de collaborateurs voués à dénicher un auteur intéressant à inviter et digne d’être connu par les citoyens éclairés. A cette époque, un linguiste au verbe brillant comme Claude Hagège écoula des dizaines de milliers d’exemplaires d’un livre quelque peu abscons pour un lecteur lettré moyen, livre que la plupart n’ont certainement pas lu en entier, décrochant rapidement face à l’obstacle de la compréhension. Mais sans doute, quelques individus se sont instruits grâce à cette rencontre médiatique avec un professeur de Collège de France. L’ère Pivot, c’est aussi la naissance de l’intellectuel médiatique à travers son plus emblématique représentant, un certain BHL. Signe d’un bouleversement des temps à venir.
 
Régis Debray se fendit d’une diatribe fort remarquée contre Pivot, dans les années 80, fustigeant des dérives médiatiques ne faisant que commencer à altérer le cours ancien des choses culturelles. Il déplorait la fabrique des auteurs connus et autres célébrités de la plume devenues en l’espace de quelques émissions des références incontournables pour la curie lettrée de masse. Il avait vu juste, quoique le sociologue Cazenave eut déjà anticipé le levier médiatique faisant de gens insignifiants des célébrités. Le monde savant et intellectuel est entré dans ce que Debray appelle l’ère vidéosphérique, par opposition à l’ère graphosphérique où une plume se plaçait sur une échelle des valeurs et où les critiques avaient une longue vue intellectuelle permettant de cibler les écrits qui comptent et non pas les auteurs qui se dépensent sans compter comme énergumènes télévisés. Ce qui s’est passé dans les années 1970 et 1980 ne fut qu’une première étape dans l’avènement d’une culture de masse dont la promotion et la prescription passe de moins en moins par la rigueur critique et l’analyse compétente, mais de plus en plus par des lieux où se décide ce qu’il faut lire et acheter. Des lieux qui ne sont même plus les pages culturelles des grands journaux mais les chroniques radiodiffusées à grande écoute, ajoutées aux passages d’auteurs venant faire une promo de leur livre après avoir été invités par le taulier du studio sans qu’on ne sache quel est le critère de choix, coup de cœur, copinage, recommandation ou je ne sais quoi. Bref, au bon plaisir du maître de cérémonie, qu’il s’appelle Ardisson, Ruquier, FOG ou Pujadas pour un passage au 20 heures.
 
Le dossier de Nonfiction a donc pointé une deuxième étape dans le « matraquage médiatique et prescriptif ». Les lieux où se fait l’excellence culturelle, pour reprendre une antienne républicaine tant prisé d’un conservatisme à la Finkielkraut, ne sont plus efficients comme antan, ils ne sont plus l’un des ressorts de la vie littéraire et intellectuelle. Les libraires le savent, un billet du Monde littéraire ne fait plus vendre comme auparavant. Même si les critiques encore avisées permettent de promouvoir quelques traités savants ou d’avant-garde. Qui se vendront à 500 ou 1000 exemplaires. Les autres champs culturels, cinéma, musique, opéra, théâtre, n’échappent pas à ce constat. Une bonne critique dans le 18/20 de Demorand sur Europe 1, un bon clin d’œil chez Baddou de Canal plus, un passage chez Ruquier ou FOG servent de levier multiplicateur d’un facteur 100 par rapport à une élogieuse critique du Monde littéraire. N’importe quel auteur souhaitant vendre son ouvrage échangera volontiers un billet dans Libération contre un bon buzz chez Demorand. Voilà donc l’état de la situation.
 
Nous sommes entrés dans l’âge du buzz. Muray en aurait été attristé et Finkielkraut doit certainement en être irrité, alors que Debray vu sa grande sagesse en a sans doute assez vu pour laisser courir le processus en finissant ses jours pénétré d’une sereine sagesse stoïcienne. La sagesse, une attitude de circonstance en ces temps de transformation dont on pressent un aboutissement prochain. Faut-il s’attrister de cet avènement du buzz qui fait vendre ? Je ne le pense pas, même si c’est assez agaçant pour un esprit qui sait encore hiérarchiser les produits culturels et les œuvres. Le buzz est autant causé par les producteurs de buzz que les récepteurs de buzz, ces derniers étant ô combien plus nombreux. Si les gens achètent un livre qui ne vaut rien parce que son auteur passe chez Ruquier, c’est que ces gens ne valent rien, dira le mécontemporain. A la limite, autant ne pas se prendre la tête et, paraphrasant Nietzsche, clamer haut et fort que les critiques sont morts et que ce sont les masses culturelles qui les ont tués. Le buzz préfigure un désert culturel nihiliste aux contours déjà pressentis par un Muray. Ce désert n’anéantira pas ce qui reste d’aspiration à l’excellence culturelle. Ces « masses buzzifiées » n’ont pas plus d’incidence sur l’intelligence pensante que la marée sur le rocher bien arrimé à la terre ferme. Les hommes de goût sont arrimés au Ciel des vertiges spirituels. Le buzz n’emporte pas les rochers célestes. Le buzz électrise les gens, rameute les excités par un fétichisme voué aux célébrités. La star devenue fétiche, pourvoyeuse de salut émotionnel, de satisfactions libidinales. Le prescripteur improvisé devenu gourou des choses culturelles, de Ardisson à Ruquier en passant par tous les disciples de Morandini et autres Drucker. L’homme n’est qu’une misérable créature vouée à la croyance mais parfois douée de raison pour passer au stade supérieur de la connaissance. Il faut composer avec les ouailles culturelles et les curés médiatiques, comme en d’autres temps on devait compter avec les masses cultuelles et les prélats de l’Eglise.
 
Libido ? Le buzz cible les trous-du-cul ! Vidéosphère anus du monde ! Que ces paroles sont dures pour signaler en fait un phénomène généralisé à la plupart des sphères productives où les techniques de vente sont au service d’un objectif, le profit, le résultat financier. Rien d’étonnant à ce que le monde de l’édition, du cinéma, de l’industrie culturelle, ne vise qu’à écouler le plus d’exemplaires de ses productions. Le buzz est un outil de promotion pour une culture qui se vend comme un parfum de grande marque lancé au cours d’une soirée où se côtoient directeurs des ventes, de la pub, journalistes, célébrités et autres commensaux. Pareil pour le lancement du nouveau parti verts où Nicolas Hulot joue la célébrité d’un jour. La culture a pris le chemin de l’expansion entropique. Société égalisée par les mêmes produits à l’image d’un système thermodynamique équilibré avec une température égale. L’entropie obéit au principe de moindre action avait démontré Luis de Broglie. C’est sans doute le principe de moindre action transposé au champ mental qui fait vendre un produit culturel grâce au buzz. L’acheteur n’a pas à mettre de l’action, de la réflexion, il va spontanément dans la surface de vente acheter le livre ou voir le spectacle que le journaliste proposé aux têtes de gondoles médiatique à bien voulu présenter dans son édition du 7, du 18 ou du 20 heures. La civilisation semble se déliter, elle qui s’est construite avec les forces de l’esprit. Le temps graphosphérique n’est plus. Les œuvres ne s’inscrivent plus dans le temps et le lien culturel n’est plus assuré par un éternel Hugo inscrit dans le marbre du temps mais des productions littéraires se déplaçant dans l’instant, sitôt achetées sitôt oubliées après avoir été lues comme on se délecte d’un coca cola. 
 

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4 réactions à cet article    


  • Yakaa Yakaa 12 novembre 2010 11:04

    Au delà de la littérature, cette logique de Buzz surfe sur une « Fast Thinking » qui ne créé que de la pensée binaire,
    on est pour ou contre, on choisit son camp et la vérité qui est toujours une chose complexe,
    longue à appréhender, composée de multiples facettes (parfois dissonantes) est simplement sacrifiée sur l’autel de
    la popularité (cette caricature de démocratie) et son indice : le nombre de clics.
    .
    Agoravox est un endroit passionnant pour observer cette pensée binaire, ce manichéisme à l’œuvre.
    Par exemple : Sionistes et Anti-sionistes, monopolisent l’ensemble des sujets et on est sommé de se positionner dans un camp ou dans l’autre, sinon gare au moinsage et à l’impopularité.


    • Marc P 12 novembre 2010 13:06

      Du temps d’Hugo, édification , enrichissement de l’âme se confondait avec divertissement lorsqu’on lisait de tels auteurs...

      Aujourd’hui lorsqu’on lit il s’agit d’abord de tuer le temps, se changer les idées, se détendre ou se divertir et les techniques de vente ou merchandising des marchands en tiennent compte largement...

      Mais de la même façon que notre monde trop divertissant et trop philistinisant ne peut plus fabriquer un Mozart, un Beethov ni même un Honegger, les Hugos ou même les Barthes sont rarissimes et peut être peu enclin à exprimer leur talent, d’où leur rareté dans les bacs des libraires...
      Mais est ce la priorité ? Comment s’occuper un peu plus de l’essentiel et en faire partager la nécessité surtout par les petites gens qui méritent mieux que ce que en effet le buzz (bourdonnement) met à leur portée sur TF1 ou dans les lectures people ou faussement édifiantes...

      Cdlt.

      Marc P

      empire de l’argent, empire du vide...


      • fredleborgne fredleborgne 12 novembre 2010 19:51

        Une argumentation intéressante avec laquelle on ne peut être d’accord sur tout, mais qui à le mérite d’ouvrir de nombreuses pistes de réflexion.

        Merci


        • Sachant Sachant 12 novembre 2010 22:47

          Et en quoi un(e) buzzer(e) aurait-il ou elle plus ou moins pris connaissance de l’œuvre critiquée

          Pour ma part, je n’ai pas souvenir qu’un(e) critique ai pris plus connaissance que de
          La quatrième de couverture
          La bande annonce
          Le premier morceau de l’album (Le single c’est pour les cons qui achètent)

          J’ai souvenir d’une interview DE Philippe Manœuvre qui expliquait :
          « S’il fallait que j’aille à tous les concerts dont le fais la critique... »

          Mais bon, c’est pas pareil, ce n’est qu’un rock’n roller
          Ces gens là ont le droit de cracher dans la soupe

          C’est même grâce à eux qu’on sait dans quelle soupe il faut cracher...

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