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Néo-scepticisme nietzschéen

Friedrich Nietzsche estimait que le scepticisme, la faculté de suspendre son jugement à tout égard, était la marque des esprits forts. Rien à voir avec la zététique, science du doute, qui enseigne à "bien penser" dans l'ordre d'une science qui serait absolue, ce dont on peut raisonnablement douter.

 
Friedrich Nietzsche, /le Crépuscule des idoles/, §26, a écrit :L'esprit de système est un manque de probité.
Il faut se demander en quoi peut bien consister l'esprit de système. Or, avant de commencer, je dirai seulement que je me souviens de tête de cette phrase, sans pouvoir en retrouver la source : "Je n'ai pas assez foi dans les systèmes, pour croire en mon propre système." mais il est certain que tout l'Avant-propos à Par-delà bien et mal, ainsi que sa première partie "Des Préjugés des philosophes", est une longue charge contre l'esprit de système, sans parler ensuite de "L'Esprit libre" et "Nous, les savants", où Nietzsche ira jusqu'à dégotter dans la science et son esprit de méthode - pourtant valorisé dans Humain, trop humain - un moralisme tançant contre la tromperie.

Or, il n'est qu'à voir ce que nos zététiciens contemporains, quasi-dogmatiques dans la démarche scientifique, ont fait du scepticisme, pour réaliser à quel point ils sont apatophobiques - de la déesse grecque Apaté, déesse de la duperie, de la perfidie, de la fraude, de la déception, de la tromperie et de la malhonnêteté : leur apatophobie est chez eux une mesure d'hygiène, totalement en contradiction avec l'imprudence zarathoustrienne - car seule cette sage imprudence, est gage de liberté d'esprit ! encore que Nietzsche valorise l'âme forte, noblement maîtresse, comme seule capable de dire nous, les véridiques, à la grecque antique.

Et pourtant, malgré cela :
Nietzsche, /Par-delà bien et mal/, Avant-propos, a écrit :En admettant que la vérité soit femme, n’y aurait-il pas quelque vraisemblance à affirmer que tous les philosophes, dans la mesure où ils étaient des dogmatiques, ne s’entendaient pas à parler de la femme ? Le sérieux tragique, la gaucherie importune qu’ils ont déployés jusqu’à présent pour conquérir la vérité étaient des moyens bien maladroits et bien inconvenants pour gagner le cœur d’une femme. Ce qui est certain, c’est que la femme dont il s’agit ne s’est pas laissé gagner ; et toute espèce de dogmatique prend maintenant une attitude triste et découragée, si tant est qu’elle garde encore une attitude quelconque. Car il y a des railleurs pour prétendre qu’elle n’en a plus du tout, qu’elle est par terre aujourd’hui, — pis encore, que toute dogmatique est à l’agonie. Pour parler sérieusement, je crois qu’il y a de bons motifs d’espérer que tout dogmatisme en philosophie — quelle que fût son attitude solennelle et quasi-définitive — n’a été qu’un noble enfantillage et un balbutiement.

Nietzsche désire quelque vérité, si l'on veut. En tout cas, ça n'est pas un relativiste, pas plus que ça n'est un absolutiste, car la dialectique relativité-absoluité se détruit d'elle-même : si tout est relatif, la relativité est absolue ... si tout est absolu, on ne comprend plus les relativités çà et là. Soit donc qu'il s'agit de son perspectivisme, où seules sont saisissables les parences, dans un genre de pré-phénoménologie sans tentative de logicisation phénoménale et, au contraire, une critique de la logique - servirait-elle de temps en temps - depuis un proto-pragmatisme qui n'en partage ni la démocratie, ni la dynamique de projet, ni - par conséquence - les formes de finalisme.

En fait, Nietzsche, comme les sceptiques antiques, se sert de tous les arguments ad hoc pertinents, pour mettre en perspective ce dont il parle ; or, cela a de quoi relativiser les absoluités et, au besoin, absolutiser les relativités ! ... Mais c'est-à-dire que toute perspective, comme perspective, et pour non-absolue dans l'absolu qu'elle soit, et pour relative dans l'absolu qu'elle soit, reste absolue comme relative perspective sur les choses, est-ce clair ? ... La perspectivité de la perspective, ou donc l'expériencialité de l'expérience, la vitalité de la vie, la vécuité du vécu, sont indéniables-inéluctables-inexorables-indépassables en tant que telles : il faut bien les entendre.

C'est le miel de Sextus Empiricus ! ... Sextus Empiricus, pour sceptique qu'il fût, disait dans ses Hypothyposes pyrrhoniennes, que le sceptique n'allait pas nier la douceur du miel, s'il sent la douceur du miel, en tant que perspective-expérience-vie-vécu : ce qui ne disait encore rien de la douceur comme qualité intrinsèque du miel, ni de l'essentialité du miel, j'en passe et des meilleures. Le sceptique prononce un il y a ontologique discret et même discrétionnaire, qu'il ne renie absolument pas dans sa discrétion, mais dont il se gardera bien - probement - d'en faire trop ! Ou mallon : pas plus. A savoir alors, donc, que la zététique contemporaine, scientiste dans l'âme, se permet des plus de types théoristes, contrevenant à toute ataraxie pyrrhonienne.

Et Nietzsche, n'a de cesse de parler de cette délicatesse à avoir.

Où donc, l'esprit de système n'est rien d'autre qu'une machinerie, qu'une rouerie, qu'une bousculade. Dans le système, l'esprit perd toute faculté de danser, si essentielle à Nietzsche ... l'esprit, dans le système, est systématisé, systématique ... l'Homme est automatisé-robotisé, au fond. Et puis, le système comme tel supplante assez vite son objet, comme objet théorétique qu'il faudrait juger admirable, de ce qu'il rendrait admirablement les choses dans leur ordre et/ou leur cours. Seulement voilà : l'information systémique, comme son nom l'indique, informe, influence ce à quoi elle fait référence, au bénéficie du référentiel, et règnent les référentiels donc, tristement. Nous y sommes actuellement à plein, entre bureaucraties et autres managements, post-platoniciens dans la forme.

L'esprit de système est un mode de l'esprit de pesanteur, qui bientôt se change en esprit de vengeance - vengeance contre tout ce qui lui échappe. Tragicomique, car si risiblement pitoyable !

 

Mal' - LIbertéPhilo


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