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Noces de rêve à Bastille

La journée de samedi a été marquée sur le plan social par des manifestations à l’appel des centrales syndicales, pour la septième fois consécutive depuis deux mois. Les cortèges se sont dispersés Place de la Bastille. Mais elle a été marquée culturellement par un autre événement, lié au précédent.

Y aurait-il un vent de révolution dans la rue ? C’est en tout cas la question que devait se poser le souverain qui assistait à la Première que Mozart lui donna de l’œuvre française interdite en Autriche, Le Mariage de Figaro.
 
Une demi-heure plus tard place de la Bastille commençait la représentation des Noces de Figaro. Car ce samedi soufflait aussi sur scène un vent de révolution, artistique cette fois. L’opéra tiré de l’œuvre de Beaumarchais juste avant la Révolution Française était reprise de feu le maestro Giorgio Strehler, qui la conçut en 1973, en plein choc pétrolier (joyeuse mise-en-abîme).
 
Par un effet d’écho à ce qui se passait dans la rue, commençait alors une folle soirée, exceptionnelle à plus d’un titre. Outre qu’elle réunit un agrégat de chanteurs parmi les plus soides instruments de notre époque fragile (Ann Murray, Ekaterina Siuryina, Barbara Frittoli, Karine Deshayes, Ludovic Tézier, entre autres artistes émérites) elle s’est donné “à plateau nu”, au beau milieu de trois accessoires, un fauteuil pour la Comtesse, un pupitre pour écrire un billet, un pot de fleurs... l’essentiel. La grève des techniciens privait les spectateurs du sublime décor et des lumières mémorables de Ezio Frigerio. Mais elle ne les priva pas longtemps car la force du chef d’œuvre mozartien joua son rôle. Les chanteurs se sont mobilisés à l’extrême, trouvant une implication, une liberté de jeu, voire un cabotinage heureux. Une grâce, quoi.
 
Et c’est justement la cote des metteurs-en-scène d’aujourd’hui qui perdit quelques points. Une chute “spectaculaire”. Sur un fond noir de rideaux de répétition, Les Noces de Figaro retrouvaient les tréteaux de Draguignan des années 1950 dans le temple de l’Opéra National. Du soleil dans l’imaginaire, des chanteurs extraordinairement investis. Non qu’ils ne le soient pas les soirs où toute la mise en scène est présentée, mais il y avait un je ne sais quoi de la magie qui hante quelquefois les plateaux, comme disait justement le même Strehler. Le chaos, l’élément perturbant la grève des techniciens a fait apparaître à quel point ce qui reste, c’est l’histoire, les hommes et les femmes qui la servent. Une mise en scène peut aussi quelquefois desservir alourdir une œuvre et plus souvent ses interprètes. Aller trop au devant de l’imagination du spectateur, lui servir les plats tout cuits et rôtis d’une réalisation scénique hyper-esthétique et fort coûteuse quelquefois, ne sert ni sa réflexion, ni le rêve qui se dégage du plateau. Hier soir à Bastille, pas d’éclairages, pas de décor, une rampe a suffi aux quatres actes de ce chef d’œuvre de l’esprit humain. 
 
Ces grands professionnels -sûrs de leur fait- ont accepté de jouer le jeu sans sourciller. Et on les en remercie : le théâtre y a gagné. Inutile de faire le traditionnel article sur leurs mérites respectifs : ils se sont transcendés dans un esprit collectif comme rarement l’opéra d’aujourd’hui nous en donne l’occasion, tant l’invidualisme et le star-system ronge ce magnifique métier d’artistes, autrefois troupiers, aujourd’hui lancés sur un vrai marché boursier des valeurs lyriques, montantes et descendantes. Les Palais-Garnier du monde en ces temps de marché-roi prennent de plus en plus des allures de Palais-Brongniart.
 
Giorgio Strehler, l’homme aux 250 mises-en-scène d’opéra et maître de Patrice Chéreau, avait en son temps révolutionné l’art lyrique, faisant bénéficier les chanteurs du travail des acteurs. Tito Gobbi fumait un cigare dans Rossini et c’était déjà tout un monde qui déboulait à l’opéra, un renversement des habitudes et des “attitudes” acquises. Giorgio Strehler, en serviteur des grands textes et de leur portée universelle-le plus grand de tout le vingtième siècle- nourrissait de la vie chaque seconde qui passait sur un plateau. Mais les codes de jeu ont évolués et l’art lyrique avec eux. En 1979 encore, dans le même spectacle, un Gabriel Bacquier demandait pardon à sa Comtesse en roucoulant quelque peu. Trente ans plus tard, Ludovic Tézier, brillanttissime "Comte Almaviva" de ce début de siècle, abandonne tout oripeau devant elle, en repoussant les limites du pianissimo vocalement possible, jusqu’à redevenir petit garçon après avoir été cruel.

J’ai donc eu une pensée pour Giorgio, dont j’ai eu l’honneur de croiser l’énergie tourbillonnante autrefois... Hier, par la grâce d’un mouvement social qu’il n’aurait sûrement pas désavoué, sa mise-en-scène avait quasiment disparu, certes. Mais en subsistait la quintessence, le jeu des chanteurs, l’œuvre, la musique, qui étaient toute sa vie. Et, comme le public qui leur fit un triomphe, il aurait adoré.

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