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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Non, Marx ne fut pas matérialiste dialectique

Non, Marx ne fut pas matérialiste dialectique

"Mais évidemment ! qu'il le fut. Qu'est-ce que c'est que ce titre putaclic ?" ... Oh, juste l'affirmation paradoxale, en effet, que Marx ne fut pas strictement matérialiste dialectique, mais qu'il avança un immatérialisme sociotechnique. Il va pourtant falloir expliquer.

De fait, Marx observe la praxis sociale pour ainsi dire en 2D, ce qui est extrêmement avantageux sous cet angle que la 3D et ses profondeurs peuvent illusionner perspectivement. Les peintres le savent bien, et autres artistes-installateurs aujourd'hui, qui jouent des perspectives, justement. Tout mettre sur le même plan matérialiste, dialectiquement, était une bonne idée méthodologique. Le résultat est pourtant de l'ordre d'un immatérialisme sociotechnique.

(Un article expert, qui fait suite à La Vulgate marxiste - c'est-à-dire antimarxiste ; Les capitalistes ne se vivent pas comme des pilleurs et le Secret de la bourse, c'est le temps de travail.)

 

Soit donc "le fait social". Aussitôt tu te dis que c'est complexe. Il y a dans cette locution de fait social quelque chose d'ésotérique, d'ailleurs accentué par l'épaisseur - voire la poisse - de cette notion de fait. Les faits, en effets, sont lourds, pesants, opaques, encore qu'ils paraissent avec une factualité dotée de la légèreté phénoménique. C'est leur facticité, n'est-ce pas, je veux dire leur fiction.

Fait, factualité, facticité, fiction, ressortent du même champ sémantique d'ailleurs, mais on reprochera de sophistiquer. Passons : "le fait social" court pêle-mêle des intentions personnelles aux institutions collectives, en passant par différents organismes, de la famille à la grande organisation, qui tous ont une sociologie de groupe avec ses sombreurs et ses tensions en même temps que sa dynamique des moments, selon. Bref : "le fait social" nous apparaît si bien en 3D, qu'il est sujet aux flous et autres pertes de vues, sans parler des obscurités et autres jeux d'ombres relatifs aux jeux de lumière, etc. "On ne nous dit pas tout", dit l'adage ...

Hélas, si ce propos semble manifestement vrai, il semble tout aussi manifestement, qu'il n'éclaire rien quant au "fait social". A partir de là, la science s'abîme méthodologiquement ès microsociologies, ce qu'elle fit et fait allègrement, quand elle dispose encore des moyens de la recherche.

Donc.

Donc Marx impose à cela qui paraît obscur dans sa surface-même, l'obligation de paraître en 2D. Or, pour ce faire, rien de tel que de retirer aux différents acteurs-réseaux (Bruno Latour) toute intentionnalité personnelle et toute intrinséquentialité collective, pour ne plus s'intéresser que solidement à ce qu'ils effectuent sous nos yeux. A partir de quoi, centré sur l'effectuation, l'on se dira matérialiste, parce que la matière semble idéalement disposer de cette netteté. (Et c'est drôle alors, comme le factualisme précédent (en 3D) peut se distinguer du matérialisme (en 2D) ; par quoi d'ailleurs, les scientifiques actuels qui veulent philosopher se prêtent plus volontiers au physicalisme qu'au matérialisme, sujet à caution dans ses héritages philosophiques millénaires. Passons.)

Donc.

Donc le matérialisme de Marx est l'affirmation méthodologique d'une centration sur l'effectuation des acteurs-réseaux, indépendamment de leurs bonnes intentions - comme leurs malveillances, - et indépendamment de leurs bonnes illusions collectives - comme leurs décadences (latin decadere, pour ne pas être en rythme). Soit donc, méthodologiquement, que ce que déclare consciemment un acteur-réseau peut être à mille lieu de son effectualité. Untel peut très bien déclarativement penser ceci de son effectualité, que son effectualité plaide sociotechniquement dans un autre sens que cela.

Une réalité désormais prise en compte par toutes les sciences sociales et psychiques, jusqu'aux points de supposer divers types d'inconscients à l’œuvre - pas la peine de toujours en revenir à la sexualité freudienne : il suffit de penser à l'inconscient cognitif, pour comprendre que nos opérations mentales se soutiennent de toute une activité invisible. (Vous n'êtes pas responsables des battements de votre cœur, sans quoi cela fait longtemps qu'on engueulerait les gais lurons qui nous feraient la farce d'un AVC. Il y a un inconscient praitque, qui tourne sans vous.)

Donc.

Donc la 2D marxienne a du bon, et du si bon d'ailleurs, que toutes les sciences de l'Homme sont pour ainsi dire obligées d'en tenir compte. C'est d'ailleurs aussi pour cela que la meilleure économie (comme avec les Freakonomics par exemple) a du succès - quand elle ne se borne pas à mathématiser le monde pour la mathématique. C'est-à-dire que le calcul n'a pas de profondeur, encore qu'on laisse au bon soin des matheux spéculatifs de nous prouver ingénieusement le contraire ... Nous n'en sommes pas là, et n'en avons pas besoin là.

Seulement, à ce point, quand on lit Marx allègrement parler de travail abstrait, qui se gélifie dans le produit, sa valeur voire sa survaleur (plus-value), on a comme le sentiment d'avoir perdu le matérialisme, serait-on concentré sur l'effectuation. A partir de quoi on dira que l'article ignore jusque là, le dialectique qui adjective le matérialisme marxien.

C'est juste.

Eh bien, l'effet que produit ce dialectique, est double, fatalement, selon le terme employé. Cela signifie que le matérialisme n'est pas statique, instantané, fixiste. S'il l'était - s'il prenait la matière comme un Tout totalisé, dirait Sartre - ce matérialisme ne différerait pas de l'essentialisme. Après tout, on prendrait juste la matière et son effectualité 2D, pour une essence - ce qui est statiquemnt, instantanément, fixistement, tout à fait possible. Et d'ailleurs, on retrouve de cet essentialisme (de cette façon de procéder de l'essentialisme) jusque dans le physicalisme de nos pointus scientifiques encore aujourd'hui. Et remarquez qu'on ne leur en tient pas grief : c'est un problème déjà reconnu par Sartre, qu'on voit mal comment interpréter la physique autrement qu'aussi durement. Sous un angle, et pour temporalisée qu'on la concevrait, elle n'a pas d'Histoire, évidemment - de cette Histoire que les Hommes imposent à leurs vies, précisément de ce qu'ils sont des organismes animaux complexes, sociaux - et Sartre, de parler de Tout détotalisé.
Donc, ce matérialisme qui envisage l'Homme dans sa biologie effectuale, doit pourtant s'enrichir des effets complexes, sociaux, temporellement imposés aux matières par l'effectuation humaine. En l'occurrence, dans la production.

Aussi

Aussi le matérialisme dialectque permet-il d'expliquer que, de la matière première au produit manufacturé - et enrichi en cela d'autres matières premières voire d'autres produits manufacturés intermédiaires, - il se passe historiquement quelque chose - cette Histoire durerait-elle le temps d'une chaîne de montage ou d'une prestation de service. En l'occurrence, le temps de travail initialement fourni est comme abstrait, gélifié dans le produit, dont l'expression est elle-même gélifiée dans une valeur.

En fait là, à travers un vocable bizarre d'alchimiste pourtant, Marx nous offre à l'idée comme une vidéo d'ingénieur, vous savez, où l'on voit un moteur - par exemple - se construire "tout seul" pièce après pièce, le tout en synthèse et en accéléré, de l'extraction minière du métal à la machine opérationnelle, en passant par la fonderie, l'affutage, au dessin industriel et autres formes-montages. A chaque étape, à chaque adjonction, c'est du travail abstrait qui vient faire la valeur du produit et, à chaque étape, il y a donc plus-value en ce qu'il y a agglutinement de gel. C'est très étonnant de trouver cela chez Marx, de telles notions : cela laisse songeur quant à la "qualité" du matérialisme marxien ! sans lui ôter son intérêt.

La dialectique de ce matérialisme, va simplement signaler - sous l'angle du va-et-vient à chaque étape, en la temporalisant certes, peut-être moins humainement, ou bien peut-être plus humainement après tout, de ce que la dialectique est pourtant une invention philosophique - le dialogue co-constructif. Mais enfin, c'est cette logique dynamique qui compte le plus dans le dialectique. Et c'est donc pour cela que Sartre plus tard, trouvera raisonnablement (sur la base d'Henri Lefebvre) que le marxisme s'applique mal en dehors de l'humain, contrairement à ce que pensaient idiotement - car dogmatiquement - "les marxistes" (le dogmatisme souffre mal la dialectisation autant que l'historisation).

Bon.

A partir de là, cette singularité de matérialisme dialectique, donne juste envie de nommer le marxisme un immatérialisme sociotechnique, de ce qu'en effet, il historise-dialectise le social et le technique bien avant l'anthropologie (chose dont les sciences humaines se servent toujours, encore, aussi, et non sans raison, au contraire - en dehors des structuralistes radicalisés et autres trop-matheux-pour-être-vrais). Et puis, donc, sans être un idéalisme, il est difficile de trouver que les transferts de gel ... il est difficile de trouver que cette "alchimie" pourtant opérationnelle, se retrouve dans la matière, puisqu'elle vit précisément des interprétations, de l'information - comme on dit maintenant. Du sème, du signifiant social (encore qu'on puisse physicalistement vouloir que l'information soit nivelée à la matière, auquel cas pourtant alors Marx eût parlé de physicalisme, ce qu'il n'a chronologiquement pas pu faire).

Voilà.

A moins de considérer l'effet dialectique ajouté au matérialisme philosophique, comme équivalence "alchimique" avec un immatérialisme sociotechnique, évidemment. Dans tous les cas, on gagnera à lire l'ouvrage d'Henri Lefebre, marxien conséquent, sans délire dogmatique réactionnaire. Marxiste sans "trouble de la personnalité Marxcissique", en somme.


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13 réactions à cet article    


  • Hervé Hum Hervé Hum 5 septembre 22:44

    bigre  !!!!


    • NEMO Joker 6 septembre 08:28

      @Hervé Hum

      diantre, fi !

    • Morologue Morologue 12 septembre 15:37

      @Hervé Hum et @Joker. Etc.


    • Et hop ! Et hop ! 5 septembre 23:05

      Lisez les Manuscrits de 1844 et la Question juive, vous verrez que Marx n’était pas matérialiste.


      Marx n’était pas un économiste. Le Capital n’est pas un traité d’économie, mais comme l’indique son sous-titre, une « Critique de l’économie politique », une critique du fait de considérer que l’économique puisse valablement être le principe qui doit gouverner les sociétés, qu’il puisse tenir lieu de politique.

      • cyborg 6 septembre 20:20

        @Et hop !
        Oui et non :
        Le but de Marx était au final d’écrire une ontologie de l’être humain social, qu’il n’a pas eu le tps de faire (mais il en parle beaucoup qd même)
         
        Le matérialisme de Marx, et son « renversement de Hegel », cache oui plutôt un idéalisme, une espérance téléologique humaniste.
         
        « La production pour la production ne signifie rien d’autre que le développement des forces productives humaines, donc développement de la richesse de la nature humaine comme fin en soi [...] le développement de l’individualité ne s’achète qu’au prix d’un procès historique au cours duquel les individus sont sacrifiés, tout d’abord au dépens de la majorité des hommes individuels et de classes entières d’hommes, voilà ce qu’on n’a pas compris. »
        Théories sur la plus-value, Marx


      • Morologue Morologue 12 septembre 15:38

        @Eh hop ! et @cyborg. Merci.


      • NEMO Joker 6 septembre 08:27

        Comment discréditer une idée ?

        En ridiculisant ses aspects formels par un éloge dithyrambique de son auteur et ses émules.
        Le latin de cuisine mis par Molière dans la bouche des médecins imposteurs a été la meilleure arme pour dénoncer la supercherie.
        Il n’est pas sûr que le procédé fonctionne quand aucune autre trace d’humour n’est décelable dans les propos du démolisseur.

        • Morologue Morologue 12 septembre 15:40

          @Joker. Vous devriez lire @Et hop ! et @cyborg, ci-dessous. Nul discrédit, donc.


        • Morologue Morologue 12 septembre 15:45

          Ci-dessus, pardon.


        • Christian Labrune Christian Labrune 6 septembre 16:51
          Non, Marx ne fut pas matérialiste dialectique
          -----------------------------------------
          À l’auteur,

          Cette importante affaire m’aura bien souvent empêché de dormir. Marx était-il ou non un matérialiste dialectique ? On ne saurait trop vous remercier de nous avoir enfin apporté un éclairage pertinent sur ce débat vraiment crucial.

          Une autre question qui continuera longtemps à m’empêcher de dormir, c’est celle du sexe des anges. J’ai bien dû lire à Beaubourg, il y a vingt ans, l’Angelologie de Thomas d’Aquin mais je dois avouer que j’en garde un souvenir beaucoup trop imprécis. J’écrirais volontiers un article là-dessus, n’était ma paresse, et surtout la crainte que vous ne me coupiez l’herbe sous le pied en traitant la question avant moi. On trouve bien quelques articles là-dessus en interrogeant Google, mais cela reste tout à fait sommaire, hélas, et des recherches plus approfondies s’imposeraient.

          Tout compte fait, je vous abandonne la question, vous la traiterez mieux que moi qui n’ai jamais trop aimé couper les cheveux en quatre. Ci-dessous un extrait de l’un de ces trop pauvres articles qui abordent le sujet mais, comme vous pourrez le voir, sans l’approfondir comme il conviendrait.

          http://gigeoju.eklablog.com/chute-de-constantinople-p1001510

          Les religieux byzantins et membres du concile se seraient querellé à propos du sexe des anges (alors que les Ottomans étaient aux portes de la ville). Par la suite, les expressions « sexe des anges » et "querelles byzantines" auraient fait leur apparition pour désigner des discussions disproportionnées par rapport à la réalité du moment (par rapport à leur enjeu)

          Une image d’Épinal  ? (traditionnelle et naïve, qui ne montre que le bon côté des choses, un cliché) destinée à montrer que les querelles théologiques des Romains d’Orient prenaient souvent le pas sur les problèmes politiques du moment. C’est évidemment une vision péjorative du monde romain oriental diffusée dans le cadre de la grande campagne de dénigrement qui sévit à l’époque moderne, l’époque où le terme « byzantin » fut inventé.

          Réalité ou légende, le concile de Constantinople se déroulait alors que les Turcs attaquaient la ville.

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