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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Ouverture du Festival de Cannes et début de la compétition

Ouverture du Festival de Cannes et début de la compétition

« Ce qu’il faut éviter, c’est le syndrome de la cage d’escalier. Dans les réunions de copropriété, certains veulent la repeindre en rouge, d’autres en bleu et finalement on repeint la cage d’escalier en beige, ce qui ne satisfait personne. Moi, je ne veux pas qu’on récompense un film, mais celui qui aura les plus belles couleurs... », a déclaré le toujours caustique réalisateur Patrice Leconte, lors de la conférence de presse du jury dont il est membre.

Si aux prémices du festival, malgré les premières rumeurs qui commencent déjà à courir et à enfler, on ignore encore quelles seront les couleurs du choix du jury, en revanche cette première journée du Festival aura déjà été intense, colorée, bigarrée. A Cannes, on adore ou on abhorre, tout est blanc ou noir, mais rien n’est jamais terne ou en demi-teinte. Tout est toujours amplifié, exagéré, démesuré, à l’image du marketing hégémonique qui a accompagné le film d’ouverture : le surmédiatisé Da Vinci Code de Ron Howard.

A peine arrivée à la gare de Cannes, me voilà déjà plongée dans l’ambiance, avec les panneaux publicitaires rappelant l’arrivée de l’Eurostar modestement baptisé Da vinci Code, puis je découvre l’immense pyramide ornant la plage (défigurant serait plus juste, oui, Cannes est savamment défigurée pendant le festival), destinée à la soirée ayant coûté la tout aussi modeste somme d’un million d’euros . Devant les marches, une religieuse prie en signe de protestation. Bienvenue dans l’étrangeté cannoise.

Vient ensuite l’heure de la cérémonie d’ouverture, plutôt monotone (on aurait tellement aimé voir surgir Vanessa Paradis et Jeanne Moreau entonnant Le tourbillon de la vie), pour la première fois présentée par un homme devenu, selon ses propres termes, « maîtresse de cérémonie », en l’occurrence le polyglotte Vincent Cassel. Si le palmarès du Festival a souvent eu, à plus forte raison ces dernières années, des résonances politiques, en revanche les cérémonies d’ouverture aux accents politiques sont inhabituelles. Alors que ce même jour, l’Assemblée nationale votait le projet de loi Sarkozy sur l’immigration, Vincent Cassel a ainsi fait l’éloge de la France multiculturelle et de ce melting-pot filmique qu’elle accueille et célèbre chaque année sur la Croisette. Puis, après la présentation du jury, et un air d’opéra italien, le Festival fut déclaré ouvert par Sydney Poitier, ovationné par les festivaliers.

Ensuite, place à l’adaptation du best-seller de Dan Brown, précédée de la réputation de « comédie malgré elle » lors de la projection-presse qui a devancé celle de l’ouverture. Peut-être est-ce la candeur du festivalier débarquant, ravi de n’être qu’aux balbutiements de ce Festival pourtant bientôt sexagénaire, peut-être ai-je été hypnotisée par cette publicité omniprésente, peut-être finalement ce Da Vinci code se laisse-t-il regarder, en tout cas, il a réussi malgré tout à me tenir éveillée. J’ignore d’ailleurs encore pourquoi et comment. Ce n’est certes pas le jeu, inhabituellement affligeant, de Jean Reno. Ce n’est certes pas la réalisation laborieuse de ce film aux allures de série B, malgré un budget pharaonique. Ce n’est certes cette chasse au trésor mystique, dont la conclusion a provoqué l’hilarité générale. Peut-être est-ce la fascination pour l’étrange Paul Bettani ? Peut-être est-ce Audrey Tautou qui y met toute son énergie, finalement la seule à être convaincante et à être apparemment convaincue d’être la descendante de Jésus et de Marie-Madeleine ? Voilà qui devrait ravir notre manifestante silencieuse du bas des marches. Toujours est-il qu’à défaut d’être tenue en haleine, j’ai été tenue éveillée, donc.

Finalement la véritable quête qui m’a tenue en haleine n’a pas été celle du Graal mais celle des Irlandais du Vent se lève, dont les velléités d’indépendance sont réprimées par les redoutables Black-and-Tan, troupes anglaises envoyées par bateaux entiers, premier film de la compétition qui nous rappelle l’engagement du réalisateur de Land and freedom, Ken Loach. Fidèle à son penchant pour les films de société ou politiques, Ken Loach retrace le combat de ces Irlandais oppressés, dont certains deviendront eux-mêmes oppresseurs de ceux contre lesquels ils combattaient. Dans ce film intelligemment âpre, deux frères qui se battaient pour la même cause vont en effet pousser jusqu’à l’extrême le patriotisme, la soif de liberté, de victoire aussi, l’orgueil également, finalement. Ils vont symboliser l’absurdité de la guerre, pas seulement celle-là bien évidemment, celle-ci pouvant être tout autre, ces deux frères pouvant être deux nations d’hier ou d’aujourd’hui, d’Irlande ou d’ailleurs. Par sens du devoir et amour de son pays, Damien abandonne ainsi sa jeune carrière de médecin et rejoint son frère Teddy dans un dangereux combat pour la liberté. Alors que la détermination des insurgés conduit les Britanniques dans l’impasse, les deux parties conviennent d’un traité pour mettre fin aux effusions de sang. Mais cette apparente victoire divise les Irlandais qui luttaient jusque-là côte à côte et déclenche une guerre civile : des familles se déchirent, et des frères comme Teddy et Damien deviennent ennemis... En défendant leur humanité, leur identité, avec passion, ferveur presque, ces deux frères vont symboliser l’inhumanité que la guerre engendre. Ken Loach ne juge pas, ne prend parti pour aucun des deux camps. Un film profondément sombre, poignant, désespéré, mais aussi un appel à la raison que la guerre ne connaît pas, plus convaincant que n’importe quel discours pacifiste, qui évoque l’absurdité de la guerre en poussant jusqu’à l’extrême la folie qui s’empare de ceux qui la provoquent, même initialement remplis de bonnes intentions. Et c’est là que la démonstration est implacable, la victime pour laquelle le spectateur s’était pris de sympathie devient le bourreau sous nos yeux effarés. Un film dans la lignée des palmes d’or récentes, qui mériterait sans nul doute de figurer au palmarès, même si les acteurs semblent toujours un peu à distance du drame qui se joue sous nos yeux et sous les leurs, et auquel le spectateur, lui, ne peut être insensible. Peut-être étaient-ce là d’ailleurs les directives du réalisateur, pour renforcer cette impression d’inhumanité, jusqu’à la déchirante scène finale de celle qui n’a plus que ses yeux pour pleurer, impuissante comme ceux qui ont été entraînés dans ce tourbillon de folie ?

Mais peut-être Wong Kar Wai, premier président chinois du jury cannois, sera-t-il plus sensible au film suivant de la compétition, celui de son compatriote Lou Ye, Summer Palace, qui nous embarque avec lui, en 1989, dans les tourments de l’histoire, de la place Tien An Men au mur de Berlin, mais aussi dans ceux du cœur de la jeune héroïne auxquels il font écho. D’histoire et de passion, il est donc aussi question. Celles de deux jeunes amoureux qui vivent une relation d’amour-haine complexe, dans un pays soumis aux troubles et à l’instabilité politique. Leur relation tourne au jeu dangereux alors qu’autour d’eux les autres étudiants commencent à manifester, exigeant la liberté et la démocratie. Dommage que la musique omniprésente et que la pluralité de thèmes altèrent les qualités de ce film qui dégage pourtant une troublante mélancolie. La fin nous fait ainsi oublier les longueurs certaines (un prégénérique de vingt minutes) portant à son paroxysme ces illusions mortelles qui entraînent les deux amoureux ( très loin, moralement et physiquement d’ailleurs), sublimant le film comme elles ont sublimé la vie des protagonistes et nous faisant oublier les maladresses. Une fin qui vous poursuit longtemps, et qui devrait plaire aux inconditionnels de Sur la route de Madison, bien que ces deux films soient très différents, la relation amoureuse était aussi suggérée dans l’un qu’elle est montrée dans l’autre ! Lou Ye n’a pas non plus hésité à filmer des scènes d’amour de façon crue, du moins est-ce une rareté pour un film chinois, d’ailleurs la version cannoise est différente de celle soumise à la censure du pays. Des scènes qui symbolisent le désir, le désir de liberté surtout, la perte de repères que l’histoire et la passion intimement liées engendrent. On se souvient alors des premières paroles du film, de « l’amour qui surgit comme le vent qui se lève un soir d’été. » Après ses tourments, la passion laisse place à une nostalgie poétique et cette fois, c’est le spectateur qui succombe... Hao Lei, qui interprète l’héroïne Yu Hong, n’y est pas étrangère, et pourrait prétendre à un prix d’interprétation féminine...

Place enfin à un peu de légèreté, du moins aurait-on pu le croire, à l’ouverture d’un Certain Regard, avec un film au titre en forme de déclaration d’amour : Paris je t’aime, dont on nous présente ce soir la...81e version, alors que le film a bien failli ne jamais être projeté, en raison d’un désaccord au sein de la production. La projection est précédée de la présentation de l’équipe du film sur scène, en l’occurrence les équipes des 18 films (18 courts-métrages se déroulant chacun dans un arrondissement de Paris) donnant lieu à un plateau prestigieux, avec notamment Hypolyte Girardot, Gena Rowlands, Ludivine Sagnier, Gus Van Sant, Alexander Payne, Fanny Ardant, Gurinder Chada, Juliette Binoche, Bruno Podalydès... et tant d’autres, qui ont rendu la grande scène du Théâtre Debussy trop petite pour tous les contenir, sans oublier évidemment le maire de Paris, mais également dans la salle, un ancien ministre de la Culture, candidat à la candidature pour la présidentielle, dont certains croient qu’il l’est toujours, (confusion qui ne semble pas lui déplaire) et qui s’est d’ailleurs offert aujourd’hui un bain de foule sur la Croisette. Mais revenons à Paris, et nous voilà donc partis pour une promenade romantique dans ses rues somptueuses, dangereuses, amoureuses. Du moins est-ce ce que nous aurions pu croire, mais la plupart des réalisateurs ont savamment évité les clichés de carte postale pour nous livrer une ville lumière parfois sombre, violente, en tout cas vivante, pas si aseptisée, comme les amours dont elle est le cadre. Pas forcément un amour lisse donc, mais un amour tragique, vampirique, satirique, ludique... Paris vit, vibre, bouscule, exalte, provoque l’amour. Au fil des quartiers de Paris, l’amour est mimé, malmené, révélé, maternel, perdu... Une œuvre riche et inégale, peut-être un peu tiède au regard d’un thème qui aurait pu permettre aux réalisateurs de se prêter à de nombreuses excentricités poétiques. Quelques films sortent réellement du lot. Indéniablement, à l’applaudimètre, le film désopilant des frères Coen, avec Steve Buscemi, aura recueilli le plus de suffrages des festivaliers, festivaliers qui parfois n’applaudissent pas du tout au dénouement de certains courts-métrages comme celui d’Olivier Assayas. Violence cannoise. Abhorrer ou adorer, vous disais-je. Pas d’autre alternative. D’autres films étaient pourtant réussis, comme celui, d’une belle ironie nostalgique, du tandem Auburtin/Depardieu avec Gena Rowlands. Remarquable également le film mettant en scène une actrice et un aveugle dans Faubourg Saint-Denis de Tom Tykwer, ou encore l’amour de mimes si poétiques aux accents "tim-burtoniens", désarmants et désarmés, avec Yolande Moreau... et l’amour pour Paris, le seul dans l’hilarant 14e arrondissement d’Alexander Payne. Ou encore l’amour selon Oscar Wilde, sur sa tombe, au Père Lachaise, dans le film de Wes Craven. Dommage que Woody Allen, qui avait si bien su filmer Paris dans Tout le monde dit I love you, n’ait finalement pas fait partie de l’aventure ! Dommage aussi que les transitions n’aient pas été plus habiles, la fin nous donne une ébauche de ce qu’elles auraient pu être... Peut-être faudra-t-il attendre la 82e version... Etrange que la ville dans laquelle se déroule le plus grand nombre de tournages n’ait pas été mieux et davantage filmée (dans la plupart des courts-métrages Paris est quasiment absente !) surtout dans un film qui se proclame déclaration d’amour dans et à la capitale, comme si les réalisateurs avaient eu peur de s’y hasarder, de s’y confronter, comme si leur amour pour Paris les avait aveuglés, effrayés... Bref, un film qui ne tient pas toujours les promesses de sa déclaration initiale, un peu trop frileux, mais qui vous permettra de faire une agréable et divertisssante promenade dans ses quartiers incitateurs à la rêverie et aux déclarations enflammées.


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1 réactions à cet article    


  • Eric (---.---.12.111) 22 mai 2006 22:22

    C’est article est aussi passionnant que le film Da Vinci Code.

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