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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Pascal, les « deux infinis » et le salut par la foi

Pascal, les « deux infinis » et le salut par la foi

Les lignes qui suivent ont pour seule ambition d’élucider le sens de la philosophie pascalienne en montrant qu’elle vise avant tout à susciter un acte de foi. Sans l’apologétique dont elle est le prélude, cette philosophie, en effet, serait dénuée de sens. « Car enfin qu’est-ce que l’homme dans la nature ? Un néant à l’égard de l’infini, un tout à l’égard du néant, un milieu entre rien et tout (..) Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu'à l’infini. Qui suivra ces étonnantes démarches ? L'auteur de ces merveilles les comprend. Tout autre ne le peut faire. »

L’interrogation philosophique, sous la forme du « fragment » pascalien, va directement à l’essentiel : qu’est-ce que la condition humaine ? Ecartelé entre l’infiniment grand et l’infiniment petit, l’homme est incapable de saisir ces deux extrémités. Mais cette incapacité n’exprime pas seulement la limitation intrinsèque de notre champ perceptif. La science contemporaine, au demeurant, l’admet parfaitement : l’expansion indéfinie de l’univers (l’infiniment grand), comme les composants ultimes de la matière au niveau subnucléique (l’infiniment petit), échappent à toute observation humaine.

L’impuissance à joindre les deux pôles de la nature, en réalité, ne traduit pas uniquement l’exiguïté de notre expérience du monde. Si nous échouons à contempler le secret de ces merveilles, c’est pour une raison plus profonde.

Entre le néant et l’infini, l’homme

Cette impuissance, Pascal l’interprète en effet comme la double ignorance du « principe » et de la « fin des choses ». La limitation du savoir reflète un désarroi ontologique, elle est le chiffre d’une condition désespérée. Car « l’homme est incapable de voir le néant d’où il est tiré, et l’infini où il est englouti ». Ignorance foncière de l’avant et de l’après, telle est notre sort ici-bas. On notera l’inflexion du vocabulaire : du registre cosmique des « deux infinis », nous passons sans transition au registre métaphysique de la « fin des choses ». Mieux encore, c’est le « néant » qui supplante l’infiniment petit.

Ce glissement sémantique est lourd de signification. Car le néant n’est pas seulement synonyme de « rien », c’est encore ce qui est sans origine assignable, c’est l’inexistence absolue de laquelle surgit le créé sous l’effet d’un acte librement créateur dont seul Dieu est capable. Le néant est le lieu abstrait, la vacuité absolue où s’exerce la création divine. Créé ex nihilo in nihilo, l’homme est un néant en regard de Dieu, mais Dieu lui-même, absolument hors d’atteinte, est comme un néant en regard de l’homme. C’est pourquoi l’homme, comme tel, est parfaitement inconsistant et par lui-même sans aucune justification.

« Toutes choses sont sorties du néant et portées jusqu’à l’infini. Qui suivra ces étonnantes démarches ? L’auteur de ces merveilles les comprend. Tout autre ne le peut faire ». L’omnipotence divine surgit ici en contrepoint de l’impuissance humaine. Car ces extrémités qui nous sont définitivement inaccessibles, c’est en Dieu seul qu’elles se rejoignent, Lui qui est commencement et fin de toutes choses. Le discours pascalien est foncièrement apologétique : Dieu seul sait tout, même si nous ne savons l’expliquer, et c’est pourquoi il faut croire.

La condition humaine, un « milieu » insaisissable

Le tableau de la condition humaine, on le voit, est celui de sa condition métaphysique : le néant (qui précède la création) et l’infini (auquel le créateur nous destine) sont des catégories qui excèdent totalement le champ de l’expérience. Mais cette condition, qui est celle de l’homme depuis la chute, se laisse décrire en termes existentiels : « Voilà notre état véritable (..) Nous voguons sur un milieu vaste, toujours incertains et flottants, poussés d’un bout vers l’autre ». L’homme ne contemple pas son désarroi, il le vit de tout son être, et Pascal lui-même est cet homme qui clame l’absence d’un « Dieu caché ».

L’homme est donc cet être paradoxal que son infirmité essentielle contraint à demeurer dans un milieu incertain, dans une immobilité de fait qui n’est pas équilibre mais tension permanente. « Nous brûlons de désir de trouver une assiette ferme, et une dernière base constante pour y édifier une tour qui s’élève à l’infini ; mais tout notre fondement craque, et la terre s’ouvre jusqu’aux abîmes ». La métaphore de la tour vouée à s’effondrer sur elle-même traduit l’élan irrépressible qui nous pousse vers le haut, mais surtout l’inéluctabilité de la chute jusqu’au fond du gouffre. « Ce milieu qui nous est échu en partage étant toujours distant des extrêmes, qu’importe qu’un être ait un peu plus d’intelligence des choses ? (..) Et la durée de notre vie n’est-elle pas également infime dans l’éternité, pour durer dix ans davantage ? »

L’état qui est le nôtre est ainsi de mesure nulle devant l’éternité. Rapporté à cet infini, notre séjour terrestre est si dérisoire que sa durée importe peu : quelle que soit la durée de notre vie, notre condition est rigoureusement la même, à une distance infranchissable de ce qui lui donne sens. Par « milieu », Pascal n’entend donc pas un état de médiocrité dont nous devrions nous contenter, mais une situation mouvante, une instabilité foncière. Car « notre raison est toujours déçue par l’inconstance des apparences ». Il n’y a pas d’échappatoire, en cette vie, à notre finitude radicale, voués que nous sommes à une compréhension illusoire du monde.

L’homme est cet être paradoxal qui n’atteint sa véritable nature qu’en exigeant une vérité vraie, une justice juste, l’union des infinis contraires, et qui ne peut trouver que des affirmations et des lois également relatives et insuffisantes. Le monde est insuffisant et fermé à toute réalisation valable. L’homme actuel est un être déchiré, constitué sur tous les plans d’éléments antagonistes, dont chacun est en même temps insuffisant et nécessaire : esprit et corps, mal et bien, justice et force, contenu et forme, raison et passion, esprit de géométrie et esprit de finesse. Choisir un seul de ces éléments mène nécessairement à une erreur d’autant plus dangereuse qu’elle est partielle. L’homme est homme par le fait qu’il ne peut ni choisir un de ces éléments, ni accepter l’antagonisme.

Cela signifie-t-il que le désespoir est la seule forme authentique de la conscience humaine ? Pascal était-il sceptique ou pessimiste ? Non, car si la réunion des extrémités contraires est la seule valeur authentique et absolue, elle n’a rien d’illusoire puisque « les extrémités se touchent et se réunissent à force de s’être éloignées, et se retrouvent », mais, il ne faut jamais l’oublier, « en Dieu et en Dieu seulement ». Le paradoxe de la condition humaine finit par s’effacer devant le christianisme, puisque le christianisme en exprime la vérité totale et définitive.

Apologétique et philosophie

Nous sommes contraints par notre condition de demeurer dans la perception fluctuante, mêlée de vrai et de faux, des dimensions moyennes. L’homme, pour Pascal, est cet être médian qui restera, quoiqu’il fasse, à égale distance des extrêmes opposés. Doit-il s’y résigner ? En un sens, oui, puisqu’il n’y a aucune échappatoire intramondaine. Mais si l’homme n’a aucune perspective dans le temps et l’espace, c’est parce qu’il vit seulement, en vérité, pour l’infini et l’éternité. Cette ultime destinée de l’homme est-elle illusoire à son tour ? Assurément non, puisque nous pouvons et nous devons croire : car pour Pascal, la Révélation est un fait avéré.

Pour rester homme, en effet, l’homme ne saurait se contenter des apparences au milieu desquelles il poursuit son errance intramondaine. Il doit se tourner vers ce point absolu et supramondain où les extrémités se confondent : Dieu. Tout ce qui est limité, imparfait, est dépourvu de valeur. Une des illusions des hommes est de croire qu’il y a du meilleur et du pire, et pas seulement du vrai et du faux, du bon et du mauvais. Il n’y a aucun espoir humain dans le temps et l’espace, car l’homme vit seulement pour l’infini et l’éternité, même s’il l’ignore. « Dans la vue de ces infinis, tous les finis sont égaux ; et je ne vois pas pourquoi asseoir son imagination plutôt sur l’un que sur l’autre. La seule comparaison que nous faisons de nous au fini nous fait peine ».

L’apologétique chrétienne est le couronnement du discours pascalien. La Révélation rend la philosophie des autres inutile puisque jamais la philosophie n’a conduit au salut. Mais elle rend possible la philosophie de Pascal, car sans elle toute pensée retombe dans le chaos. C’est pourquoi Pascal n’est pas un philosophe au sens classique du terme qui cherche des solutions, sur le papier, à des problèmes théoriques. Ce qu’il s’efforce d’obtenir, c’est la réponse définitive à une question qui engage tout son être, celle de notre ultime destinée. Sa manière de philosopher en témoigne : la polémique, le paradoxe et l’hyperbole retournent contre les adversaires de la foi les armes d’une raison persuasive mise au service de la vérité.

Car la vérité est une : celle de la Révélation. Quelle est cette vérité ? C’est la vérité chrétienne, vérité de l’homme, vérité sur l’essence même de l’être humain. La raison humaine doit montrer à l’homme que ce n’est point en lui qu’il peut trouver la vérité, mais en la doctrine qui rend raison de notre condition. Or seule la religion chrétienne comprend l’homme total, de son innocence originelle à la corruption de son état présent. En affirmant les paradoxes de l’incarnation, du Dieu caché et du péché originel, la religion chrétienne est la seule qui a connu l’homme et fourni de sa nature une explication conforme à la raison. C’est elle qui enseigne qu’il y a un Dieu créateur et une créature qui s’en éloigne depuis la chute. Mais c’est elle, aussi, qui lui communique le mystère du Rédempteur : en unissant en lui les deux natures, humaine et divine, Jésus-Christ rend possible le salut.

A condition de bien vouloir y croire.

 


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6 réactions à cet article    


  • Xenozoid Xenozoid 3 mai 2014 14:57

    c’est vrais que les mythes sont lá, en abondances, comme les mensonges () d’ailleurs () ,croire ce que tu veux est prépondérant , pour donner un sens a l’illusion.n’est pas ?cela s’appelle pouvoir, et utilise les doutes pour cela,sauf pour lui, et les victimes d’en faire des mythes,,,,


    • Furax Furax 3 mai 2014 16:27

      « Tous les corps, les firmaments, les étoiles, la terre et ses royaumes, ne valent pas le moindre des esprits ; car il connait tout cela et soi ; et les corps, rien.
      Tous les corps ensemble, et tous les esprits ensemble, et toutes leurs productions, ne valent pas le moindre mouvement de charité Cela est d’un ordre infiniment plus élevé. »
      Pensées.
      (Les preuves de Jésus Christ)


      •  C BARRATIER C BARRATIER 3 mai 2014 16:55

        J’ai été séduit dans mon jeune âge par les pensées de PASCAL, comme j’étais séduit par le jansénisme, sa rigueur désintéressée, son réalisme. On ne conquiert pas un paradis après la mort, on peut essayer d’en faire  vivre un sans l’imposer à qui que ce soit . Cet article  est fidèle à l’auteur, dont j’admirais aussi la fluidité du style et la chaleur humaine.

        Bien sûr je n’étais pas d’accord avec lui, qui voulait que l’homme fut au centre de l’univers, qu’il n’y ait qu’une vérité. Mais pour son époque de dictature catholique, son époque totalitaire, il jouait un rôle d’éveilleur d’esprit…Je le lis toujours avec plaisir.

        Les avancées de la science ont modifié l’idée qu’on se faisait alors de l’infiniment grand et  de l’infiniment petit, PASCAL reste aujourd’hui un initiateur pour débutant, un utile repère, avec du souffle et des rudiments intéressants de raisonnement.

        Je dois à son initiation qui m’a permis de chercher ma propre et provisoire vérité de pouvoir énoncer mes vues sur le sens de la vie (qui était son sujet), aujourd’hui on a avancé dans la connaissance en sachant que les vérités sont multiples, ce savoir étant le meilleur antidote du totalitarisme.

        Voir en table des news :

        « Sens de la vie, sens de l’univers »

         http://chessy2008.free.fr/news/news.php?id=59


        • Furax Furax 3 mai 2014 18:39

          « un initiateur pour débutant, un utile repère, avec du souffle et des rudiments intéressants de raisonnement. »

          Con-descendant
           smiley


        • Jean Keim Jean Keim 3 mai 2014 20:00

          Le meilleur service que l’on peut rendre à tout à chacun, aux précurseurs en général et à Jésus en particulier est de ni parler à leur place, ni d’interpréter leurs paroles.

          Il n’y a aucune doctrine dans l’enseignement de Jésus, mais effectivement il y a pléthore en ce domaines dans les dogmes des églises, dans les discours des exégètes et dans les écrits des théologiens. Il y a très peu de chose dans les évangiles, rien de structuré, rien de développé pour bâtir un système et paradoxalement, là probablement est le message. Mais ce n’est pas assez pour étancher notre soif de savoir alors les plus érudits s’arrangent pour étoffer l’apparente pauvreté du contenu et développer tout un ensemble de thèses qui dénature comme une malédiction la simplicité originelle des faits et gestes et propos de L’Homme Jésus.

          • Jean Keim Jean Keim 4 mai 2014 09:59

            Jean, comment appelle-t-on un écrivain de mythes ? Un mystificateur peut-être. 

            Les mythes et leurs symboles jouent le même rôle que les programmes de la tété, ils occupent l’esprit et détournent de l’essentiel. 
            Pour ce que l’on peut en savoir, Jésus était pragmatique et quand il parlait en référence à la religion juive, c’était pour accrocher son auditoire mais il était libre, il était son enseignement. C’est pour cela qu’en réponse à un questionnement des apôtres sur sa nature véritable, il répondit « Je suis le chemin, la vérité et la vie », devant de tels propos on peut rester interdit et en chercher le sens caché, écrire des montagnes de livres, vouloir les rattacher à une tradition gnostique ou autre et bâtir une religion mais on peut aussi simplement s’ouvrir au sens littéral de la réponse.

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