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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Paula Modersohn-Becker, une femme moderne

Paula Modersohn-Becker, une femme moderne

« Je sais que je ne vivrai pas très longtemps. Mais est-ce si triste ? Une fête est-elle meilleure parce qu’elle est plus longue ? Ma vie est une fête, une fête courte et intense. Mes sens s’affinent, comme si, dans les quelques années qui me restent, il me fallait tout, tout assimiler. Et j’aspire tout, j’absorbe tout. (…) Et si l’amour me fleurit encore un peu avant de s’envoler, et me fait réaliser trois bonnes peintures dans ma vie, je partirai volontiers, des fleurs aux mains et aux cheveux. » (Journal, le 26 juillet 1900).

En ces temps de dénonciation justifiée du machisme ordinaire et des agressions sexuelles contre les femmes, s’il y avait une femme à honorer pour sa modernité, sa vivacité et son esprit libre, ce serait bien Paula Modersohn-Becker, peintre allemande et l’une des premières représentantes de l’expressionnisme en Allemagne. Elle est morte il y a cent dix ans, le 21 novembre 1907, à l’âge de seulement 31 ans. Cette courte vie fut dense, surtout les dernières années de sa vie, puisqu’elle a réalisé environ un millier de dessins et sept cent cinquante peintures, dont une centaine la dernière année.

Grâce à son journal intime, on a pu avoir une connaissance assez détaillée de sa courte vie. Ce qui frappe, lorsque l’on regarde les photographies d’elle, c’est la grande modernité des expressions du visage. On aurait presque l’impression de voir un visage des années 1950 ou 1960. Pas de pose figée, au contraire, le sourire. Un regard très profond, presque impressionnant, une joie de vivre, un sentiment de se moquer des conventions sans pour autant tomber dans l’irrespect, un visage déterminé et gentil à la fois.

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Une anecdote sur cette détermination de femme moderne : quelques semaines avant son mariage, ses parents lui demandèrent de suivre un cours de cuisine à Berlin pour être une future "bonne maîtresse de maison", mais cela la "gavait", si bien qu’elle a abandonné sa formation en cours de route : « Il est bon de se libérer des situations qui nous prennent l’air ! » (lettre du 8 mars 1901). On peut aussi retrouver son besoin de reconnaissance artistique dans son journal en avril 1903 : « En moi brûle le désir de devenir grande dans la simplicité. ».

Cette modernité est ressentie aussi dans toutes son œuvre, une œuvre extraordinaire et souvent égocentrée, beaucoup d’autoportraits (surtout à la fin de sa vie), des autoportraits nus ou à demi nus également, ce qui fut très novateur à l’époque (lire l’extrait du poème de Rilke à la fin de l’article), et sa fille adoptive Elsbeth (1898-1984) fut souvent son modèle d’enfant. Elle a peint de très nombreuses fois des femmes (dont elle, dont son amie Clara, entre autres) et des enfants (dont Elsbeth). À la fin de sa vie, les yeux de ses portraits n’avaient plus de pupille. L’art est parfois proche de l’art naïf, surtout expressionniste, jouant sur des couleurs, sur des contours noirs… Certaines toiles sont inspirées de Gauguin, Cézanne, Van Gogh et même Munch.

Sa trop courte vie n’en a pas fait une peintre majeure de son temps, ce qu’elle aurait sans doute mérité. Curieusement, en France, son existence, celle de ses œuvres, n’étaient pas très connues du grand public jusqu’à cette grande rétrospective au Musée d’art moderne de la ville de Paris, au Palais de Tokyo, du 8 avril au 21 août 2016 (avec Julia Garimorth pour commissaire).

Cette comparaison à Van Gogh, le poète Rainer Maria Rilke (1875-1926) en a parlé justement : « La peinture la plus digne d’intérêt était celle de l’épouse de Modersohn, qui a développé un art à la fois très personnel et très worpswédien, direct et sans ambages, représentant les choses comme personne d’autre ne pourrait les voir et les peindre. Et cet itinéraire personnel l’amène à des similitudes singulières avec Van Gogh. » (Lettre à August von der Heydt, en juin 1906).

C’est en quelques sortes par Rilke que j’ai appris l’existence de Paula Modersohn-Becker. Il était marié (pendant quelques années) avec Clara Westhoff (1878-1954), une sculptrice et ancienne élève de Rodin, qui fut la meilleure amie de Paula Modersohn-Becker qu’elle a connue en 1898 à Worpswede.

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Cette ville allemande, près de Brême (qui a donné le terme de "worpswédien" sous la plume de Rilke ci-dessus, adjectif incompréhensible sans cette connaissance), a accueilli une communauté artistique très novatrice et anti-académique à partir de 1889, surtout des peintres allemands imprégnés de l’école française des impressionnistes qui voulaient un retour à la nature.

L’un d’eux, socialiste utopiste, Heinrich Vogeler (1872-1942) a acquis en 1895 une ancienne bâtisse (le Barkenhoff : la ferme des bouleaux ; Paula Modersohn-Becker représenta sur plusieurs de ses toiles des bouleaux que Vogeler a plantés). Il avait 22 ans et venait de finir ses études et surtout, venait d’hériter de son père, commerçant prospère, mort l’année précédente. Il a mis sa demeure à la disposition des artistes de passage pour un court ou un long séjour. Cela a créé un esprit communautaire particulier.

Les couples Vogeler, Modersohn et Rilke se sont mariés la même année, en 1901. Heinrich Vogeler s’est marié avec une fille d’enseignants Martha Schröder (1879-1961) qui fut aussi son modèle. Rainer Maria Rilke s’est marié avec Clara Westhoff. Et Otto Modersohn (1865-1943), peintre spécialisé dans la représentation des paysages (école de Barbizon), s’est remarié avec Paula Modersohn-Becker.

Auparavant, Otto Modersohn s’était marié en 1897 avec Helene Schröder (1868-1900), qui ne semblerait pas avoir de liens avec Martha Schröder mais plutôt avec le poète (et architecte, peintre et musicien) Rudolf Alexander Schröder (1878-1962), peut-être son frère, né à Brême. Sa première épouse Helene lui a donné en 1898 une petite fille, Elsbeth, dont s’occupa ensuite Paula comme si c’était sa propre fille, car Helene, malade, est morte en juin 1900, en l’absence d’Otto venu visiter l’Exposition universelle à Paris.

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Paula et Otto ont eu une fille aussi, Tille (Mathilde, même prénom que la mère de Paula), née le 2 novembre 1907, quelques jours avant que sa mère Paula Modersohn-Becker, très épuisée par l’accouchement, mourût d’une embolie pulmonaire, le 21 novembre 1907 à l’âge de 31 ans. Otto Modersohn s’est marié alors une troisième fois en 1909 avec la peintre Louise Breling (1883-1950) avec qui il a eu deux autres enfants, Ulrich (1913-1943) et Christian (1916-2009).

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Les relations entre Otto Modersohn et Paula Modersohn-Becker, mariés pendant sept ans, furent parfois assez chaotiques, Paula voulant vivre à Paris qu’elle considérait comme une ville plus libre et encourageante pour les artistes, quitte à se séparer de son mari (à qui elle proposait un divorce à l’amiable). Après un deuxième séjour en 1903 (où elle découvrit les œuvres de Gauguin), Paula retourna à Paris en 1905, ce qui mettait son mari dans l’incompréhension, lui qui se sentait pleinement allemand. En 1906, Paula retourna de nouveau à Paris. Elle avait besoin d’être seule à Paris pour s’épanouir dans son art. Mais Otto n’a pas voulu la laisser seule et l’a rejointe à Paris en octobre 1906. Finalement, en mars 1907, le couple retrouva Worpswede, dans l’attente d’un bébé.

Paula Modersohn-Becker était entièrement concentrée vers son art, vers sa peinture. Une lettre à Rilke laissait entendre que l’une des raisons de cette détermination très forte fut son traumatisme d’avoir assisté à la mort d’une cousine lorsqu’elle avait 9 ans. Avec une autre cousine, les trois fillettes ont joué dans une carrière de sable mais un éboulement les a enfouies et l’une des trois y perdit la vie.



Née le 8 février 1876 à Dresde où elle passa une partie de son enfance et adolescence, Paula déménagea en 1888 avec sa famille à Brême, une ville très ouverte sur la culture et les artistes qu’elle a pu rencontrer très tôt grâce à l’intérêt qu’y portait sa mère. Elle a suivi des cours pour être institutrice ainsi que des cours artistiques. On connaît assez précisément sa biographie à partir de ce moment-là grâce à la tenue d’un journal personnel qu'elle ne destinait absoluent pas à la publication. Elle découvrit les peintures du groupe de Worpswede en 1893 et fut déjà assez éblouie par la peinture de son futur mari. Ce fut à cette période qu’elle commença à peindre et à dessiner.

En 1896, elle a suivi des cours artistiques à Berlin, ce qui lui a permis de visiter de nombreux musées et d’apprécier les peintures de Dürer, Cranach, Le Titien, Botticelli et Léonard de Vinci entre autres. Paula s’est rendue en 1897 à Worpswede dans un cadre familial (l’anniversaire de mariage de ses parents) et, fascinée, y retourna seule quelques mois plus tard pour y rencontrer les peintres, puis à partir de septembre 1898, elle y resta plus longtemps pour bénéficier de leur enseignement.

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À Worpswede, Paula Becker y trouva un lieu pour l’apprentissage. Des liens d’amitié forts se sont établis avec Clara Westhoff, et la fréquentation de peintres comme son professeur Fritz Mackensen (1866-1953), Otto Modersohn et Heinrich Vogeler lui fut fructueuse sur le plan de la technique artistique. Cependant, ses œuvres n’étaient pas beaucoup appréciées dans ce milieu et en janvier 1900, elle partit pour Paris (où elle retrouva Clara Westhoff venue apprendre auprès de Rodin), ville beaucoup plus ouverte pour les arts nouveaux. Elle découvrit les œuvres de Cézanne qu’elle plaça parmi ses trois ou quatre grandes maîtres (selon sa lettre du 21 octobre 1907 à Clara).

À Paris, elle rencontra Rodin dans son atelier de Meudon et a pu admirer ses nombreux dessins et croquis. Elle y retrouva aussi Otto Modersohn en avril 1900 pour l’Exposition universelle mais il a dû retourner à Worpswede très vite à cause de la mort de son épouse. Paula et Clara rentrèrent également à Worpswede dès l’été 1900 parce qu’elles n’avaient plus les moyens de rester à Paris. Otto fit preuve de beaucoup d’attention auprès de Paula, de santé fragile (elle avait surtout besoin de repos, à cause de la vie très sévère qu’elle avait menée à Paris), ce qui a conduit à leurs fiançailles le 12 septembre 1900 et à leur mariage le 25 mai 1901. Pour plus de détails de la vie de Paula Modersohn-Becker, on peut se reporter à sa fiche Wikipédia relativement bien fournie.

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Si Paula Modersohn-Becker devait désormais concilier son travail de peintre avec ses devoirs conjugaux d’épouse et aussi de mère (d’Elsbeth), le mariage lui avait évité de devoir travailler pour subvenir à ses besoins (il était question par exemple qu’elle fût gouvernante lorsqu’elle séjournait à Paris, mais elle était à l’époque trop fatiguée pour cela).

Pour la raison simple qu’elle n’a jamais pu vivre de son art, puisqu’elle n’a jamais vendu que trois de ses œuvres, et encore, deux à ses grands amis Rilke et Heinrich Vogeler (elle ne voulait d’ailleurs pas exposer ses toiles dans des galeries), au contraire de son mari Otto considéré à l’époque comme un "grand peintre" (Rilke, qui aimait beaucoup Paula, ne l’a présentée auprès de Rodin que comme l’épouse d’un peintre, pas comme une peintre elle-même). La postérité a fait oublier les œuvres d’Otto et en revanche a mis en lumière les œuvres de Paula Modersohn-Becker.

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Son ami Heinrich Vogeler a décrit la peintre qu’elle était ainsi : « Paula Becker se peignait fréquemment elle-même. À l’exception des toiles les plus précoces et les plus simples, ces autoportraits sont ceux d’une femme prenant peu à peu pleine conscience de son art. La lèvre supérieure perd de sa douceur, et le regard clair et observateur des yeux est souligné avec énergie. ».

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Son autre ami Rainer Maria Rilke, éprouvé par sa disparition, a écrit le 2 novembre 1908 un poème en son hommage, "Requiem pour une amie" où il a proposé sa perception d’elle :

« (…) Et comme les fruits, tu voyais les femmes,
Tu voyais les enfants, modelés de l’intérieur,
Dans les formes de leur existence.
Et pour finir, toi-même tu te vis comme un fruit,
Tu te dépouillas de tes vêtements, tu allas te placer
Devant un miroir et tu t’y enfonças tout entière,
Sauf le regard ; lequel sans fléchir,
S’abstint de dire : c’est moi. Non : ceci est.
Si dénué de curiosité à la fin, ton regard,
Si détaché de tout, d’une si véritable pauvreté,
Que tu n’étais même plus pour lui objet de désir : saintement.
(…)
Les femmes souffrent : aimer veut dire être seul,
Et les artistes parfois dans leur travail pressentent
Que leur devoir, quand ils aiment, est la métamorphose.
Amour, métamorphose : tu entrepris l’un et l’autre ; il y a l’un
Et l’autre dans Cela qu’à présent falsifie une gloire qui te les dérobe.
Hélas, toi tu fus loin de toute gloire. Tu qui fus
De peu d’apparence, qui avais sans bruit replié
Ta beauté en toi-même, comme on baisse un drapeau
Au matin gris d’un jour ouvrable,
Et ne voulais rien d’autre qu’un long travail. (…) ».

(Traduction de Jean-Yves Masson, 2007).

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Financé par l’industriel Ludwig Roselius (1874-1943), le Musée Paula-Modersohn-Becker a été inauguré le 2 juin 1927 à Brême et regroupe une collection d’environ cent trente œuvres de la peintre qui a été rachetée en 1988 par la ville de Brême et par l’Allemagne fédérale. Tille Modersohn (1907-1998), la fille de Paula, a aussi créé en 1978 la Fondation Paula-Modersohn-Becker.

L’année 2016 fut assez exceptionnelle en France pour redécouvrir l’œuvre de Paula Modersohn-Becker, avec l’exposition au Palais de Tokyo déjà citée, mais aussi la publication d’une biographie par Marie Darrieussecq, "Être ici est une splendeur. Vie de Paula M. Becker" (éd. POL), et aussi la sortie le 15 décembre 2016 d’un film biographique allemand "Paula" réalisé par Christian Schwochow avec Carla Juri dans le rôle de Paula (qui a joué aussi dans le film "Blade Runner 2049").


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 novembre 2017)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Article Wikipédia.
Exposition au Palais de Tokyo en 2016.
Paula Modersohn-Becker.
Auguste Rodin.
Margaret Keane.
Rouault et Matisse à Paris.
La garde rapprochée du Premier Empereur de Chine.
Un Renoir de la Côte d’Ivoire.
Magritte.
Daniel Cordier.
Boulez à Paris.
La collection Cordier à Rodez.
Soulages à Rodez.
Claude Lévêque à Rodez.
Caillebotte à Yerres.
Goya à Paris.
Brueghel à Paris.
Chagall à Paris.
Dali à Paris.
Van Gogh à Paris.
Hiroshige à Paris.
Manet à Paris.
Rembrandt à Paris.
Boltanski, artiste contemporain.
Boltanski au MacVal.

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1 réactions à cet article    


  • Ratatouille Ratatouille 24 novembre 07:19

     Les peintres et leurs peintures ; presque toujours méconnus jusque à leur morts et leur travail fini dans des musées sans vie ou des coffres fort et aussi chez leurs amis
    Un ami peintre 60 ans à brûlé plus d’un millier de ses tableaux pour échapper à tout cela .
    un autre 63 ans stock dans des cartons tout le travail de sa vie ,il n’a rien vendu ,ni exposé il n’apprécie guère les marchants d’art et tout ce bordel .

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