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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Peyo, promoteur de la schtroumpfophonie

Peyo, promoteur de la schtroumpfophonie

« Si vous voulez schtroumpfer, il faut dire schtroumpfer et non pas schtroumpfer ! Schtroumpfer, ce n’est pas schtroumpfer !… Vous schtroumpfez ? » (1958).



Cette année, un auteur de bande dessinée est mis à l’honneur, Peyo. En effet, il est né il y a quatre-vingt-dix ans, le 25 juin 1928 à Bruxelles. Il a été le créateur d’un petit monde fantastique qui a fait rêver les enfants de plusieurs générations. L’autre raison de célébrer Peyo cette année, c’est aussi le soixantième anniversaire de l’apparition des premiers Schtroumpfs, le 23 octobre 1958, ces petits lutins bien particuliers au langage incompréhensible.

Peyo est depuis plus de cinquante ans très connu non seulement en France et Belgique mais dans le monde entier pour avoir créé les Schtroumpfs. En fait, ces derniers sont arrivés un peu par effraction dans une aventure de Johan et Pirlouit, un peu comme Gaston Lagaffe, de Franquin, un grand ami de Peyo, est venu chez Spirou et Fantasio par effraction. Considérés au départ comme des personnages secondaires, petite diversion rigolarde, mais immédiatement plébiscités par les lecteurs, les auteurs ont "dû" poursuivre l’aventure.

Se baigner durant son enfance dans ce petit monde très structuré et clair de Peyo, dans ce logiciel facile à comprendre, le monde des compétences associées aux personnages (chacun a son rôle, et c’était encore plus clair avec les Schtroumpfs), avec le manichéisme gentillet de rigueur (les méchants qui se croient intelligents mais en fait assez bêtes, les gentils à la fois rusés et tendres). C’est une bonne école de la vie, avec des messages simples, souvent moraux (le courage, la bravoure, le travail, la fidélité, l’engagement, etc.).

Revenons d’abord au personnage principal, le créateur, Peyo. Pourquoi Peyo ? Parce qu’il s’appelait en réalité Pierre Culliford et lorsqu’un cousin, trop petit pour prononcer les "r", l’appelait, au lieu de Pierrot, il disait Peyo.

Peyo, donc, fut un admirateur de Wald Disney et Hergé. Hergé lui donna le goût des histoires claires, bien organisées et des traits simples, des couleurs vives. Des œuvres bien structurées. Wald Disney lui donna le goût de l’exploitation commerciale au-delà de la simple bande dessinée. Il faut dire que ses premiers pas dans la vie active, c’était de dessiner des affiches publicitaires pour des raisons alimentaires.

En 1946 (il avait 18 ans), il a été refusé par le "Journal de Tintin". Il a dessiné sa première planche publiée la même année dans "Riquet" ("Pied-Tendre le petit Indien"). Parallèlement, le 11 avril 1946, par une relation, il fut recruté par "La Dernière Heure", un grand quotidien de Bruxelles. Les histoires qu’il a dessinées pour cet employeur : les aventures de Johan. En 1949, il est appelé par le grand quotidien "Le Soir" et il publia des gags d’un chat nommé "Poussy", tandis que "La Dernière Heure" a supprimé ses pages pour la jeunesse. Peyo se consacra alors tant à l’humour (Poussy) qu’à l’aventure (Johan devenu Johan et Pirlouit l’été 1954).

Avec Johan, petit à petit, le monde imaginaire de Peyo s’est mis en place. C’est un monde destiné pour la jeunesse avant tout, car la bande dessinée n’était pas encore passée par les fourches de Goscinny, elle n’était un art que destiné à la jeunesse.

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Poussy a donné un genre belge de l’animal domestique dans un petit pavillon de province. On retrouve le même genre de gag dans "Boule et Bill" (1959) de Jean Roba qui travailla au début avec Peyo.

Destin amusant, l’amoureux de Tintin allait travailler avec son concurrent direct, "Spirou", après des retrouvailles en 1951 avec son ancien collègue d’un studio d’animation, André Franquin, qui resta un ami très cher (et indispensable à la créativité de Peyo). Avec le "Journal de Spirou" et les éditions Dupuis, Peyo, au début assistant de Jijé, prit son envol artistique avec plusieurs séries.

Avec "Johan et Pirlouit", dans le monde médiéval, thème assez fréquent dans le genre, suivi à partir de 1958 dans "La Flûte à six schtroumpfs" des "Schtroumpfs" devenus eux-mêmes les héros mondiaux, et également, à partir de 1960, "Benoît Brisefer", petit garçon citadin presque ordinaire qui a juste cette caractéristique, il est ultra-fort, ce qui lui permet d’arrêter les voleurs, mais sa force s’arrête quand il attrape un rhume.

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Peyo est devenu avec Franquin et Morris l’un des piliers du "Journal de Spirou". Franquin et Peyo étaient de grands amis et se voyaient souvent. La petite histoire veut que lors d’un repas pris ensemble en vacances en 1957, Peyo voulait demander à son compère le sel et, ne trouvant plus le mot, il lui a demandé un "schtroumpf". Franquin lui tendit la salière en répondant : "Tiens, voici ton schtroumpf !". Et ils se mirent à parler schtroumpf. Le langage schtroumpf venait être inventé avant même leurs locuteurs !

L’année suivante, pour les besoins d’une nouvelle histoire médiévale, Peyo créa des petits lutins, reprenant un modèle qu’il avait esquissé, rose, pour un court-métrage réalisé dans un studio d’animation. Sa femme, qui était sa coloriste, a choisi de les faire en bleu. Avec leur célèbre bonnet phrygien. Le nom même de "Schtroumpf" est un jeu de mot germano-francophone un peu tiré par les cheveux : le mot signifie en allemand "bas" mais dans le sens "collant" ou "longue chaussette" et en français, comme ces lutins sont petits, ils sont bas, aussi, mais dans l’autre sens.

Très vite, ces petits lutins qui ne devaient apparaître qu’à l’occasion d’une seule histoire furent plébiscités par les lecteurs et furent eux-mêmes les héros de leurs propres histoires. Souvent souriants même s’ils peuvent être parfois râleurs, ils sont toujours solidaires les uns par rapport aux autres. La société schtroumpf a une organisation très paternaliste.

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Au début des années 1960, Peyo était à la limite du surmenage, et toujours en retard dans ses livraisons, devant mener cinq séries de front (au-delà de Johan et Pirlouit, les Schtroumpfs, Poussy et Benoît Brisefer, il avait aussi créé "Jacky et Célestin" pour le journal "Le Soir" dont il laissa le soin de réaliser les dessins à Will, l’un des dessinateurs de "Tif et Tondu" publié dans le "Journal de Tintin". Peyo lui confia aussi la réalisation des dessins de Benoît Brisefer.

Le studio Peyo était né, où plusieurs dessinateurs travaillèrent pour Peyo, le déchargeant de certaines tâches (comme l’encrage, le lettrage, etc.). Roba, Derib, Gos, Marc Wasterlain, Lucien De Dieter (futur créateur de "Papyrus"), etc. l’aidèrent. Peyo a accueilli également François Walthéry (futur créateur de "Natacha"). Yvan Delporte (né un jour avant Peyo), rédacteur en chef du "Journal de Spirou" de 1956 à 1968, collabora aussi avec Peyo, notamment pour les scénarios des Schtroumpfs, le meilleur étant probablement celui du "Schtroumpfissime". Delporte fut licencié par Dupuis en 1968 officiellement à cause d’un malentendu avec Peyo (bien malgré lui), prétexte pour cacher son engagement syndical, et une mauvaise gestion par manque d’organisation au moment où "Pilote" prenait des parts de marché sur le "Journal de Spirou".

Les thèmes furent souvent très proches des préoccupations de l’époque (années 1960) : ainsi, "Le Cosmoschtroumpf" qui évoque un voyage dans l’Espace, "Tonton Placide", une aventure de Benoît Brisefer qui reprend les films d’espionnage de l’époque, "Les Schtroumpfs et le Cracoucass" (nom et esquisse trouvés par Franquin) qui traite des risques du progrès scientifique.

Comme on le voit, la plupart des albums signés "Peyo" sont les fruits d’une collaboration tant pour les dessins que pour le scénario. Cela a permis de poursuivre les Schtroumpfs après la disparition de leur créateur, car tout était déjà bien organisé.

Pourquoi tant de collaborateurs pour ses séries ? Parce que Peyo s’est métamorphosé dans les années 1960 en …homme d’affaires. En effet, il est allé un peu partout dans le monde vendre la licence des Schtroumpfs, pour des réclames commerciales ou encore, pour la fabrication d’objets divers et variés, comme les petites figurines en latex représentant les différents personnages de la série (qui existent depuis le début des années 1960).

Tout n’a pas bien marché, notamment le parc d’attractions Big Bang Schtroumpf sur l’ancien site des usines sidérurgiques de Sacilor près de Metz (ouvert le 9 mai 1989) fut un échec économique (fermé le 7 octobre 1990) et fut racheté par Walibi (au contraire du Parc Astérix ouvert le 30 avril 1989 au nord de Paris).

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Peyo s’est aussi engagé dans l’aventure du dessin animé (comme du reste, à la même époque les créateurs d’Astérix), avec la réalisation de "La Flûte à six schtroumpfs" sorti le 7 octobre 1976 avec la musique de Michel Legrand et un scénario différent de l’album homonyme publié à partir du 8 mai 1858 dans le "Journal de Spirou" (les Schtroumpfs sont mieux mis en valeur dans le dessin animé). Le dessin animé fut un succès commercial et a fait croître la notoriété des Schtroumpfs auprès d’un public élargi, renforçant l’exploitation commerciale de la marque.

Dans les années 1980, l’une des plus fructueuses collaborations fut la réalisation de 433 épisodes de la série américaino-belge produite par la société américaine de dessins animés Hanna-Barbera et diffusée le samedi matin sur NBC (diffusion du 12 septembre 1981 au 2 décembre 1989). Ce travail fut difficile pour Peyo très exigeant sur ses Schtroumpfs et il a fallu tout le talent de diplomate (et d’anglophonie) d’Yvan Delporte pour éviter les ruptures. L’idée de la série est venue de Fred Silverman, président de NBC. Les Schtroumpfs connurent une grande célébrité aux États-Unis.

En 1986, Peyo quitta les éditions Dupuis, et après une aventure personnelle avec sa propre maison d’édition, il a signé avec Le Lombard. Le dernier album qu’il réalisa fut "Le Schtroumpf financier" publié le 25 novembre 1992 (premier album édité par Le Lombard).

De santé fragile, malade depuis une dizaine d’années, Peyo est mort d’une crise cardiaque à l’âge de 64 ans, le 24 décembre 1992 à Bruxelles. Comme Charlie Chaplin quinze ans auparavant, à Noël. Au contraire d’Hergé, Peyo avait organisé la suite des Schtroumpfs bien avant de disparaître, grâce à sa famille. Son fils Thierry Culliford continue ainsi la série. Lucky Luke et Astérix aussi peuvent se réjouir de se perpétuer avec d’autres auteurs que leurs créateurs. À l’instar d’un certain …Mickey Mouse !

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Une exposition est actuellement consacrée à Peyo et aux Schtroumpfs au Centre Wallonie-Bruxelles, au 127 rue Saint-Martin, dans le quatrième arrondissement de Paris, du 25 mai 2018 au 28 octobre 2018 (on peut télécharger la brochure ici). Les deux commissaires de cette rétrospective sont le journaliste belge Hugues Dayez, le "monsieur cinéma" de la RTBF passionné par la bande dessinée, auteur d’une biographie de Peyo qui fait référence, et José Grandmont, auteur de bandes dessinées au studio Peyo et devenu senior art director chez IMPS, le détenteur mondial des licences Schtroumpf (dirigé par la fille de Peyo).

Dans la présentation de cette exposition, voici ce qui est écrit : « Si les Schtroumpfs sont devenus des véritables stars pour les enfants, les personnages ont complètement éclipsé leur créateur. Et celui-ci est en partie responsable de cet effacement : dans la seconde partie de sa carrière, Peyo a mis sa vocation première de raconteur d’histoires entre parenthèses pour se muer en homme d’affaires, négociant des licences de marchandising sur les cinq continents, et ne supervisant plus que de très loin les pages de bande dessinée signées de son nom et réalisées par une kyrielle d’assistants. (…) Raconter cette success story, une des plus impressionnantes de l’après-guerre, mais aussi réhabiliter le génie créatif de Peyo, auteur aussi essentiel que ses amis Morris et Franquin dans l’histoire de la bande dessinée franco-belge : voilà le double objectif de cette exposition rétrospective. ».


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 juin 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Brochure de l’exposition parisienne sur Peyo (à télécharger).
Peyo.
F’murrr.
Christian Binet.
Goscinny, le seigneur des bulles.
René Goscinny, symbole de l'esprit français ?
Albert Uderzo.
Cabu.
"Pyongyang" de Guy Delisle (éd. L’Association).
Sempé.
Petite anthologie des gags de Lagaffe.
Jidéhem.
Gaston Lagaffe.
Inconsolable.
Les mondes de Gotlib.
Tabary.
Hergé.
"Quai d’Orsay".
Comment sauver une jeune femme de façon très particulière ?
Pour ou contre la peine de mort ?

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12 réactions à cet article    


  • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 23 juin 11:15

    Avec tout ça on sait toujours pas qui se tape la Schtroumpfette .


    • Clocel Clocel 23 juin 13:32
      @Aita Pea Pea

      La Schtroumpfette est un golem de Gargamel, vous n’y pensez pas !? smiley

    • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 23 juin 13:54

      @Clocel

      Une piste ...genre pour foutre la zizanie façon chez Astérix. Faut une enquête citoyenne et parcipitative ; et tous les redresseurs de torts et de travers d’Avox devraient s’y mettre .


    • cassini cassini 23 juin 12:28

      Schtroumpf est la transposition en phonétique française du mot allemand « Strumpf » qui veut dire « bas ». Or les hommes ne portent plus de bas. 

      Donc, tourner ainsi le mot « Strumpf » en dérision est de la germanophobie et de la misogynie. 
      Quoi, j’ai tort peut-être.
      De toute façon je ne commente plus que par des conneries le monsieur qui ne répond jamais. 




      • Robert Lavigue Robert Lavigue 23 juin 12:45

        @cassini

        Or les hommes ne portent plus de bas.

        A mon gout, les femmes n’en portent plus assez !


      • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 23 juin 12:50

        @Robert Lavigue Absence de résillience citoyenne.


      • cassini cassini 23 juin 14:53

        @Aita Pea Pea


        Comme disait Jean Lacouture. 


        • Milka Milka 23 juin 18:02

          @Mélusine ou la Robe de Saphir.

          Moi ce que je préfère c’est le schtroumpf noir, car comme le vilain petit canard, personne peut le schtroumpfer ! 
          Par le schtroumpf nazi *


          • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 24 juin 18:54

            @Clocel Très bon . Ajouter Selif Keita.


          • Milka Milka 23 juin 17:58

            ’De santé fragile, malade depuis une dizaine d’années, Peyo est mort d’une crise cardiaque à l’âge de 64 ans, le 24 décembre 1992 à Bruxelles. Comme Charlie Chaplin quinze ans auparavant, à Noël. Au contraire d’Hergé ...’

            .
            Tout est dit, Sylvain vit dans la crainte de disparaître, alors il se projette dans chacun de ses ’sujets’ d’article ....   smiley

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