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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Philippe Noiret, l’élégance du géant

Philippe Noiret, l’élégance du géant

« Je ne pensais pas du tout faire du cinéma. Toute notre génération, je pense que tous… j’entends Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Jean-Paul Belmondo, tout ça… on a eu envie d’être comédiens à travers le cinéma, curieusement. Mais aucun d’entre nous, nous ne pensions faire du cinéma. Aucun. Pour nous, être acteur, c’était être dans une troupe ou ailleurs, et puis, jouer tous les soirs. Et si on gagnait notre vie comme ça, c’était très bien. Et alors, le cinéma est venu, plus ou moins tôt, plus ou moins tard selon les uns les autres, nous demander. » (Philippe Noiret, 2011).

Une voix inimitable faite pour rassurer. L’acteur français Philippe Noiret est mort il y a quinze ans, le 23 novembre 2006, d’un cancer qui l’a terrassé. Très populaire à 76 ans (il est né le 1er octobre 1930), il laissait derrière lui de nombreux films "cultes" très représentatifs du cinéma français, et plus largement, de la culture française. Ses compères Jean Rochefort et Jean-Pierre Marielle, qui l’appréciaient tant, n’ont pas eu le courage d’assister à son enterrement quatre jours plus tard au cimetière du Montparnasse, inhumé, pour ne pas dire installé, juste en face de Jean Poiret.

Philippe Noiret a commencé plutôt mal son existence. Certes, il est né plutôt dans une "bonne" famille, mais il était "cancre", il n’était pas doué pour les études, et son corps encombrant l’inquiétait. C’est pour produire quelque chose de positif qu’à la fin de son adolescence, il s’est engagé dans une chorale jusqu’à enregistrer un disque et chanter à Saint-Pierre de Rome ! Un de ses professeurs, également prêtre (au collège de Juilly, près de Mitry-Mory, sous la tutelle des oratoriens), lui a trouvé des talents de comédien. Et pourtant, cette éducation catholique n’a pas dû l’encourager à croire si l’on en juge par sa tombe qui ne revêt aucune croix, aucune considération religieuse.

Il a même eu de la chance car il a eu l’occasion de faire une représentation devant Julien Green et Marcel Jouhandeau qui l’ont encouragé dans cette voie. Il a donc pris des cours d’art dramatique où il a rencontre Jean-Pierre Darras avec qui il a fait des spectacles, notamment au début des années 1960 où ils faisaient des sketchs humoristiques sur l’actualité, se moquant de De Gaulle ou de Michel Debré, au pouvoir à l’époque.

Philippe Noiret a démarré au théâtre en 1953 et pendant près d’une dizaine d’années, il faisait partie d’une troupe qui lui a fait rencontrer entre autres Gérard Philippe, Jeanne Moreau, etc. Parallèlement, il faisait des petits rôles au cinéma. Il y a deux sortes d’acteurs : ceux qui ont tout de suite les premiers rôles (comme Alain Delon), et ceux qui sont plus laborieux, dont l’évidence est moins forte et qui, par l’intérêt et l’attention portés dans les films qui les rendent sympathiques, progressent lentement vers les premiers rôles. Philippe Noiret est de cette deuxième catégorie.

À partir de 1955, Philippe Noiret a enchaîné de nombreux films et il a tourné avec les plus grands réalisateurs (Agnès Varda, Louis Malle, Abel Gance, Peter Ustinov, René Clair, Jean Delannoy, Jean-Paul Rappeneau, Jean Decker, Pierre Granier-Deferre, Claude Chabrol, etc.), et les plus grands acteurs (Jean Gabin, Suzanne Flon, Bourvil, Jean Marais, Catherine Deneuve, Jean-Paul Belmondo, etc.). C’est inutile de tous les citer et ce qui est notable, c’est qu’il était tellement sollicité qu’il a abandonné le théâtre au milieu des années 1960 et il l’a repris plus tard, dans la dernière décennie de son existence, quand les rôles au cinéma se faisaient plus rares.

Alors, voici une petite sélection très subjective de la filmographie de Philippe Noiret, que j’ai tentée de mettre par ordre chronologique, plus commode que l’ordre de préférence. Treize rôles majeurs, parmi les nombreux autres.

1. "Alexandre le bienheureux" réalisé par Yves Robert (sorti le 9 février 1968), dans le rôle principal (pour la première fois) avec Marlène Jobert, Françoise Brion, Tsilla Chelton, Pierre Richard (première fois qu’il tourne pour le cinéma et son talent comique est déjà à l’œuvre), Jean Carmet, Paul Le Person et Jean Saudray. C’est un film vraiment important d’un point de vue sociologique qui a été tourné et diffusé avant mai 68 et qui est devenu un peu un modèle, une sorte d’hymne à la paresse et à la candeur, préfigurant la création du Ministère du Temps libre par François Mitterrand. Philippe Noiret joue le rôle d’un agriculteur épuisé qui est sans arrêt pressé par sa femme pour faire tous les travaux de la ferme, et après la mort accidentelle de celle-ci, il décide de se reposer définitivement, au grand dam des villageois. Ceux-là n’ont pas d’argument à faire valoir pour faire reprendre le travail par le "bienheureux" car il fait ce qu’il veut, ils n’ont que des arguments moraux (le travail, c’est la santé ; ça ne se fait pas de ne rien faire) qui n’ont pas prise si ce n’est qu’il donne un mauvais exemple aux autres. L’aspect matériel n’est cependant pas vraiment abordé (seuls, les rentiers peuvent ne rien faire).

2. "L’Étau" réalisé par Alfred Hitchcock (sorti le 19 décembre 1969), film américain d’espionnage où participent plusieurs acteurs français dont Michel Piccoli, Claude Jade, etc. et aussi Philippe Noiret qu’on voit avec une béquille : ce n’était pas prévu dans le scénario mais l’acteur s’était cassé la jambe dans un accident de cheval juste avant de tourner et Hitchcock a attendu qu’il puisse remarcher pour tourner car il tenait à le garder dans la distribution.

3. "L’Horloger de Saint-Paul" réalisé par Bertrand Tavernier (sorti le 16 janvier 1974), adapté d’un roman de Georges Simenon, avec Jean Rochefort et Jacques Denis. Le film, tourné à Lyon, a reçu notamment le Prix Louis-Delluc.

4. "Le Vieux Fusil" réalisé par Robert Enrico (sorti le 20 août 1975), avec Romy Schneider et Jean Bouise, inspiré du massacre d’Oradour-sur-Glane (10 juin 1944). Ce film, que je pense pour adultes, est à mon avis le meilleur de la filmographie de Philippe Noiret et probablement l’un des meilleurs du cinéma français. Tout en subtilité, il raconte le cheminement d’un homme qui ne pense qu’à venger sa femme et son enfant et qui devient aussi salaud et cruel que leurs assassins. La scène du lance-flammes avec miroir interposé est particulièrement émouvante sinon éprouvante. Philippe Noiret pour le rôle principal était un second choix, Robert Enrico s’était d’abord porté sur Lino Ventura qui a décliné l’offre.

5. "Tendre Poulet" réalisé par Philippe de Broca (sorti le 18 janvier 1978), avec Annie Girardot, Hubert Deschamps, Roger Dumas, Paulette Dubost, Guy Marchand, Catherine Alric et Georges Wilson. Un duo savoureux entre Annie Girardot et Philippe Noiret, l’une policière (commissaire), l’autre enseignant aux sentiments anti-police, et avec un mystérieux meurtrier joué par un acteur peu habitué au rôle du tueur. Ce film qui a connu un grand succès a eu une suite avec "On a volé la cuisse de Jupiter" (sorti le 6 février 1980) avec les mêmes acteurs et aussi Francis Perrin.

6. "L’Africain" réalisé par Philippe de Broca (sorti le 2 mars 1983), avec Catherine Deneuve, Jean-François Balmer, Jacques François et Jean Benguigui. Une distribution attrayante pour une histoire invraisemblable : un couple séparé se retrouve par hasard en Afrique (l’une voyageant pour le travail, l’autre établi pour une nouvelle vie), sur fond de trafic d’ivoire (Jean Benguigui le trafiquant).

7. "Fort Saganne" réalisé par Alain Corneau (sorti le 11 mai 1984), avec Gérard Depardieu, Catherine Deneuve, Sophie Marceau, Michel Duchaussoy, Roger Dumas, Robin Renucci, Piere Tornade, Florent Pagny, etc.

8. "Les Ripoux" réalisé par Claude Zidi (sorti le 19 septembre 1984), avec Thierry Lhermitte, Julien Guiomar, Régine, Grace de Capitani et Ticky Holgado. Un vieux flic introduit une jeune recrue dans le métier où quelques arrangements avec la loi sont faits pour son confort et sa tranquillité. Ce film a eu deux suites avec les mêmes acteurs, "Ripoux contre ripoux" (sorti le 7 février 1990) avec aussi Guy Marchand, Jean-Pierre Castaldi, Michel Aumont (qui remplace Julien Guiomar), Line Renaud (qui remplace Régine), Jean Benguigui et Jean-Claude Brialy, et "Ripoux 3" (sorti le 10 décembre 2003) avec Lorant Deutsch, Jean-Luc Bideau (qui remplace Michel Aumont), Chloé Flipo, Bernadette Lafont et Jean-François Balmer.

9. "La Fille de d’Artagnan" réalisé par Bertrand Tavernier (sorti le 24 août 1994) avec Sophie Marceau, Claude Rich, Jean-Luc Bideau, Samy Frey et Charlotte Kady, dans une adaptation fantaisiste du roman d’Alexandre Dumas.

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10. "Les Grands Ducs" réalisé par Patrice Leconte (sorti le 21 février 1996) avec Jean-Pierre Marielle, Jean Rochefort, Michel Blanc (le producteur), Catherine Jacob et Clotilde Courau. Une histoire très fine, trois comédiens ratés (les trois compères) qui tentent de sauver leur carrière et un producteur véreux qui veut frauder à l’assurance. Ce film a été un échec commercial mais il est celui qui réunit le mieux les trois acteurs fétiches du cinéma français (Jean Rochefort, Philippe Noiret et Jean-Pierre Marielle), la précédente réunion de ce trio a eu lieu vingt-deux ans auparavant dans "Que.la fête commence" de Bertrand Tavernier (sorti le 23 mars 1975) avec Marina Vlady et Nicole Garcia (et Michel Blanc, Christian Clavier et Thierry Lhermitte y jouent des petits rôles).

11. "Fantôme avec chauffeur" réalisé par Gérard Oury (sorti le 20 mars 1996), avec Gérard Jugnot, Jean-Luc Bideau, Charlotte Kady, Sophie Desmarets et Daniel Gélin. Un excellent film qui imagine un patron (Noiret) et son chauffeur (Jugnot) en deux rescapés de la vie et de la mort, ils sont coincés entre les deux, et évidemment, les rôles sociaux ne changent pas, enfin, presque pas.

12. "Les Palmes de monsieur Schutz" réalisé par Claude Pinoteau (sorti le 9 avril 1997), avec Charles Berling et Isabelle Huppert, jouant Pierre et Marie Curie, et Philippe Noiret joue le rôle du directeur de l’école "Physique Chimie" où furent découverts le polonium et le radium. Assez insolite, les physiciens Pierre-Gille de Gennes (ancien directeur de Physique Chimie) et Georges Charpak, tous les deux Prix Nobel, apparaissent furtivement dans le film.

13. "Père et Fils" réalisé par Michel Boujenah (sorti le 20 août 2003) avec Charles Berling, Pascal Elbé et Jacques Boudet. Un père souhaitant revoir ses enfants s’invente une grave maladie.

Monstre sacré du cinéma français, comme on le dit trop souvent pour que cela a encore un sens, Philippe Noiret a été souvent récompensé par la profession et en particulier il a été couronné avec deux Césars du meilleur acteur en 1976 ("Le Vieux Fusil") et en 1990 ("La Vie et rien d’autre"), et a eu trois autres nominations pour cette récompense suprême en 1981 ("Pile ou face"), en 1982 ("Coup de torchon") et en 1985 ("Les Ripoux"). Les acteurs ont cette chance de voir leurs prestations définitivement gravées dans le marbre des temps, si bien qu’on pourra prendre plaisir encore longtemps à entendre cette voix grave et cette silhouette épaisse dominer de son jeu les nombreux films que Philippe Noiret a hantés.


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (21 novembre 2021)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Philippe Noiret.
Jean Amadou.
Shailene Woodley.
Gérard Jugnot.
Alain Delon.
Alfred Hitchcock.
Brigitte Bardot.
Charlie Chaplin.

_yartiNoiretPhilippe03
 


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11 réactions à cet article    


  • Décroissant 23 novembre 19:09

    « pendant près d’une dizaine d’années, il faisait partie d’une troupe » : rien moins que le Théâtre national populaire (TNP) de Jean Vilar !…

    Une chronique indigente de plus : il faudrait penser à rémunérer correctement les nègres de la licence LaREM.



    • Opposition contrôlée Opposition contrôlée 23 novembre 19:25

      @Décroissant
      Sylvain Rakotoarison, l’indigence du néant.


    • Occitan Occitan 24 novembre 07:03

      @Opposition contrôlée

      La meilleure dans son CV

      « En général, il est de droit naturel de se servir de sa plume comme de sa langue... »

      Qui, mieux que lui-même, pouvait se définir ainsi ?


    • Fergus Fergus 24 novembre 11:58

      Bonjour, Occitan

      Précisément, « (il se) les sert (lui-même) avec assez de verve, mais ne permet pas qu’un autre (les lui) serve ». smiley

      Cela dit, il a raison sur le fond : user de l’expression écrite est aussi naturel qu’user de l’expression orale.


    • JPCiron JPCiron 23 novembre 21:31

      1982 (« Coup de torchon ») >

      .

      C’est tout pour « COUP DE TORCHON » ???

      Un ’oubli’ impardonnable parmi les premiers listés !!!


      • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 24 novembre 07:52

        Tiens, je viens de rêver de lui. Pour moi, c’est bien simple, il est et restera LE PLUS GRAND. Avec ensuite Bruno cremer et Jean-Louis Trintignant..... Belge par sa mère...


        • Fergus Fergus 24 novembre 09:42

          Bonjour, Sylvain

          Merci pour cet hommage à cet acteur si talentueux et si discret.

          A votre liste  dont je ne retire rien —, j’aurais ajouté :

          Pile ou face

          Coup de torchon

          Masques

          Max et Jérémy


          • Fergus Fergus 24 novembre 17:31

            Et que dire de l’omission du très grand film qu’est Le juge et l’assassin ?


          • Fergus Fergus 24 novembre 17:33

            Un film où Galabru est remarquable à contre-emploi, de même que Brialy dans le rôle d’un ancien magistrat des colonies blasé et cynique.


          • agent ananas agent ananas 24 novembre 09:45

            Il est mort du Covid ?

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