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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Poésie : underground mais bien vivante

Poésie : underground mais bien vivante

Finie, la poésie ? Après une première moitié du 20e siècle florissante, la poésie française semble être entrée en déclin à partir de l’après-guerre pour presque disparaître aujourd’hui. Qui saurait citer deux grands poètes vivants ? Où tiennent-ils chronique dans la presse ? Même l’Académie française n’en compte plus.

Ce retrait de la poésie paraît total, à la fois dans l’espace public et dans l’ordre créatif.

Déclin économique

L’effacement médiatique est le plus évident. Les poèmes ont été supplantés par les romans et les chansons, qui se prêtent mieux au batelage commercial et à l’industrialisation. L’éclipse des poètes est corrélative à la transformation des entreprises culturelles en entreprises de loisirs. À l’heure de l’entertainment, les textes exigeants n’ont plus leur place ni dans les livres ni en musique, à quelques exceptions près, comme les romans de Pierre Michon ou les chanteurs à textes1.

Sauf Gallimard qui a conservé un peu de poésie à son catalogue pour sa politique de prestige, tous les grands éditeurs dits littéraires y ont renoncé au cours des années 1970-1980 — Le Seuil en tête. Cet abandon a entraîné la chute du secteur, y compris libraires et revues. À ce jour, l’édition de poésie a disparu, à l’exception courageuse d’une poignée de passionnés qui travaillent à perte.

La relève éditoriale

Ce constat désastreux se contrebalance par un autre, opposé. Alors que l’industrie littéraire s’effrite et recule bon an, mal an, sans nulle perspective de renouveau, perdant pan par pan ses lecteurs et sa rentabilité, la poésie a retrouvé un espace de diffusion et d’échange dans l’Internet. Nécessité faisant loi, poètes et lecteurs ont basculé sur la toile, d’autant que la brièveté des textes convient à ce média. Sites spécialisés, revues en ligne, blogs fleurissent, aidés par les réseaux sociaux. Il n’est pas possible de recenser toutes les initiatives intéressantes en ce domaine, tant elles foisonnent.

Cette effervescence reste jeune, et la quasi-totalité des sites de poésie que j’ai visités souffre de graves insuffisances ergonomiques et techniques. Les textes n’y sont pas bien publiés : difficiles à trouver et mal mis en page. L’art d’éditer un poème, élaboré au long de cinq siècles d’imprimerie, est à réinventer pour les écrans2. Mais la relève, la vitalité sont là.

Le déclin créatif

Si l’édition de poésie renaît, a-t-elle encore des poètes ? Quiconque s’intéresse à la poésie parue depuis soixante ans rencontre quantité d’œuvres sèches, au verbe court, et obscures jusqu’à l’hermétisme. Un art cérébral, confit de structuralisme, et qui se revendique volontiers de la postérité du surréalisme — mais à la vérité qui s’en distingue radicalement car il n’en a pas la flamme.

D’un point de vue technique, il s’agit d’une littérature conceptuelle, qui récuse rythme, musique et images, à l’opposé du lyrisme du 19e siècle. Elle s’adresse à l’intellect avant qu’aux sens.

La poésie conceptuelle de la seconde moitié du 20e siècle correspond, dans l’ordre des lettres, à l’« art contemporain », au sens que lui donnent Christine Sourgins et Aude de Kerros : les postulats en sont les mêmes, même déni de l’esthétique, même orientation idéologique3. Mais à la différence des plasticiens, les poètes ne bénéficient pas d’une spéculation financière qui les maintient au premier plan.

Cette poésie dominante est seulement portée par les institutions officielles, ce qui la rend visible en dépit d’un manque patent de public. Mais elle n’est pas représentative de l’état actuel de la littérature française, tant s’en faut ; elle cache mal une réalité mille fois plus variée et riche. Car la création poétique n’a pas baissé, ni en quantité ni en qualité, depuis la grande époque de l’entre-deux-guerres.

Persistance du lyrisme

Longtemps, il a été évident que la poésie était la langue rythmée, sans considération pour ce qui était ainsi dit. Bien que contestée depuis la fin du 19e siècle, cette définition s’est maintenue et précisée. Claudel le premier a formalisé l’idée que le rythme de la langue n’est pas donné par le décompte des syllabes mais par l’ordonnancement des sons des mots, donc in fine par la syntaxe qui les articule4.

De cette analyse découle l’abandon du vers classique au profit de la prose, du verset ou du vers libre, avec une exigence centrale sur la respiration de la langue.

Beaucoup de poètes ont écrit et écrivent selon ce principe, dans des styles très divers, de Blaise Cendrars et Max Jacob à Marcel Moreau et Yves Charnet, en passant par Saint-John Perse, Léopold Sedar Senghor, Aimé Césaire, Monique Laederach, René Depestre, André Laude, Tristan Cabral ou Marie-Pascale Jégou, pour ne citer que des grands et en m’excusant pour ceux que j’oublie ou que j’ignore.

Le courant parnassien

Ce n’est pas tout. Aussi surprenant que cela puisse paraître, le Parnasse n’a cessé d’irriguer la poésie du 20e siècle. Ses émules les plus célèbres sont Paul Valéry et Louis Aragon. Ces deux noms suffisent à dire l’importance de cette veine.

L’esthétique parnassienne peut se résumer ainsi : une versification classique, la préférence accordée à la musicalité sur le rythme, et le recours abondant aux images et aux symboles. Définie de la sorte, nombre de grands poètes s’y inscrivent, comme Marie Noël, Robert Brasillach, Patrice de La Tour du Pin, le Jean-Claude Renard des débuts, Charles Le Quintrec.

Le temps des singuliers

Ces courants pourtant ne sont qu’une fraction de la poésie française récente, qui comprend surtout une foule de poètes inclassables, irréductibles, tels Paul Éluard, René Char, Antonin Artaud, Jean Grosjean, René-Guy Cadou, Xavier Grall, Lorand Gaspar, Claude-Henri Rocquet, Jean-Claude Demay, Michel Houellebecq…

La singularité est la vraie marque de notre époque, car aucun des courants qui la traversent n’a fait école. Les poètes y ont puisé, certains plus que d’autres, mais chacun cherchant sa voix personnelle, sa synthèse unique.

Cependant, s’il fallait déceler une influence principale sur la poésie française depuis un siècle, un caractère commun à beaucoup de poètes, quoiqu’exprimé de manières différentes, ce serait la foi chrétienne. Un simple décompte montre que, depuis Baudelaire, les croyants sont sur-représentés parmi les poètes, comparativement à une population générale qui se déchristianise. Cette référence première au Christ, exprimée ou gardée pour soi, irrigue la poésie française, par delà la diversité des écritures et des sujets. Ce qui rejoint la juste remarque de Jacques de Guillebon : « Il n’y a jamais eu depuis les origines de distinction claire entre poésie et prière. La disparition de la première du champ littéraire est simplement l’effet de ce monde qui est conspiration contre toute vie intérieure. »5

***

1. Ainsi que le constate Éric Dubois : « La chanson de qualité est devenue la poésie d’aujourd'hui » (http://leplus.nouvelobs.com/contribution/1215478-biolay-a-remplace-baudelaire-la-poesie-se-meurt-amis-auteurs-reveillons-nous.html), mais cela reste une poésie assez pauvre.

2. On trouvera ici quelques lignes directrices pour bien éditer des poèmes en ligne : http://www.actualitte.com/insolite/de-l-edition-de-poemes-sur-internet-quelques-conseils-pratiques-51033.htm.

3. Voir Christine Sourgins, Les mirages de l’Art contemporain, La Table Ronde, 2005 ; et Aude de Kerros, L’art caché, Eyrolles, 2007.

4. Voir Paul Claudel, « Réflexions et propositions sur le vers français », n° 17-18, in Réflexions sur la poésie, Gallimard, 1963 ; et Max Jacob, Conseils à un jeune poète, Gallimard, 1972, p. 22.

5. La Nef, n° 258, 2014.

 


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4 réactions à cet article    


  • Croa Croa 12 juillet 2014 09:21

    « Longtemps, il a été évident que la poésie était la langue rythmée, sans considération pour ce qui était ainsi dit »

    Sauf que l’évidence est un peu téléphonée par quasiment un siècle de déculturation sur la poésie. En réalité et contrairement aux idées reçues d’aujourd’hui la poésie est un fort moyen d’expression d’où ce mauvais coup fait à la poésie sous la forme d’un élitisme dévoyé à dessein : n’est pas « poète » qui veut comme s’il fallait être né sous une certaine étoile pour pouvoir aligner des vers ! Tout petit vous devez croire que la poésie doit être un truc éthéré, les textes engagés faisant exception. C’est évidemment faux, l’engagement étant la vocation première de cette façon d’écrire.

    Il est bon que la poésie renaisse par Internet et peu importe que celle-ci soit souvent maladroite et grammaticalement imparfaite. 


    • Croa Croa 12 juillet 2014 09:29

      Mieux : la poésie est un puissant moyen d’expression.

      C’est là un détail comme en poésie où chaque mot est à soupeser. C’est pour ça que la poésie est potentiellement efficace : Des textes courts mais percutants.  smiley


    • Pierre Perrin Pierre Perrin 10 septembre 2015 21:28

      Merveille de la poésie : ce qui la suscite, ainsi que ceux qui en parlent avec justesse comme ici Guillaume de Lacoste, pour une part échappe au temps. C’est ainsi que je puis, 14 mois après la parution de cet article, trouver du plaisir à le lire. Article fouillé, juste [recul de la lecture] et de bonne facture.


      La remarque finale, empruntée à Jacques de Guillebon, fixant « qu’il n’y a jamais eu de distinction claire entre prière et poésie » est aussi l’avis de Claude Michel Cluny, l’éditeur de la collection Orphée à la Différence. Il y écrit en effet : « la poésie est l’antique voix des dieux ». Cependant il me semble que les poètes chrétiens ou croyants sont moins nombreux aujourd’hui – Baudelaire l’étant fort peu resté. 

      2 preuves rapides, en ce qui le concerne. Dans À UNE PASSANTE, il écrit ces vers terribles :
      Ne te verrai-je plus que dans l’éternité ?
      Ailleurs, bien loin d’ici ! trop tard ! jamais peut-être ! 
      Ce qui revient à nier le dogme de l’éternité.
      Et LA CHAROGNE ne souffre aucun doute : Vous serez semblable… Rien après le cadavre.

      Parmi les poètes nés dans le milieu du vingtième siècle, on compte assez peu de croyants revendiqués comme tels. Jean-Pierre Lemaire est le plus connu. La foi reste un mystère qu’il n’est pas aisé de faire partager.

      Guillaume de Lacoste a toujours des vues roboratives. Ainsi fait-il descendre Aragon du Parnasse. C’est vraisemblable, mais je suis pas certain que ses admirateurs apprécient follement cette généalogie littéraire. Guillaume de Lacoste a pleinement raison. André Breton lui-même, avant la première guerre mondiale, écrivit des sonnets fort pâlots, aux antipodes de ce qu’il allait produire avec le Surréalisme.

      Quant à mon prédécesseur en commentaires, Croa, je le trouve bien aventureux de prétendre que la poésie peut-être maladroite et grammaticalement imparfaite. Autant boire du champagne dans une flûte en plastique et écornée ! Vraiment, pour moi, NON, merci !

      Vive la poésie !

      • Guillaume de Lacoste Lareymondie Guillaume de Lacoste Lareymondie 18 septembre 2015 14:53

        @Pierre Perrin

        Un grand merci pour ce commentaire constructif.

        Les grands poètes chrétiens du 20e siècle sont nombreux, mais méconnus - comme la plupart des grands poètes récents, à vrai dire. Quelques noms jetés sans ordre : Xavier Grall, Christian Bobin, Gilles Baudy, Marie-Pascale Jégou, Jean Lavoué, Patrice de La Tour du Pin, Marie Noël, Jean-Claude Renard, Max Jacob, Charles Le Quintrec, Claude-Henri Rocquet... (Bien sûr, chrétien ne veut pas dire catho réglo, mais porté par la rencontre avec le Christ.)

        Quant à Baudelaire, il est mort avec les sacrements. Je ne parviens pas à croire qu’un esprit aussi libre, aussi fort, ait seulement plié aux usages de son temps en arrivant au terme de sa vie. La citation que vous donnez ne le contredit pas : les plus grands saints ont cru qu’ils pouvaient être damnés, et qu’ils n’étaient rachetés que par miséricorde.

        Pour être précis, la vision du monde de Baudelaire est façonnée par De Maistre, notamment l’« Élévation sur les sacrifices ». C’est une pensée profondément chrétienne (d’où les poèmes Réversibilité et Correspondances), avec une fascination morbide pour le péché. Barbey d’Aurevilly, dans la recension initiale qu’il avait faite des « Fleurs du mal », l’avait tout de suite saisi, comme il a compris plus tard que Huysmans, avec son « À Rebours », allait droit vers le Christ. Bref, Baudelaire était chrétien, et se comprend comme tel, sauf à passer à côté de son fonds moral.

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