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Pour le réconfort

Film de Vincent Macaigne avec Emmanuel Matte, Pascal Reneric, Laure Calamy, Pauline Lorillard, Joséphine De Meaux, Laurent Papot…

Vincent Macaigne réalise son premier film (hors le Dom Juan qui était une commande d’Arte pour la télé). On y retrouve la problématique de l’héritage et de l’injustice qui faisait la moelle de Ce qu’il restera de nous, court métrage de 40 minutes qu’il a réalisé en 2012.

Le tournage n’est pas structuré par un récit. La volonté de filmer est là, celle de faire un film est moins sûre. Tout comme pour le court, Vincent Macaigne est dans un travail théâtral et filme, peut-être comme une distraction (au sens étymologique de ce mot). Il mettra quatre ans à monter ce film.

Les scènes jouées exposent une situation de base, en développent plusieurs faces, c’est un peu comme « tentative d’épuisement d’un lieu parisien » de Georges Pérec : tout est là, quoiqu’il arrive. Le dire. « Il y eut un soir, il y eut un matin… » que dire de plus ? Comment dire mieux la relation des pauvres et des riches, du travail et du capital ?… Les jeunes gens des deux classes sociales vivent ensemble, vont en boite et dansent secoués comme c’est l’usage sur la musique techno… Pas de psychologie, ils parlent un peu parfois de leurs années au collège-lycée où déjà les tensions sociales étaient sous-jacentes et tues. Ce sont des gens qui se hurlent dessus, parce qu’il n’y a rien à dire d’autres que leur opposition radicale : « Ferme ta gueule… » et « je devrais te mettre mon poing dans la gueule ». Irréductible opposition. Irréductible signifierait renversement, révolution, rupture violente pour tout remettre à plat (égalité donc). Pourtant, rien en vue de ce genre… que l’affirmation parlée fort, (Macaigne dit qu’ils ne crient pas) de qui on est, de sa présence au monde, de son rôle, de sa valeur, du caractère indispensable de ce rôle… se cognant de façon assurée à l’échec, c’est-à-dire au refus péremptoire de l’autre, qui dit de même.

Ils partagent une courte période, où les héritiers viennent « régler » les affaires qu’ils ont eu tendance à délaisser, sûrs qu’ils étaient de la pérennité de leurs avantages. C’est comme ça, ils n’ont rien fait pour avoir « le domaine », et quand ils disent « le domaine » on a l’impression qu’ils parlent de leurs proches, et c’est sans doute vrai, ils parlent de leurs aïeuls qui ont tant fait pour que les choses en soient ainsi, qu’ils soient remerciés. Il est question de leur père, qui leur manque. Dès les premiers dialogues, il est question de traites impayées. Puis, il est question de rachats de terres et de maisons, qui vont aller à celui dont les ancêtres ont donné leur sang, leur sueur, leurs muscles pour créer la terre du « domaine », sans aucune reconnaissance… et cela va changer, sa génération va prendre la main.

La génération a une autre place : le jeune entrepreneur gère une maison de retraite et veut bâtir des villages de vieux, parce que dit-il, les vieux, c’est l’avenir. Bien que cela ne gêne pas, cela me semble décalé. En 1989, paraissait un livre porteur de cette idée : la génération inoxydable (Michel Cicurel). « Mieux vaut un retraité qu’un chômeur » était un slogan politique, des travailleurs étaient mis en pré retraites à 55-56 ans… Nous avons largement inversé la tendance, il faut travailler plus pour accéder à la retraite, ce qui embouteille l’accès des jeunes au travail. A cette époque, « l’avenir, c’est les vieux » était l’air du temps. Cela semble caduc.

Le domaine est très présent, comme un personnage, avec le fleuve, la Loire, sa puissance, son flot. Les acteurs sont dirigés au plus près d’eux-mêmes, les larmes sont vraies au moment où elles coulent. Vincent Macaigne demande beaucoup à ses acteurs et ils donnent beaucoup. Le miracle tient aussi à ça. Parce qu’il n’y a pas trop de mots, pas de littérature, pas de détails, pas de détours dans la complexité, il y a « je te hais_ Ferme ta gueule » et voici trois mots pour te dire à quoi ça tient, cet ordre de te taire. Pour porter cela, les acteurs font tout le travail, et si peu (tout) les porte.

C’est un film sur la permanence des incompréhensions, de la plus ou moins grande liberté des emplois du temps. C’est un film sur l’immobilité des souffrances du monde et cela, dès son mode de fabrication et de par lui : il fait miroiter des éclats d’une situation connue (celle grosso modo de la Cerisaie de Tchekhov, qui était dans les travaux de départ) pour faire tomber les alouettes et du coup ne l’entame pas, même pas un peu, ladite situation. C’est l’éternité du conflit, l’impossibilité de sa résolution. Chacun s’en retourne à ses pénates… Pot d’adieu, adieux tristes et manquants de temps, il vaut mieux. Les cris ont cessé. Le travailleur porte la valise de la rentière, qui n’a jamais rien fait d’elle-même. L’ordre règne.

Comme dit Musset, repris par Nougaro : « Les plus désespérés sont les chants les plus beaux. »

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