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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Quand Philip Roth s’en prenait à Wikipédia

Quand Philip Roth s’en prenait à Wikipédia

« Le vrai écrivain n’est pas celui qui raconte des histoires, mais celui qui se raconte dans l’histoire. La sienne et celle, plus vaste, du monde dans lequel il vit. » (France Culture, le 2 octobre 2017).

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Touché par un scandale sexuel et par la démission de trois membres de l’académie suédoise le 10 avril 2018, la prestigieuse instance a reporté, le 4 mai 2018, l’attribution du Prix Nobel de Littérature 2018 (prévue en octobre 2018) à l’année 2019, le temps de permettre juridiquement la nomination de nouveaux académiciens.

Mais si le célèbre Prix a récompensé de très bons auteurs, et en particulier français, il s’est particulièrement discrédité en oubliant systématiquement… le géant de la littérature américaine, Philip Roth, qui vient de mourir d’une crise cardiaque à Manhattan (New York) ce mardi 22 mai 2018 à l’âge de 85 ans (il est né le 19 mars 1933 près de New York). Il avait annoncé l’arrêt de son activité d’écriture en octobre 2012.

Auteur à la fois adulé et controversé, Philip Roth a beaucoup écrit sur le désir. Il l’a évoqué sur France Culture le 2 octobre 2017 : « L’amour, la seule obsession que tout le monde désire ». Il n’avait pas hésité, dans ses premiers livres, à traiter de sujets très osés (de sexualité notamment) parfois au titre très évocateur : "La Plainte de Portnoy" (publié le 12 janvier 1969 et probablement son roman le plus audacieux, parfois censuré, engendrant la polémique avec des titres de chapitre comme "Fou de la chatte"), "Le Sein" (1972), "Professeur de désir" (1977), "La Leçon d’anatomie" (1983), etc.





Philip Roth, auteur d’une trentaine de romans qui furent, pour la plupart, de grands succès d’édition, a eu probablement la plupart des récompenses, médailles, honneurs littéraires, etc., notamment : National Book Award (1960, 1986, 1991, 1995), Prix Pulitzer (1998), Prix Médicis étranger (2002), Médaille nationale des Humanités 2010 que lui a remise le Président Barack Obama le 2 mars 2011 à la Maison-Blanche, etc. …sauf ce satané de Prix Nobel !

Dans sa chronique littéraire ("Les illusions de grandeur de Philip Roth"), Pierre Assouline, d’ailleurs, faisait remarquer, le 2 octobre 2017 : « Ce premier volume de "Romans et nouvelles 1959-1977" de Philip Roth dans la Pléiade sera un pied-de-nez adressé aux joyeux lurons du comité Nobel. Raison de plus pour s’y précipiter. De toute façon, son œuvre (…) croule déjà sous les honneurs, célébrations, consécrations, récompenses. À ce stade-là, il s’agirait plutôt de donner Roth au Nobel, et non l’inverse, surtout s’ils veulent redorer leur blason après le ridicule achevé de l’an dernier. ».

En France, l’une des plus belles reconnaissances fut effectivement la publication de ses œuvres, de son vivant, dans la Pléiade, et l’AFP avait ainsi titré l’événement littéraire le 1er octobre 2017 : « Écrivain du désir et de la judaïté, Philip Roth entre dans la Pléiade ».

D’origine juive polonaise, Philip Roth a été au début de sa carrière professeur de littérature à l’Université de l’Iowa et à l’Université de Pennsylvanie, puis, à la fin de sa carrière, à la prestigieuse Université de Princeton, mais il a enseigné en dilettante car la majeure partie de sa vie active, il l’a consacrée à l’écriture de ses romans, nouvelles et essais.



L’un des grands succès de Philip Roth a été son livre "The Human Stain" ("La Tache") publié en mai 2000 et qui fut récompensé partout dans le monde. Le livre raconte l’histoire d’un vieil universitaire qui vient de perdre sa femme et qui fut accusé de racisme lorsqu’il était professeur, parce qu’il s’était inquiété de l’absence systématique de deux de ses étudiants à ses cours de littérature. Or, ces deux étudiants jamais là étaient afro-américains. Les autres prirent cette attention pour de la stigmatisation.

Philip Roth s’est par la suite intéressé à l’article de Wikipédia (dans sa version anglophone) concernant son roman-là ("The Human Stain") et s’est aperçu qu’il y avait beaucoup d’erreurs d’interprétation : « Cet article de Wikipédia (…) [est] un fatras de rumeurs et de potins littéraires, il n’y a aucune vérité là-dedans. ». Il a alors voulu rectifier l’article le 25 août 2012, se sentant le mieux placé pour faire les rectifications puisqu’il était l’auteur lui-même du livre.

Mal lui en a pris ! On lui a répondu que ce n’était pas possible parce que les règles de cette encyclopédie, c’était qu’il n’y avait aucun caractère inédit dans les informations exposées, ce qui signifiait que les informations contenues dans Wikipédia doivent toujours être basées sur des sources extérieures (livres, journaux, thèses, rapports, etc.). Interrogé par Clément Solym du site "Actua-Litté" le 11 septembre 2012, Rémi Mathis, président de Wikimedia France, a réagi ainsi : « On s’indigne que l’apport d’un auteur puisse être accepté sans vérification, mais après tout, si cela avait été pour une grande société, aurait-on réagi de la même manière ? L’encyclopédie repose sur la vérifiabilité des informations qui sont données. Celles de Roth étaient peut-être intéressantes, mais il ne les avait jamais écrites quelque part. Sans sources, impossible de corroborer. ».

Le romancier n’était pas le premier à qui cela est arrivé : certains scientifiques, parfois chevronnés qui ont travaillé des décennies dans leur discipline pointue, ont vite abandonné l’idée (généreuse) d’améliorer les articles concernant leur discipline, pour les mêmes raisons.

Agacé par ce fonctionnement absurde, Philip Roth a alors publié une "Lettre ouverte à Wikipédia" (lisible ici) le 6 septembre 2012 dans "The New Yorker" pour protester et qui commence ainsi : « Dear Wikipedia, I am Philip Roth. I had reason recently to read for the first time the Wikipedia entry discussing my novel "The Human Stain". The entry contains a serious misstatement that I would like to ask to have removed. This item entered Wikipedia not from the world of truthfulness but from the babble of literary gossip, there is no truth in it at all. ». Finalement, cette tribune publiée dans la presse a fait auto-référencement, ce qui a permis de modifier l’article en question de Wikipédia.

Je termine par cette entrée de la technologie dans ce nouveau siècle. Probablement en raison de sa génération, dont certains craignent que les nouvelles technologies modifient le mode de vie dans le mauvais sens, le monument de la littérature juive-new-yorkaise s’était inquiété de la disparition de la lecture aux États-Unis, dans une interview publiée par le magazine "Télérama" n°3017 du 10 novembre 2007 : « Je suis pessimiste sur l’avenir de la lecture. Je ne peux pas parler pour d’autres pays que le mien, mais aux États-Unis, la lecture sérieuse, concentrée, intelligente, est une activité qui ne cesse de reculer. Face à l’écran et à son pouvoir hypnotique, la lecture de romans est un art désormais mourant. La forme romanesque, comme vecteur d’informations sur le monde et l’expérience humaine, et comme plaisir, est devenue obsolète. » (Philip Roth, interviewé par Nathalie Crom).


Aussi sur le blog.

Sylvain Rakotoarison (23 mai 2018)
http://www.rakotoarison.eu


Pour aller plus loin :
Lettre ouverte à Wikipédia.
Philip Roth.
Voltaire.
Jean d’Alembert.
Victor Hugo.
Karl Marx.
Charles Maurras.
Barbe Acarie.
Maurice Bellet.
Le philosophe Alain.
Marguerite Yourcenar.
Albert Camus.
Jean d’Ormesson.
Les 90 ans de Jean d’O.

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11 réactions à cet article    


  • J’ai droit à quelques jurons de mes proches à la lecture de certains articles sur internet. Je comprends.


    • Milka Milka 23 mai 15:23

      Opposé Roth l’ancien à Internet le nouveau .... Je ne sais dans quelle mesure, l’auteur, Roth le pensait.

      Un internaute passe beaucoup de temps à lire sur son écran. Et sur son écran, il peut lire Roth.
      Bon voyage intersidéral à Portnoy quoiqu’il en soit !


      •  C BARRATIER C BARRATIER 23 mai 19:23

        qu’est ce qui permet d’écrire dans cet article « systématiquement écarté du prix Nobel »
        Il est banal de ne pas l’obtenir, et cela n’a pas une grande importance....
        Je n’ai rien lu de cet auteur comme de bien d’autres...ce qui n’a pas d’importance non plus

        N’écrit on pas d’abord pour soi ? Les « autres » ne vous demandent rien...


        • vesjem vesjem 23 mai 19:47
          jamais rien lu de lui
          très connu par les merdias français et encensé par eux, déjà, le doute m’habite
          aujourd’hui sur toutes « les radios france propagande », un battage médiatique impressionnant ; ses « amis » ont perdu un grand homme

          • Alex Alex 23 mai 21:31
            Une remarque générale : dans la première moitié du XXe siècle, les grands auteurs américains se nommaient Mark Twain, Ernest Hemingway, William Faulkner, John Steinbeck, Tennessee Williams, John Dos Passos, etc. Dans la 2e moitié, ils ont été remplacés par des Saul Bellow, Norman Mailer, Philip Roth, Susan Sontag, Norman Podhoretz, Irving Kristol, etc.
            Ce grand virage s’est effectué grâce au changement de propriétaires des revues littéraires, et grâce à l’influence croissante des New York Intellectuals (appelés aussi, significativement, The Family...).

            Philip Roth s’est montré extrêmement hostile envers l’Amérique populaire, et franchement haineux envers les chrétiens. Voici ce que l’on peut lire dans Portnoy (traduction de Gallimard, 1970) : « À quelle espèce de pauvres connards demeurés appartiennent ces gens qui adorent Jésus... sans aucun doute la Grande Pédale* de Palestine... Comment est-il possible qu’ils croient à cette merde ? »
            Et ce n’est qu’une parmi de nombreuses insultes.

            * Dans la version originale, Jésus est décrit comme « The Pansy », que le dictionnaire du slang traduit par « passive homosexual ».

            • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 23 mai 22:03

              @Alex

              Remettre ces écrivains dans leurs contextes...Vous ôtez de la valeur là où il ne faudrait pas la prendre.


            • Sébastien A. 24 mai 09:03

              Un immense auteur, du calibre de d’Ormesson ou de Simone Weil (la ministre qui n’a jamais écrit de livre mais s’est retrouvée à l’Académie). Bref un des immortels génies comme seule notre époque sait les repérer et que la postérité nous enviera... Je lui prédis d’être aussi lu et enseigné dans vingt ans que peut l’être Edward Bellamy aujourd’hui.


              • armand 25 mai 17:19

                @Sébastien A.
                bel humour !


              • Ciriaco Ciriaco 24 mai 11:11

                France Culture, Prix Nobel, histoires graveleuses, encanaillement bourgeois, égotisme, ...

                Il y a longtemps que la bonne littérature est confinée à la discrétion.


                • Sébastien A. 24 mai 16:50

                  @Ciriaco
                  Absolument d’accord avec vous, et on ne peut même plus s’en remettre à la Pléaide qui publie... Roth !


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