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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Quatuor », « quadro », « quartetto », « suonata a 4 » : un portrait en (...)

« Quatuor », « quadro », « quartetto », « suonata a 4 » : un portrait en trois volumes de J.G. Janitsch par Notturna

« Son coeur fut si honnête, joyeux, et sans prétention et sa passion pour la musique si ardente que lorsque son nouvel orgue fut installé chez lui, il se mit à en jouer presque jour et nuit, à tel point que ses voisins le menaçaient avec des plaintes au roi contre ses répétitions nocturnes, qui les empêchaient de dormir. »

Johann Wilhelm Hertel, Autobiographie, 1784

Sans la figure emblématique du roi Frédéric II le Grand (1712-1786), l’âge d’or de la musique berlinoise n’aurait jamais vu le jour. Parmi les représentants de ce que l’on a convenu d’appeler l’Ecole de Berlin, figurent entre autres Carl Heinrich Graun, Franz Benda, Christoph Schaffrath, Joachim Quantz ou celui qui nous intéresse précisément ici, Johann Gottlieb Janitsch (1708-1763). Si ces musiciens-compositeurs peinent encore aujourd’hui à inonder la discographie, ils étaient cependant hautement estimés de leur vivant. Dans l’orchestre royal de la cour de Prusse, Janitsch fut par exemple engagé comme contravioloniste (contrebasse à quatre cordes). Le rôle de Frédéric II dépassait celui de simple mécène et commanditaire puisqu’il participait lui-même à la vie musicale en tant que flûtiste. Cet essor considérable sur retrouve dans les écrits de Charles Burney qui écrivait en 1750 que l’orchestre berlinois était « le plus brillant d’Europe ».

Johann Gottlieb Janitsch est né en 1708 en Silésie, à Swidnica dans la Pologne actuelle. Après des études musicales dans sa ville natale et à Breslau, il étudia le droit à Francfort-sur-l’Oder à l’instar de Telemann et Fasch mais ce fut déjà en tant que musicien qu’il était sollicité : plusieurs oeuvres pour des cérémonies importantes de cette époque nous sont revenues. En 1736, il rejoignit l’orchestre de Frédéric II à Ruppin et le suivit à Rheinsberg en tant que contrebassiste. Il restera au service du roi jusqu’à sa mort en 1763. En plus de ses activités officielles, Janitsch fut appelé à jouer dans le Königliche Kapelle, l’ensemble exclusif qui se produisait dans les appartements privés du roi à Sans-Souci.

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Toutefois, Janitsch était surtout renommé pour sa musique de chambre à travers ses sonates en quatuors que la musicologie et la découverte à Kiev de 241 caisses de manuscrits de compositeurs berlinois fixèrent au nombre de 40. Destinés aux réunions du vendredi après-midi dans ses appartements où connaisseurs et amateurs bourgeois se côtoyaient, ces quatuors révèlent une maitrise impeccable du contrepoint et ont laissé une empreinte durable dans les mémoires, comme en témoigne Johann Wilhelm Hertel dès 1784 en écrivant que « ses quatuors sont encore aujourd’hui les meilleurs exemples du genre ». En effet, l’écriture traduit un style expressif avec une invention thématique originale, une harmonie riche et une rythmique syncopée. Par définition, ces sonates sont toutes des “quatuors avec continuo” : une écriture à 4 voix comme le quatuor à cordes mais où la ligne de basse est chiffrée. De bons exemples sont connus chez Telemann avec les Quatuors parisiens.

Appréciant fort les combinaisons instrumentales peu abordées pour son époque (voyez les exemples d’écoute dans la vidéo ci-dessous), la sonate en quatuor de Janitsch correspond très bien aux critères décrits par Quantz dans son « Essai d’une méthode pour apprendre à jouer de la flûte traversière » (1752). Considérée comme « la pierre de touche d’un habile contrapuntiste », celle-ci permettait au compositeur de mettre en valeur sa maîtrise du contrepoint, en soulignant - toujours chez Quantz - l’autonomie de chaque voix et combien « on ne doit pas s’appercevoir laquelle des parties a la préférence »

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Ainsi, chaque quatuor - à l’exception d’un - reprend la même forme en trois mouvements « lent - vite - vite » et garde la même cohésion tonale. Tous regroupent une basse continue et des instruments aux timbres hétéroclites, où la place du hautbois d’amour et de l’alto est prépondérante alors que l’époque reléguait l’alto à une simple partie de remplissage harmonique et vouait le hautbois d’amour à un long sommeil dès 1778 jusque 1903.

L’ensemble canadien Notturna, dirigé par l’excellent hautboïste Christopher Palameta, a donc enregistré un projet Janitsch en 3 disques comportant chacun 5 quatuors, le tout sorti chez Atma Classique et étalé entre 2009 et 2013. Sur ces 15 pièces dont le dénominateur commun est la présence du hautbois, 8 sont interprétées en première mondiale. Certains se souviendront du disque de l’Ensemble Il Gardellino en 2002 (Accent) où figuraient déjà 3 quatuors mais l’entreprise menée ici est autrement salvatrice. En plus de rendre à ces « quadro » un lustre jamais égalé jusqu’à présent et une vision pétillante à souhait, elle comble un manque documentaire sur une personnalité peu commune du XVIIIème siècle.

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On ne peut que déplorer la cruelle pauvreté discographique d’un compositeur tombé dans l’oubli qui semble pourtant avoir tant à dire. Heureusement, Notturna a relevé dignement le défi et déjoué les pièges de cette écriture ciselée en se jouant aussi bien de la balance entre les timbres parfois curieux que du contrepoint à la fois rigoureux et poétique. Hautbois, hautbois d’amour, flûte, alto, violon, violoncelle, clavecin : tout concourt à ressusciter avec passion, clarté et intelligence ces petits bijoux, dont le quatuor en sol mineur « O haupt voll Blut und Wunden », basé sur le cantus firmus de l’hymne luthérien du même nom, en est certainement le meilleur exemple - le plus connu certes - mais aussi le plus attachant. Beau son, précision et cohérence dans le jeu, remercions Notturna pour avoir osé remettre au goût du jour avec autant de talent un compositeur et une musique chambriste nord-allemande de premier ordre.

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Johann Gottlieb Janitsch (1708-1763)

Sonate da camera Vol.I-II-III - Extraits :

I. Sonata da camera en sol mineur “O Haupt voll Blut und Wunden” pour hautbois, violon, alto et basse : 2. Allegro

II. Sonata da chiesa en sol majeur, op. 7, n°4, pour deux hautbois, alto et basse : 2. Fuga alla breve

III. Sonata da camera en do majeur, op. 1, n°5, pour hautbois, alto, violoncelle obligé et basse : 1. Larghetto alla Siciliana

IV. Sonata da camera en la majeur, op. 3, n°3, pour traverso, deux hautbois d’amour et basse : 1. Larghetto

V. Sonata da camerata en ré majeur “Echo”, op. 5, n°1, pour traverso, hautbois, viole de gambe et basse : 1. Adagio e mesto

VI. Sonata da camera en la mineur, op. 5A, pour traverso, hautbois, hautbois d’amour et basse : 2. Allegro

Notturna :

Christopher Palameta : Hautbois, Hautbois d’amour et direction artistique
Stephen Bard : Hautbois (volume I)
Washington McClain : Hautbois et Hautbois d’amour (volume II)
Mika Putterman : Traverso
Anne Thivierge : Traverso (volume III)
Hélène Plouffe : Violon et Alto
Olivier Brault : Violon (volume II)
Kathleen Kajioka : Alto (volume I)
Scott Woolweaver : Alto (volume II)
Margaret Little : Alto et Viole de gambe (volume III)
Karen Kaderavek : Violoncelle
Amanda Keesmaat : Violoncelle continuo (volume III)
Erin Helyard : Clavecin et Orgue (volume I & II)
Dorothéa Ventura : Clavecin (volume III)

2009 ATMA Classique ACD2 2593
2011 ATMA Classique ACD2 2638
2013 ATMA Classique ACD2 2626

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Ces disques peuvent être achetés ICI


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4 réactions à cet article    


  • Alex Alex 30 août 2014 16:12

    Bonjour Frédéric,

    Vos articles sont intéressants... pour les spécialistes.
    Un Américain n’ayant jamais bu que du Coca est peu susceptible d’apprécier un romanée-conti. Il en va de même pour la musique classique. Pour être goûtés à leur juste valeur, les compositeurs peu connus que vous présentez exigent un minimum d’éducation musicale qui me semble absente de l’éducation en général.
    Je déplore que les orchestres et formations n’organisent pas plus de séances gratuites destinées aux enfants, au cours desquelles on leur ferait écouter de la musique « facile » (mais agréable) pour commencer, afin de les éduquer et leur apprendre qu’il existe des plaisirs musicaux un peu plus raffinés que le rap.
    Entendant les Variations Goldberg, Colette les comparait au bruit d’une machine à écrire ; cette remarque ne me choque plus car, même si elle ne sont pas difficiles d’accès, ces variations exigent un minimum de cette culture musicale que j’évoquais.


    • Frédéric Degroote Frédéric Degroote 31 août 2014 14:10

      Bonjour Alex,


      Bien évidemment ces articles n’ont pas pour but de faire dans la pédagogie musicale. Je m’y essaye dans la série des articles sur la polyphonie franco-flamande (voir le blog) mais cela reste toujours lisible avec un minimum de connaissances. 

      Je sais que les gens qui suivent le blog sur Facebook ne sont pas tous des spécialistes, loin de là - et je ne me considère pas comme tel. Mais chacun y trouve son compte en m’interpellant si besoin sur tel ou tel autre terme.

      Je déplore comme vous le peu d’éducation musicale qui entoure les jeunes générations actuelles. Mais si je suis arrivé à la musique classique/jazz/world, c’est par ma curiosité et mon envie d’en savoir plus - ce que tout le monde n’a pas certes mais que chacun peut tenter de développer grâce à n’importe quel déclic.

    • Le Corbeau Magnifique Le Corbeau Magnifique 1er septembre 2014 20:45

      "Johann Gottlieb Janitsch est né en 1708 en Silésie, à Swidnica dans la Pologne actuelle. Après des études musicales dans sa ville natale et à Breslau, il étudia le droit à Francfort-sur-l’Oder à l’instar de Telemann et Fasch mais ce fut déjà en tant que musicien qu’il était sollicité : plusieurs oeuvres pour des cérémonies importantes de cette époque nous sont revenues"

      Qu’est-ce que ça peut nous foutre, ces mecs qui recopient wikipedia !


      • Frédéric Degroote Frédéric Degroote 3 septembre 2014 08:52

        Cher Monsieur,


        Premièrement, je ne peux pas inventer une biographie, des dates, des faits incontestables.
        Deuxièmement, votre propos est insultant et contre-productif. Prenez ma place ou gardez vos commentaires pour vous.
        Troisièmement, je viens de découvrir l’article Wikipédia et suis heureux de voir qu’on consacre quelques maigres lignes à ce compositeur.

        Enfin, je ne doute pas de votre connaissance approfondie du sujet et de votre naturel à parler de projets passionnants comme celui-ci.

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