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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Réhabiliter la radio : L’imagination et la découverte

Réhabiliter la radio : L’imagination et la découverte

Il semble que les jeunes n’écoutent plus la radio. Elle a pourtant de beaux atouts en ce temps de formatage généralisé.

Il est temps de réagir. On avait annoncé, il y a déjà un demi-siècle, la mort de la radio sous les coups de boutoir de la Télévision. Or, cela ne s’est pas produit. La radio avait même gagné en audience, et pas seulement grâce à la libéralisation des ondes sous l’impulsion de François Mitterrand. Aujourd’hui encore, les grandes radios généralistes font de bons taux d’audience. La radio n’est pas morte mais… elle doit veiller à ne pas se laisser piéger elle-même, y compris en se mettant à l’image sur Internet, ce dont je ne vois pas, sur le fond, l’intérêt.

Droit à la non-image

 En effet, je me souviens d’une boutade de Robert Charlebois qui disait, en substance : « La radio, c’est la télé poussée à la perfection : on a même réussi à supprimer l’image ! »

 D’une part, l’objet, le « transistor », était et reste très pratique : une radio, ça se trimballe partout, ce n’est pas fragile, ça ne coûte quasiment rien, ça dure très longtemps. Mais surtout, ce qui est infiniment précieux, c’est que le simple fait qu’il n’y ait pas d’image laisse libre cours à l’imagination. Quand on entend une voix, on imagine toujours une tête, voire un corps (si la personne n’est pas très connue par les médias visuels). Un intellectuel mûr, un artiste amusant, une chanteuse dynamique, une actrice sensuelle, on ne peut pas s’empêcher de leur donner une apparence en imagination. La voix, c’est tout un univers à elle seule ; elle peut tromper (en bien ou en mal), mais rarement. Et puis, quand on entend sans voir, on écoute davantage, comme l’aveugle dont tous les autres sens sont davantage en éveil puisque l’œil ne vient pas leur pomper la moitié de leur énergie. On ne sait rien de la cravate de tel politicien, de la couleur de la robe de telle intervenante (qui est peut-être en pantalon sans qu’on le sache), ni de la coiffure de mademoiselle Machin. On s’en fout. On entend et, souvent, on écoute. Et on retient souvent beaucoup mieux ce qu’on capte à la radio plutôt qu’à la télé.

 De plus, la radio, ne pouvant nous distraire par des amuse-œil, a beaucoup plus de contenu. Faites l’expérience d’écouter, à 13 heures, les infos sur France Inter, puis de les regarder le lendemain sur France 2 (pourtant le même service public) : la radio informe ; la télé informe un peu et distrait beaucoup. À la radio, on mange ; devant la télé, on grignote (les images superficielles, et les saloperies en vente dans les supermarchés).

Le royaume de l’imprévu

Mais il est un autre atout de la radio (et, à cet égard, de la télévision aussi, malgré les possibilités de zapping) : on y découvre ce qu’on n’avait pas prévu de découvrir. Je ne compte plus le nombre de fois où je suis resté sur une émission que je n’avais pas envie d’écouter et où, parfois au moment même de changer de fréquence, quelque chose – une phrase marrante, un témoignage, un instant d’émotion, parfois deux minuscules secondes – m’ont retenu. Comme j’ai travaillé moi-même dans la radio, il est arrivé que des interviews entendues suscitent des interviews réalisées ! Ainsi (et ce n’est qu’un exemple), tel philosophe entendu à la radio un beau jour de 1995 à 13 heures 20 est devenu une vieille connaissance : nous avons enregistré une vingtaine d’entretiens depuis un quart de siècle !

 Si je réagis aujourd’hui, c’est parce que je constate que mes trois enfants musiciens (35, 20 et 18 ans), ayant des compétences fortes aussi bien dans la musique classique que dans la musique contemporaine et dans la chanson populaire, n’écoutent jamais la radio. Ils ne savent même pas qu’il existe de très bonnes émissions de jazz alors qu’ils en jouent ! Moi, c’est le contraire : le jazz, je n’y connaissais rien, et je découvre, grâce à ces émissions, un univers qui m’était étranger. Certes, ils vivent très bien sans la radio. Leurs Smartphones les abreuvent de toutes les musiques qu’ils veulent, que ce soit sur Deezer, sur You Tube et sur tout un tas d’applications que je ne connais pas. Ils se constituent de superbes playlists qui les amènent, certes, à découvrir d’excellentes chansons des années 70. Mais globalement, ils écoutent ce qu’ils ont envie d’écouter.

Big Brother sait ce qu’il vous faut

 Pire : les algorithmes leur resservent ce qu’ils vont aimer. Big Brother sait ce que vous avez cherché dans les jours et les mois précédents, et il vous fait des propositions alléchantes qui vous caressent dans le sens du poil. Récemment, je regardais, volontairement, une interview de Reinhold Niebuhr (vous chercherez qui est ce captivant personnage), et You Tube me proposait B.B. King, Pink Floyd, Nietzsche, Johnny Cash et, certes, d’autres choses (notamment un gourou hindouiste, sans doute un mot-clef commun avec Niebuhr), mais en gros, il sait ce qui va m’attirer en fonction des choses que j’ai précédemment tapées sur mon moteur de recherche (malgré quelques astuces pour tenter d’échapper à Google).

 D’autre part, les playlists vous permettent de choisir les chansons que vous voulez et d’éliminer celles que vous ne voulez pas. Auparavant, quand on achetait un 33-tours ou un CD pour une ou deux chansons qu’on voulait posséder, on avalait tout le reste. Découverte, là encore. Citons Johnny Hallyday, qu’on suppose hyper connu : combien de belles chansons jamais diffusées à la radio figurent dans ses albums ! Pour ne prendre qu’un exemple que j’ai sous les yeux, Rock à Memphis est du rock’n’roll pur jus, de toute première qualité ; or, on ne diffusait à l’époque (1975) que « La fille de l’été dernier » qui n’est pas la meilleure de ce disque où il n’y a cependant rien à jeter (sauf les paroles qui feraient hurler les féministes à juste titre…).

Soit dit en passant, cela contredit le propos de cet article puisqu’ici on voit que les radios filtraient déjà pour ne laisser passer que les tubes. Mais ce que je veux néanmoins souligner, c’est que les techniques actuelles permettent de se faire instantanément un programme à la carte avec le bluetooth, les clefs USB, les playlists, jusque dans les automobiles où les cassettes ont depuis longtemps disparu, où les lecteurs CD sont en train de subir le même sort et où, sur les longs trajets, on préférera mettre son menu personnel sur un support qu’on branche sur l’auto…radio où, espérons-le, les radios survivront encore quelque temps. Mais j’oubliais que nos voitures sont « suréquipées » – c’est trop bien – et connectées : je retarde d’un métro sans chauffeur (mon plus récent véhicule a 20 ans…).

Déformatez-vous !

 Je plaide donc pour qu’on découvre ou redécouvre la radio, parce que, par son fonctionnement même, elle nous laisse une grande liberté intérieure. Elle propose et nous disposons, et elle le fait d’une manière qui nous entraîne en des endroits imprévus. Je garde un souvenir impérissable de Radio Chine Internationale captée par hasard en Ondes Courtes, au début des années 2000, la nuit, en plein milieu de la Nièvre ; cette émission de propagande sur « l’amour des petits animaux » – je ne sais plus s’ils parlaient des pangolins et des chauves-souris – était nulle mais distillait un charme exquis. Ou cette émission nocturne sur RTL Grandes Ondes, avec un son pourri, où les Rolling Stones m’ont regonflé à bloc alors que j’allais m’endormir ; du coup, ma 403 avait dû continuer à avaler les 300 kilomètres qui me restaient à parcourir ! Ou encore, ce long entretien avec Bernard Kouchner, capté au hasard sur RCF et où je découvrais que, quand on laisse aux gens le temps de parler, ils deviennent beaucoup plus intéressants et plus humains. J’arrête là ma playlist du passé. Sachez seulement que la radio est sans doute le support médiatique qui vous formate le moins. La radio, c’est la liberté retrouvée.


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17 réactions à cet article    


  • Laconique Laconique 16 mars 16:17

    WKIT : la station de radio de Stephen King.


    • Diagoras 16 mars 18:31

      En fait La Toile neutralise l’action de la radio en temps réel : les jeunes consomment beaucoup plus de contenus que leurs (vieux) parents mais sans la logique d’un média identifié et par un programmateur. La technique permet la logique : j’écoute à l’heure où je suis disponible, la musique ou le contenu qui m’intéresse – y compris beaucoup de contenus de radios de 2021 ou de 1991 ! De fait, on trouve rarement son bonheur quand on écoute la radio à un moment qui correspond à notre disponibilité MAIS quand cela se produit, c’est vraiment extatique. C’est plutôt à ce rôle éminent et caché du programmateur qu’il faut sensibiliser les jeunes (de l’éditeur si on parle de livres). Auditeur ou lecteur, je m’intègre à une communauté indispensable à la bonne réception du contenu. Le butinage personnel est complémentaire. La Bible est l’archétype de cette démarche : Dieu fait entendre, par une communauté, Sa Parole à toute l’humanité et c’est d’abord en communauté qu’il nous est donné de recevoir Son Message (la Bible comme support, ne nous arrive que par un travail complexe d’éditeur). Une lecture purement individuelle des Écritures est un non sens absolu qui conduit à se fabriquer un univers spirituel étouffant. Cette médiation (le programmateur) est donc capitale pour éviter à la société une mortelle fragmentation (imaginons une école qui ne fonctionnerait que via Internet au gré des demandes de chaque élève...). Juste en passant, remarquons en ce moment la très grande qualité de la programmation de France Musique qui manifestement a bien compris cet enjeu !


      • Pale Rider Pale Rider 16 mars 18:38

        @Diagoras
        D’accord avec vous pour France Musique qui s’est beaucoup améliorée.
        Quant à la Bible, je viens à l’instant de suivre un Zoom qui évoquait ce que vous dites. La lecture personnelle exclusive, ça donne la secte. La lecture collective doit la compléter. Et vous avez raison de dire que les consommations de média atomisées sont dangereuses : on fabrique des autistes (ce que sont les petits criminels qui ont balancé leur copine à la Seine).
        Il faut donc que nous soyons défragmentés. La radio le permet. Quant à la télé, j’en suis à regretter le temps où il n’y avait que 3, 4 ou 5 chaînes, qui permettaient à la population de discuter de ce qui était passé à l’écran la veille au soir... smiley)


      • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 16 mars 18:55

        Paradoxalement j’ai plus d’attention avec la radio tout en faisant autre chose ( bricolage etc ) . Pour la maison mon frère s’est fait moderniser une vieille en conservant bien sur preamp et ampli tous lampes ...ce son ...


        • Bendidon Bendidon 16 mars 18:58

          @Aita Pea Pea
          ah ben moi j’écoute JAZZ RADIO avec un poste à galène
          pas de piles pas d’électricité


        • Aita Pea Pea Aita Pea Pea 16 mars 19:04

          @Bendidon
          Si t’entends Glenn Miller va déterrer le Lebel , c’est signe que les ricains arrivent .


        • Rinbeau Rinbeau 16 mars 19:45

          Je crois que les peuples ont raté le virage des radio libres !

          On s’est précipité pour raconter des conneries, passer en veux tu en voilà de la

          musique, nous n’avons pas compris à part quelques un la formidable opportunité

          politique qu’elles représentaient.

          Toutes ont très vite été acheté par l’oligarchie… Dommage !


          • Pale Rider Pale Rider 16 mars 19:47

            @Rinbeau
            Certes. Mais c’est aussi parce qu’elle manquaient de moyens... et d’auditoire.
            Il en reste encore quelques-unes, associatives. Il y en a même qui se créent, en petit réseau.


          • Rinbeau Rinbeau 16 mars 20:03

            @Pale Rider

            Ben les propriétaires de stations se sont laissés corrompre par le paquet de pognon qu’on leur proposait ! c’est simple ! Mais parce-ce que personne n’a vraiment compris le pouvoir qu’avaient ces stations de radios. L’individualisme régnait, la politique tout le monde s’en foutait ! On a vu depuis que la politique ne se fout pas de nous, mais pas pour notre bien malheureusement.


          • Pierre Régnier Pierre Régnier 17 mars 08:14

            L’auteur ne voit pas l’intérêt de l’image à la radio. Moi si. Sans l’image j’en serais encore à écouter “le direct“ de France-inter mais, heureusement, mon écran me dit qu’il faut désormais écouter « le live“ de France-inter.

            Qu’on en conclue pas que, pour moi, le son est devenu inutile à la radio. Sans lui je ne saurais pas prononcer le mot “live“ et je continuerais de penser qu’il s’agit d’une émission sur le livre dont on a perdu un r.


            • Laconique Laconique 17 mars 08:56

              Plus sérieusement, cet article souligne un fait fondamental : tout ce qui est important passe par l’ouïe, la vue est le sens de l’illusion et de la tromperie. Le primat de la vue sur l’ouïe est sans doute une des causes majeures des déséquilibres de notre époque. Comme vous l’avez indiqué dans votre article, l’image mène à toutes les simplifications, à toutes les supercheries. Jacques Ellul a écrit un ouvrage fondamental sur le sujet : La Parole humiliée. Il décrit les appauvrissements apportés par la télévision, et il montre que, sur le plan biblique, tout passe par l’ouïe. Dieu se révèle à l’homme par sa parole. C’est justement le sujet de la lecture d’aujourd’hui, qui résume tout cela de manière frappante : « Amen, amen, je vous le dis : l’heure vient - et c’est maintenant - où les morts entendront la voix du Fils de Dieu, et ceux qui l’auront entendue vivront » (Jn, 5, 25).


              • Pale Rider Pale Rider 17 mars 09:30

                @Laconique
                La Parole humiliée fait partie des livres que j’ai lus ; très intéressant. Je nuancerai quand même : dans l’Ecriture, la vue n’est pas méprisée (« Viens et vois », Jn 1.46), mais on en connaît les limites, et la foi vient de ce qu’on entend, plus que les miracles qui ne convertissent pas grand monde. Disons que la vue semble plus superficielle, alors que l’ouïe sollicite davantage la réflexion et suscite des changements de vie plus durables que l’émotion d’un moment. La sortie d’Egypte (dont le rappel est, pour les Juifs, la première des Dix Paroles, Ex 20.2 // Dt 5.6) est un événement spectaculaire dont les effets se sont vite dissipés ! Ce qui reste, effectivement, c’est la Parole qui continue de travailler ce monde et qui franchit les pires obstacles que l’humanité dresse contre elle. Amitiés !


              • chantecler chantecler 17 mars 10:18

                @Laconique
                Oui, mais hommes blancs, langue fourchue .


              • velosolex velosolex 17 mars 11:16

                @Laconique
                L’ouïe n’a pas besoin des yeux, mais développe le regard intérieur, qui prend de la hauteur.
                C’est là le triomphe de la radio. Comme le vélo, c’est un objet parfait, quoique un peu moins autonome. Quoique on trouve des radio se rechargeant au soleil et maintenant des vélos dont un génie pervers à conditionné le fonctionnement du dérailleur à une batterie. 
                La civilisation de l’image tue l’imaginaire. la radio la restitue. Derrière l’imagination débridée, l’affranchissement des contraintes. 
                Radio Londres....Les Français parlent aux Français.....La radio restitue ce curieux sentiment de liberté, mais aussi d’intimité avec le journaliste. Il vous laisse à vos occupations, ne vous attache pas du regard. Je me souviens comment José Arthur avec son pop club parvenait à en faire un cas d’’école. 
                Un an d’armée dans un bureau, à fumer des mégots, et à faire le secrétaire dans un désert des carpathes à écouter Kriss, pauvre amie morte à la voie si mélodieuse, 
                Les pod cast sur France culture offre des trésors prodigieux. 
                Les pod cast, et internet ont ridiculisé les très grandes bibliothèques, réalisé le rêve de l’homme. Diogène peut disposer de toute la culture du monde dans son tonneau. 
                Je n’ai pas malheureusement trouvé cette longue émission sur les mille et une nuit, mis en musique et en pièces théâtrale sur France culture, pendant six heurs ininterrompues, dans la nuit du premier janvier 1983, ou 84. ...L’écho a disparu. Peut être était ce un mirage ?. 
                Déjà gamin, je suivais les étapes de montagne du tour de France à la radio. Je crois que c’était à l’époque de la guerre de Troie. 


              • Pale Rider Pale Rider 17 mars 11:43

                @velosolex
                En parlant de souvenirs de service militaire, comme je n’avais rien à faire (« gonfleur d’hélices » dans l’Armée de l’Air), mon chef me prêtait son transistor... et il me remplaçait les piles ! Il y avait vers midi, en été, un très court feuilleton débile dont le générique était plus long que le contenu. ça s’appelait « Le camping à... LA FERME !!! » Tous les midis, je poussais le son à fond au moment où ça hurlait « la ferme !!! » dans les couloirs pleins d’écho. On ne m’a jamais fait de remarques...


              • Pierre Régnier Pierre Régnier 18 mars 17:53

                A propos de la radio (et de sa réhabilitation) il faut savoir que jean-Jacques Ledos, l’historien de la radio et de la télévision, est décédé récemment, le 19 février 2021. Il avait 88 ans.

                Ses principaux ouvrages ont été publiés à l’Harmattan.


                • Pierre Régnier Pierre Régnier 18 mars 18:10

                  ... avec un J majuscule, évidemment, à Jean-Jacques.

                  Je constate avec étonnement qu’il n’existe pas de page Wikipedia le concernant.

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