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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Remarques sur « l’état de nature », selon Thomas Hobbes

Remarques sur « l’état de nature », selon Thomas Hobbes

Il faut lire Thomas Hobbes : l'auteur controvorsé, promoteur d'un absolutisme citoyen, nous confronte brutalement mais avec une élégance préclassique et quelque peu baroque, à la sombreur "de la nature humaine". Nature humaine qui, dans la dynamique où l'on se trouve de le lire bien disposé, apparaît comme un pur réalisme social.
Et d'ailleurs, ça n'est pas en éludant le négatif en l'humain, qu'on s'en tirera mieux : les bons amateurs de Hobbes en tirent cette satisfaction de ne pas rester dupes d'autrui, et d'en être vite décillés !

 

Pour autant, deux-trois petites remarques.

 

1. Si Thomas Hobbes avait vraiment raison de son état de nature - état sans État, où les Hommes s'associent aussi librement qu'ils se démènent dans l'extrait ci-dessous, à cette différence qu'il n'est rien pour les réguler, soit donc qu'ils se permettent encore plus de "choses" ... - si Thomas Hobbes avait vraiment raison de son état de nature, donc - qui n'est pas la caricature qu'on a souvent voulu en faire ... - eh bien, s'il avait vraiment raison de son état de nature, l'anthropologie historique et culturelle, doublée de la paléoanthropologie, n'auraient pas enregistré ceci, que les sociétés humaines "les plus archaïques", "les moins sophistiquées" (rapport aux nôtres, qui ne sont vraiment pas des idylles), fonctionnèrent d'emblée sur un principe d'accoutumance coutumier.
C'est-à-dire que, pour être clair, coutume fait loi, ou du moins critère de jugement moral & juridique, à partir de quoi les Hommes ne s'adonnèrent jamais bien à un contrat social, c'est à dire au convenir-du-droit-chacun-ensemble. Et du moins, aux jours où de tels pactes ou serments eurent lieu parfois dans l'Histoire, ces derniers ne remirent jamais directement en cause la coutume avant, et ne réunirent jamais bien qu'une poignée de comparses, régulièrement régnants déjà sur leurs communautés respectives et décidant de réguler "leurs relations internationales".
Si donc une région du monde s'en vint s'harmoniser d'un coup, elle ne le fit jamais que conquise par plus puissante qu'elle, et sujette à cette puissance ; encore que la pax romana, l’Église ou le machiavélisme, démontrent assez bien qu'il vaut mieux faire avec la coutume.

Par exempls, le mariage pour tous ne passe que dans un monde ne s'adonnant plus à des descentes contre les homosexuels - ou bien à des descentes aussi rares que quiconque a la rareté de se faire casser la gueule.

 

2. Cet état de nature donc, et comme on a souvent voulu le soutenir pour préserver - pas à tort, mais avec quelque rétorsion - la valeur de Thomas Hobbes ... cet état de nature, il se retrouve, conformément même aux descriptions faites par Thomas Hobbes (dont extrait ci-dessous) hic et nunc, semper ubique, au cœur des interactions humaines.
(Tout ce qui, soit souligné au passage, confirme toute l'obscurité de nos motions telle que veut l'explorer la psychanalyse, du cannibalisme à l'inceste, ainsi que dans leurs fantasmatiques communes.)
"Cette barbarie" ou "cette sauvagerie" appartient autant à "l'Homme archaïque" qu'à "l'Homme civilisé" - "Homme archaïque" auquel, je répète, l'anthropologie trouve autant de complexité qu'à "l'Homme civilisé"  : même homo neanderthalis, qui ne survécut pas à l'Homme de Cro-Magnon dont nous descendons, avait ses raffinements culturels ...

L’état de nature "nous traverse" tous, ici et maintenant, toujours et partout, du fait de notre animalité certainement.
Mais enfin, supposer un état de nature seul et pur, c'est supposer que les Hommes aient pu un jour se comporter comme les petits enfants d'une cour de maternelle : avec une insouciante cruauté, ce que démentent les faits, où règnent hypocrisie et rétorsion. Reste qu'à observer une cour de maternelle, on déduira assez bien quelque chose comme un état de nature, encore que ça ne soit jamais qu'une induction.

 

3. Thomas Hobbes, précurseur de Spinoza, veut que l'Homme ne soit jamais guidé que par son désir, qui est là une sorte de conatus, ou de persévérance dans l'être. Hélas, un tel Homme animé par ce désir conatique, est déjà pourtant un Homme conscient de défendre et constamment, ses honneurs et utilités.
Or, l'on peut bien railler la naïveté de ces rappeurs qui "dénoncent" à tour de bras lesdites hypocrisie et rétorsions (au service des honneurs et utilités, donc), il n'en reste pas moins que ces rappeurs et pas que ces rappeurs, détiennent - quand ils ne sont pas puériles dans la démarche vindicative ou rebelle - cette vérité que les (franches) camaraderies, les (bonnes) compagnies et autres (nobles) amitiés, peuvent exister sous l'angle d'une sorte de gratuité.
Mais c'est alors Nietzsche que je convoquerai, disant, au sujet des noblesses telles qu'ils les idéal-typifient, qu'elles peuvent s'abstenir de se nuire les unes aux autres et peuvent se reconnaître et s'aimer entre elles, précisément de ce qu'elles se sentent chacune disposer d'un égal quantum de forces ; or, ajoute Nietzsche, il n'y a que les inégaux, que l'on agresse vraiment : les inférieurs par insouciante cruauté généralement (dissentiment existentiel), les supérieurs par soucieuse cruauté (ressentiment existentiel).
Alors évidemment, tout cela pourrait se dérouler sur fond de désir conatique, mais non seulement ça ne se déroule plus spécifiquement bien dans les termes hobbesiens, mais en sus cela se déroule hors égalitarisme de principe, et cela laisse aux Hommes une âme, un cœur.

En effet, c'est toute la problématique de l'affect, qui est très-évincée par Thomas Hobbes. Or, c'est bien par l'affect qu'on est dupe & dupé ; mais c'est aussi par l'affect, que l'union fait la plus intense force ... De cette force qui, justement, sécrète la coutume, elle-même toujours-déjà opposée à l’état de nature.

 

Laissons cela à vos bonnes réflexions, et citons Du Citoyen comme convenu (1642-47, I-II) :

II. La plupart de ceux qui ont écrit touchant les républiques, supposent ou deman­dent, comme une chose qui ne leur doit pas être refusée, que l’homme est un animal politique, [en grec dans le texte] selon le langage des Grecs, né avec une certaine disposition naturelle à la société. Sur ce fondement-là ils bâtissent la doctrine civile ; de sorte que pour la conservation de la paix, et pour la conduite de tout le genre hu­main, il ne faut plus rien sinon que les hommes s’accordent et con­vien­nent de l’obser­vation de certains pactes et conditions, auxquelles alors ils donnent le titre de lois. Cet axiome, quoique reçu si communément, ne laisse pas d’être faux, et l’erreur vient d’une trop légère contemplation de la nature humaine. Car si l’on considère de plus près les causes pour lesquelles les hommes s’assemblent, et se plaisent à une mutuelle société, il apparaîtra bientôt que cela n’arrive que par acci­dent, et non pas par une disposition nécessaire de la nature. En effet, si les hommes s’entr’aimaient naturelle­ment, c’est-à-dire, en tant qu’hommes, il n’y a aucune raison pourquoi chacun n’aime­rait pas le premier venu, comme étant autant homme qu’un autre ; de ce côté-là, il n’y aurait aucune occasion d’user de choix et de préférence. je ne sais aussi pour­quoi on converserait plus volontiers avec ceux en la société desquels on reçoit de l’honneur ou de l’utilité, qu’avec ceux qui la rendent à quelque autre. Il en faut donc venir là, que nous ne cherchons pas de compagnons par quelque instinct de la nature ; mais bien l’honneur et l’utilité qu’ils nous apportent ; nous ne désirons des personnes avec qui nous conversions, qu’à cause de ces deux avantages qui nous en reviennent. On peut remarquer à quel dessein les hommes s’assemblent en ce qu’ils font étant assemblés. Si c’est pour le commerce, l’intérêt propre est le fondement de cette socié­té ; et ce n’est pas pour le plaisir de la compagnie, qu’on s’assemble, mais pour l’avan­ce­ment de ses affaires particulières. S’il y a du devoir ou de la civilité en cet assem­blage, il n’y a pourtant pas de solide amitié comme vous voyez dans le palais, où diverses personnes concourent, et qui s’entre-craignent plus qu’elles ne s’entr’aiment ; d’où naissent bien quelquefois des factions, mais d’où il ne se tire jamais de la bienveillance. Si les assemblées se forment à cause du divertisse­ment qu’on y reçoit, remarquez-y, je vous prie, comme chacun se plaît surtout aux choses qui font rire ; et cela sans doute afin qu’il puisse (telle étant à mon avis la nature du ridicule) avoir davantage de complaisance pour ses belles qualités, par la comparaison qu’il en fait avec les défauts et les infirmités de quelque autre de la troupe. Mais bien que cette petite satisfaction soit assez souvent fort innocente, il en est pourtant manifeste que ceux qui la goûtent se plaisent à la gloire, plutôt qu’à la société en laquelle ils la trouvent. Au reste, en ces assemblées-là, on picote les absents, on examine toute leur vie, toutes leurs actions sont mises sur le tapis, on en fait des sujets de raillerie, on épluche leurs paroles, on en juge, et on les condamne avec beaucoup de liberté. Ceux qui sont de ce concert ne sont pas épargnés, et dès qu’ils ont tourné le dos, on les traite de la même sorte dont ils ont traité les autres : ce qui me fait grandement approu­ver le conseil de celui qui se retirait toujours le dernier d’une compagnie. Ce sont là les véritables délices de la société. Nous nous y portons naturellement, c’est-à-dire, par les affections qui nous sont communes avec le reste des animaux, et n’en sommes détournés que par quelque dommage qui nous en arrive, ou par les préceptes de la sagesse (dont plusieurs ne sont jamais capables) qui réfrène l’appétit du présent par la mémoire du passé. Hors de ces entretiens-là, le discours de diverses personnes, qui y sont fort éloquentes, devient froid et stérile. S’il arrive à quelqu’un des assistants de raconter quelque petite histoire, et que l’un d’entre eux parle de soi-même, chacun voudra faire le semblable. Si quelqu’un récite quelque étrange aventure, vous n’enten­drez de tous les autres que des miracles, et on en forgera plutôt que d’en manquer. Et pour ne pas oublier en cet endroit ceux qui font profession d’être plus sages que les autres, si c’est pour philo­sopher qu’on s’assemble ; autant d’hommes qu’il y aura dans un auditoire, ce seront autant de docteurs. Il n’y en aura pas un qui ne se sente capa­ble, et qui ne se veuille mêler d’enseigner les autres ; et de cette concurrence naîtra une haine mutuelle, au lieu d’une amitié réciproque. Il est donc évident par ces expé­riences, à ceux qui considè­rent attentivement les affaires humaines, que toutes nos assemblées, pour si libres qu’elles soient, ne se forment qu’à cause de la nécessité que nous avons les uns des autres, ou du désir d’en tirer de la gloire ; si nous ne nous proposions de retirer quel­que utilité, quelque estime, ou quelque honneur de nos compagnons en leur société, nous vivrions peut-être aussi sauvages que les autres animaux les plus farouches. La même conclusion se peut recueillir par un raisonne­ment, sur les définitions de la volonté, du bien, de l’honneur, et de l’utile. Car puisque c’est volontairement que la société est contractée, on y recherche l’objet de la volonté, c’est-à-dire, ce qui semble bon à chacun de ceux qui y entrent. Or ce qui paraît bon est agréable, et appartient à l’esprit ou à ses organes. Tout le plaisir de l’âme consiste en la gloire (qui est une certaine bonne opinion qu’on a de soi-même) ou se rapporte à la gloire. Les autres plaisirs touchent les sens, ou ce qui y aboutit, et je les embrasse tous sous le nom de l’utile. je conclus donc derechef, que toutes les sociétés sont bâties sur le fondement de la gloire et des commodités de la vie ; et qu’ainsi elles sont contractées par l’amour-propre, plutôt que par une forte inclination que nous ayons pour nos semblables. Cependant il y a cette remarque à faire, qu’une société fondée sur la gloire ne peut être ni de beaucoup de personnes, ni de longue durée ; parce que la gloire, de même que l’honneur, si elle se communique à tous sans exception, elle ne se communique à personne ; la raison en est, que la gloire dépend de la comparaison avec quelque autre, et de la prééminence qu’on a sur lui ; et comme la communauté de l’honneur ne donne à personne occasion de se glorifier, le secours d’autrui qu’on a reçu pour monter à la gloire en diminue le prix. Car on est d’autant plus grand et à estimer, qu’on a eu de propre puissance, et moins d’assistance étrangère. Mais bien que les commodités de cette vie puissent recevoir augmentation par l’assistance mutuelle que nous nous prêtons, il est pourtant certain qu’elles s’avancent davantage par une domination absolue, que par la société ; d’où il s’ensuit, que si la crainte était ôtée de parmi les hommes, ils se porteraient de leur nature plus avidement à la domination, qu’à la société. C’est donc une chose tout avérée, que l’origine des plus grandes et des plus durables sociétés, ne vient point d’une réciproque bienveillance que les hommes se portent, mais d’une crainte mutuelle qu’ils ont les uns des autres.


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8 réactions à cet article    


  • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 6 octobre 2018 13:26

    Une société est juste si elle est harmonieuse. En musique, le « la » n’est pas un « do » ou un « si ». L’art et la gloire sont dans l’agencement. Cela sonne juste ou faux. 


    • Morologue Morologue 6 octobre 2018 13:42

      @Mélusine ou la Robe de Saphir. Hobbes nous apprend que des agencements harmonieux peuvent cacher d’affreux musiciens, sans parler des critiques musicaux ni des musicologues qui se pencheraient sur l’harmonie. Et pourtant.


    • Reiki Reiki 6 octobre 2018 17:15

       smiley Et pourquoi ne pas dire, enlever moi tous ses pauvres qui m empéche de philosopher ! ^^ Non j adore. Bon j ai du m endormir un moment, que voulez vous le choc des idées a chez moi pour effet de m assoupire . Une sorte auto defence contre le danger...... un peu comme un opossum qui fais le mort. Ca dois pas etre totalement naturel, mais c est liberateur smiley Bref j ai bien rigoler , il y a un file mais trop compact , j ai parfois un peu de peine... Pensé au gens limité comme moi... trop d Info me donne l impression d etre dans une manege qui tourne trop vite....


      • Morologue Morologue 6 octobre 2018 18:49

        @Reiki. Croire que pauvreté et philosophie font mauvais ménage est néant. C’est comme croire que la dimension spirituelle des choses n’est accessible qu’une fois aisé. Les moines prouvent le contraire. C’est la même chose en philosophie. Si vous saviez « comme je roule sur l’or » ... Arrêtez tout de suite vos préjugés, et raisonnez un peu, personne ne le pourra à votre place. Et, si ça vous soûle, ça vous soûle, mais alors je ne vois pas pourquoi vous venez m’éreinter avec vos états d’âme.


      • Reiki Reiki 6 octobre 2018 19:19

        @Morologue

        J avou, je me suis pris d affection, je vous trouve drole ^^ Mais il es difficile de vous lire dans l article . Vos propos sont constructif et ingenieux mais trop les uns sur les autres, il es dommage de ne pas restituer le prestige du mots.


      • Morologue Morologue 6 octobre 2018 19:20

        @Reiki. Ah ! Nous avons nos jours.


      • Morologue Morologue 6 octobre 2018 19:23

        Mmmh, je vous ai mal lus : je pensais que vous me disiez, justement, que j’ai mes jours lisibles, et mes jours illisibles. Voilà pourquoi j’expliquais que c’est relatif. Néanmoins, le prestige du mot, le prestige du mot, tout ça, ce sont de grands mots. En tout cas merci pour votre retour nuancé !


      • Reiki Reiki 6 octobre 2018 19:25

        @Morologue

         smiley

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