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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Ripley Bogle » : odyssée irrésolue d’un sans-logis

« Ripley Bogle » : odyssée irrésolue d’un sans-logis

En pleine dérive, l’estomac léger et les poumons enfumés. Son errance est infinie, éternelle, crasseuse et pestilentielle. Marquée d’un maintien soldatesque, prête à en découdre avec toute joyeuseté fortuite, aussi éphémère et inconsistante soit-elle. Ripley Bogle a le visage livide et accablé de ceux qui ont raté la marche de l’ascension sociale et dévalé avec pertes et fracas l’escalier marbré de la dignité humaine. Issu des quartiers mornes et désœuvrés de Belfast, il grandit à Turf Lodge, cerné de pochards et de courtisanes, sans extase ni sérénité, avant d’investir le cœur de Londres, à deux pas de Buckingham Palace, affamé et accoutré comme un gueux de l’ostière.

 

Le pavé glacé pour seul horizon

Vagabond vivant d’aumônes et d’expédients, l’éphèbe Bogle porte ici la double casquette de narrateur et d’antihéros, lucide et attachant, prompt aux élucubrations digressives et aux observations acrimonieuses. D’aucuns, en pareil cas, se verraient aussitôt prêter une voix plombée de tristesse, un cœur incertain, un esprit en cours d’érosion. Mais le fantasque Irlandais portraituré par Robert McLiam Wilson a le verbe sémillant, la verve et l’aplomb d’un chansonnier populaire. Perclus de froid et de fatigue, assailli par la faim et la douleur, il tient néanmoins en état un lyrisme chargé d’hardiesse, filant la métaphore et le solipsisme à la faveur de pérégrinations ubuesques, greffées sur un fil continu de flashbacks.

Partiellement autobiographique, pensif et amer, Ripley Bogle ausculte le quotidien grisant et désillusionné d’un vagabond, rythmé par le jeûne, l’engourdissement et les saillies hivernales, convoquant des cavalcades nocturnes alcoolisées, des querelles de clochards et une représentation satirique de la bourgeoisie. Une chronique monophonique à hauteur de bohémien, avec pour seul horizon un pavé glacé aussi morose qu’intimidant, théâtre de toutes les outrances, nid infectieux où une détresse maculée le dispute aux illusions déchues, où toute dimension humaine s’estompe derrière les ricanements avinés, les asociabilités de circonstance et les bataillons endimanchés de la médiocratie.

 

Rubans d’images

Robert McLiam Wilson joint un sous-texte politique – la guerre civile irlandaise – à la brève et vacillante existence de son héros itinérant, exprimée au détour d’aptitudes contrariées, de conquêtes féminines bigarrées, d’échecs sentimentaux retentissants et d’un séjour à Cambridge ridiculement compromis. Brillant de maîtrise, confondant de virtuosité, l’auteur nord-irlandais tisse des rubans d’images à la texture rêche, insuffle de la poésie et de l’hilarité là où elles font cruellement défaut, laisse les mots se fondre en une masse mouvante, à la fois touchante, vive et ardente. À consommer sans modération d’aucune sorte.

 

 

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