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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Rohmer et L’Île de la tentation (conte d’été !)

Rohmer et L’Île de la tentation (conte d’été !)

"(...) Et je n’ai plus cette sûreté de goût que j’avais quand j’étais critique aux Cahiers. Néanmoins, j’ai tendance à préférer les oeuvres sans prétention aux oeuvres prétentieuses (rires). Je déteste la prétention ! C’est pour cela que j’aurais tendance à préferer parfois les téléfilms aux films. Aucun film de télé n’est aussi mauvais que les films de cinéma..." (Eric Rohmer, in magazine UGC Illimité n° 159, septembre 2007, page 6).

Je vous l’accorde aisément, il peut sembler bizarre de rapprocher le dernier Rohmer, Les Amours d’Astrée et de Céladon, de L’Île de la tentation ou d’une quelconque sitcom (plus ou moins crétinisante), tant l’articulation et le phrasé particuliers des personnages dans les films de ce cinéaste issu de la Nouvelle Vague (fort imprégné, comme on le sait, d’écriture, de littérature...) échappent à un certain relâchement moderne, et notamment de la langue. Parce qu’il s’agit d’une adaptation d’Urfé (roman-feuilleton écrit environ entre 1607 et 1627), on s’attendrait plutôt, de la part du cinéaste de Perceval le Gallois (1978), à une nouvelle référence-révérence évidente à l’art du Moyen Âge - certes, on retrouve cela, mais, selon moi, également autre chose. En effet, dans le dernier Rohmer, se joue en particulier la question de la fidélité qui est par excellence le leitmotiv de... L’Île de la tentation, d’où notre raprochement possible entre les deux, eh oui ! Encore une fois, laissons parler l’artiste : "Il y a quelque chose de bon dans la fidélité, qui apparaît peut-être moins aujourd’hui qu’autrefois, lorsque la vie était faite de fidélité : à une religion, à des rites, au mariage, et à soi-même" (in Les Cahiers du cinéma n° 627, octobre 2007, entretien avec Eric Rohmer, Fidèle à la fidélité, page 87).

Le Genou de Claire, La Femme de l’aviateur, La carrière de Suzanne, L’ami de mon amie, Pauline à la plage, Ma nuit chez Maud, L’Amour l’après-midi, L’Arbre, le Maire et la Médiathèque, Kimberley et Brandon font du bateau l’après-midi, Les Amours d’Astrée et de Céladon : il s’agit chez Rohmer d’une chose et peut-être aussi d’autre chose. Triple agent. Une chose peut en cacher une autre. Une femme peut cacher une autre rivale. Et vice et versa comme diraient les Inconnus (!) ou comme l’évoque Pascal Bonitzer (in Eric Rohmer, éd. des Cahiers, Collection "Auteurs", 1999) lorsqu’il parle du principe d’incertitude dans les fictions sans Histoire et sans histoire(s) de ces films. Il n’y a pas d’histoire. Rien. Tout se passe dans la tête. Et, pour autant, on ne saurait penser à rien. Alors, au risque de surprendre, on retrouvait ça cet été dans L’Île de la tentation ! Souvenons-nous de son mot d’ordre : "Le seul moyen de se délivrer de la tentation, c’est d’y succomber" (Oscar Wilde). Réversibilité des contraires. "Tout est double, même la vertu", selon... Balzac. Certes, sur cette île de Montmartre, les candidats ont moins inventé l’eau chaude que les personnages rohmériens tout en finesse et en subtilité (notamment langagière, cf. la langue de l’époque d’Astrée et de Céladon). Disons, pour positiver quant à leurs personnes estampillées Vu à la TV, que ces candidats sont moins des intellos (c’est le moins qu’on puisse dire !) que des instinctifs, ils ont, pour la plupart, le cerveau aussi épais que la ficelle d’un string et le scénario de l’émission est du genre infra-mince façon Marcel Duchamp ! Justement, les scénaristes de TF1 ont tort de vouloir broder sur du vide, ils devraient davantage regarder chez Rohmer pour savoir ou redécouvrir que tout (voir le meilleur !) se passe essentiellement dans la tête, les protagonistes parachutés sur l’île se créent des prises de têtes sur des trucs, la plupart du temps, qu’ils s’inventent - elle a dansé avec un Tentateur, joueur cool de djembé, donc ma nana le désire, elle est fille facile, pas sérieuse, ça va finir au lit.

Discours sur du discours, des malentendus, sur une relation sexuelle vue et qui pourtant n’est autre que le film que l’on se fait, dans l’aveuglement de son entêtement, bref une relation sexuelle telle une construction mentale. Parfois, dans cette émission, je vous l’accorde plus voyeuriste que voyante, on y croise joliment des bouquets de dahlias noirs et autres, des mecs gros biscottos qu’on aperçoit ordinairement dans des bars ou des discothèques, et moins dans un Rohmer, puis on voit des plans drague de filles-proies en bikini sur la plage, on s’interroge pour savoir si l’on va se baigner ou si on préfère siroter, en alerte, un Malibu à l’ombre ou encore rester au jardin, on se demande si l’on aime ou si l’on déteste la femme (ou l’homme) que l’on regarde ou que l’on croyait avoir regardé et appris à connaître, tour à tour jugée belle, trop belle (?) ou laide parce que pas réglo, parce que pas riche intérieurement, et patati et patata. Mais, attention cependant, L’Île de la tentation, chers lecteurs (et spectateurs ?), c’est du sérieux : "On peut la comparer à une thérapie de couple, mais aussi à une thérapie individuelle. Le fait d’être loin de l’être aimé, de ressentir qu’il nous manque, est un travail sur soi très important", dixit Angela Lorente, la productrice. Snif, j’ai envie de pleurer... de rire ! Pas vous ?!

Eh bien, chez Rohmer, serial lover devant l’Eternel, de séries (Contes & Proverbes...) en séries (de tévé, sitcom, télé-réalité), on a ça aussi (!) : un décorum planté avec rochers, herbe grasse, fleurs multicolores, costumes de soie froufroutant au gré du vent, étoffes moirées, Hélène et les garçons, garde-robe digne de la Gaule d’Astérix avec druides, petits moutons, bergers, toges et casques arborant des ailes sur les côtés, la totale ! On a là une historiette de bergers, de bergères et de nymphes au charme suranné, on assiste également au spectacle de jeunes gens beaux qui tournent autour du pot sans savoir se trouver, qui ne savent même pas reconnaître les jeux de leur bien-aimé déguisé, qui se boudent pour un rien. D’aucuns disent du Rohmer que tous ces enfantillages pudibonds sont ridicules à notre époque où le porno est partout. Ils se trompent, on a ça aussi actuellement, autre divertimento possible, c’est L’Île de la tentation, on y croise le langage (formaté) comme champ des simulacres, la conjugalité et ses mystères, l’aventure qui met le couple en péril, le rapport des sexes et (parfois) des âges, le mensonge obligé des paroles échangées, les duperies, la promesse du mariage à venir (Pauline devenant Kimberley, et Gaspard, Brandon !). On se fait des frayeurs, on joue à se faire peur. En ce sens, Les Amours d’Astrée et de Céladon, on a envie de voir dans ce film, curieux mix entre naturalisme souriant et artifice assumé (affirmation de la théâtralité, du masque et du travestissement), une sérialité des mots et des maux qui n’est pas sans rappeler, mais à un degré moindre bien sûr dans le feuilleton TV, L’Île de la tentation (variations sur le bonheur, la vie à deux, les lumières, sensibilité exquise esquisse, dirait un Gainsbarre, aux caprices du climat et des saisons).

Oui, on assiste chez ce jeune homme de 87 ans qu’est Rohmer à une poétique des saisons et des jeunes filles/hommes en fleurs qui fait que ses films, et notamment son dernier, ont la grâce de cette jeunesse que le cinéaste n’a jamais perdue, vous savez je vous parle de cette jeunesse malicieuse, fraîche, légère et triomphante au seuil de l’âge de tous les possibles. Ouais, TF1 se trompe en cherchant des scénaristes qui scénarisent à gogo cette émission (pour gogos ?) qu’est L’Île de la tentation. S’ils étaient davantage cinéphiles et moins bergers de l’Audimat, ils la confieraient à l’art de Rohmer, un art d’enchanteur du quotidien qui inscrit son lyrisme forcené dans les événements les plus banals - un lever de soleil, une marche en forêt, la contemplation d’un tableau, une bretelle qui n’en finit pas de tomber d’une épaule dénudée de jeune femme, etc. Rohmer, par le filtre de son art en apparence simplissime, montrerait à l’oeuvre, sur cette île (d’opérette), le fait qu’il n’y a pas d’histoire(s) et qu’il s’y passe définitivement pas grand-chose, voire rien. Et il suffirait alors simplement de changer le titre de cette émission nouvelle vague : La Possibilité d’une île de la tentation. Signée Rohmer (Pour des états d’âme, Eric).


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Rohmer et L'Île de la tentation (conte d'été !)

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1 réactions à cet article    


  • pallas 25 octobre 2007 11:59

    genial a decadence, vivement que le chaos s’installe, presque 1 millions de sdf en France, presque 8 millions de pauvres, presque la moitier de la population qui sont limite pauvre et endetté. L’ile de la tentation c’est un mauvais scenario dans un mauvais film de serie B sur fond d’apocalipse, si les humains n’ont que pour seul but que de crées de pareils stupidités, alors je ne voi pas comment notre espece pourra survivre sur une planerte devenant chaque jour une poubelle a ciel ouvert et invivable pour la vie. A bon entendeur, salut.

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