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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Roman et « Profondeurs »

Roman et « Profondeurs »

« Profondeurs » de Hennig Mankell

Longtemps le livre fut le lieu sacralisé d’une culture à laquelle la qualité de l’écriture et la force d’une fiction conféraient sens et autorité.
 De cette flamme qui traversa la littérature, on n’en perçoit souvent, pour le meilleur, que l’incandescence passagère de quelques braises. Et, à juste titre, on s’en désespère quand, souvent, d’emblée, l’intrigue d’un roman s’annonce comme un grand ruban de solitude qui se déroule dans un temps délétère pour s’échoir sur des plages de cendre. Linéarité, platitude… tous ces mots qui viendraient désigner l’ennui, cette maladie incurable d’une certaine littérature…
Et pourtant, il advient que ce roman si linéaire, sans surprise et dont on n’espérait rien, agisse miraculeusement là où on ne l’attendait pas : justement dans cette atonie, cette lenteur pesante, de ces 50 premières pages si élaborées, si molles qu’on s’en lassait en se demandant s’il fallait poursuivre ce chemin convenu de personnages trop évidents, d’une écriture trop forcée…
 Or cette apparence se lézarde ; insensiblement, le style se contracte, les images s’emplissent de chair, le temps se solidifie, l’espace pénètre les mots et un univers se façonne dans le livre. La magie d’une intensité plus forte que l’existence même, d’une vie plus intense que la vie : les phrases la condensent et se saisissent alors impitoyablement du lecteur.
Il ne s’agit plus désormais pour l’auteur de convaincre, de briller, ni même de dire ou raconter. Le récit semble s’émanciper de toute intention ; il se développe, nu, dans cette progression où s’élaborent un destin, un doute, une raison, une folie. Voici que s’esquisse ici le système nerveux d’un roman au plus près de son écriture : l’afflux des métaphores, la surcharge des mots, le déferlement des images, les monologues qui rongent le récit comme un acide. Tout cet excès qui se dévoile comme artifice et qui, pourtant, s’empare du lecteur entraîné malgré ses réticences quand il sait qu’une fiction lui est promise et que celle-ci ne le décevra pas pour autant que les règles sont connues, que le contrat sera rempli et que, d’une fiction à l’autre, le dialogue de l’écrivain et du lecteur se réalisera sous le règne du sortilège plutôt que dans l’ordre du réel ou de la vérité. L’excès, la convention se parent alors des atours de la grâce.
Aussi le lecteur s’abandonnera-t-il à ce rythme qui, peu à peu, se saisit du temps et de l’espace, à ces mots qui donnent muscles et sang aux personnages pour fouiller les cœurs ou les âmes incertains, là où se frayent les fils d’une destinée.
Ce sont des romans de cendre comme « La route » de Mac Carthy ou des romans de glace comme « Profondeurs » de Hennig Mankell.
 L’écriture, ici, se charge de défricher l’horizon en devenant la chair de personnages qui, longtemps, vont nous habiter. Mais une écriture tragique pour illustrer une destinée implacable.
Il faut peu de choses pour un bon roman : poser deux mots côte à côte comme on met un pas devant l’autre. Pourtant, face à ces mots, comme peut-être dans nos vies trop aveuglées d’elles-mêmes, nous claudiquons et nous ne traversons le récit que portés par le souffle de l’écrivain qui rôde dans ces taillis ténébreux où l’on s’écorche de fulgurances, d’ennui ou bien où l’on tend les bras vers cette autre vie improbable qui nous est proposée mais à laquelle l’on veut croire pour conjurer nos peurs ou s’inventer des miracles.
Un roman c’est toujours une vie de quelques heures, de quelques jours ; celle-ci s’accroche et s’imprime dans l’existence du lecteur. Elle le parasite, le fait rire, pleurer, rêver et finit, plus ou moins, par sombrer dans cette forme d’oubli où se structure une pensée, une mémoire qui fait d’une lecture le supplément jubilatoire de son quotidien.
« Profondeurs » est un roman dont le rythme s’accroît insensiblement au fur et à mesure des phrases qui déclinent la décomposition méticuleuse d’un héros qu’elles éclairent du fond de leurs ténèbres. Un road movie dans la mer et les glaces qu’on rêverait filmé par Bergman ou Wenders. Une quête désespérée de la connaissance de soi et de l’autre, un voyage à la recherche « de la distance et de la proximité », de l’espace entre raison et folie, surface et profondeur. Toutes ces oppositions dans lesquels se débattent des êtres qui ne trouveront aucune issue. Ce serait donc une errance dans le désespoir si, justement, la rythmique sombre du roman et cette quête acharnée n’étaient pas en elles-mêmes raison de croire et de vivre. Sans doute le chemin emprunté ne menait-il nulle part, sinon au précipice mais il eut le mérite d’être tenté…
Voici un roman rare, qui joue au plus près de nos fêlures, un roman dont l’écriture est constamment au cœur du drame dans sa musique funèbre à la gloire d’une humanité qui, en dépit de ses tentatives illusoires, ne parvient jamais à se hisser à la hauteur de ce qu’elle voudrait être. Là où l’homme voudrait s’élever, il s’abandonne au vertige des profondeurs, là où il se cherche et se contemple jusqu’à s’y perdre.
« Si vous contemplez longtemps l’abîme, l’abîme vous contemple également » écrivait Nietzsche.
 Tentation du vide. Cri et silence de cette culture scandinave. Munch, Bergman, Ibsen. La glace qui recouvre les profondeurs, la glace qu’on ne parvient pas à rompre. Cette impossibilité surtout à rêver une vie sans glace. Le roman de Mankell autopsie de manière implacable cet exil douloureux vis-à-vis de soi et du monde.
 
P.S La qualité d’un roman n’exempte pas l’éditeur d’un respect pour l’auteur comme pour son lecteur. Ainsi Le Seuil, dans sa collection « Points », est-il devenu spécialiste d’erreurs grossières en quatrième de couverture. Par exemple, je lis pour la présentation de « Profondeurs » : « Sur la toute petite île de Sara Fredika » quand Sara Freika est le personnage et que l’île se nomme Hallskär. Je lis dans la même collection, « L’homme du lac » d’Indridason. La première phrase de la quatrième de couverture nous dit : « Il dormait au fond d’un lac depuis soixante ans » quand il eût fallu écrire « depuis les années 60 ». Mais dans cette collection, les erreurs sont si nombreuses qu’on ne s’étonnera même plus de voir « gymnasium » traduit en « gymnaste » plutôt qu’en « lycée » ! Les éditeurs oublient toute rigueur en confiant la promotion de leurs livres à des gens qui ne les ont même pas lus. Qu’ils ne viennent pas pleurer sur la disparition des lecteurs !

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