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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Roméo et Juliette » Les amants rageurs de La Comédie-Française

« Roméo et Juliette » Les amants rageurs de La Comédie-Française

Dans « West Side Story » en 1961, Tony et Maria s’aimaient comme au premier jour d’une révélation passionnée surgissant d’évidence, quitte à chanter et danser nuit et jour sur le volcan en furie de leur appartenance à des bandes rivales.

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ROMEO ET JULIETTE
photo © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

Dans la salle Richelieu en 2015, Roméo et Juliette pourraient fort bien être de cette trempe, si ce n’est que leur inclination serait surtout d’avoir la rage au ventre, de celle qui vous met sur la défensive face à toutes les hostilités, chausse-trappes et autres manipulations que la société concocte autour d’eux, devenant peu à peu, à leur propre insu, quasiment paranoïaques.

Signe des temps, cette violence contenue n’aurait pas d’autre exutoire tangible que leur autodestruction finale dont les apparences accidentelles ne seraient en définitive qu’une pirouette élégante de la destinée.

C’est d’ailleurs à ce titre que le poison qu’ils vont ingurgiter, tour à tour, serait ce faux ami caractéristique dont ils ne vont percevoir que les signes fallacieux d’une vie suspendue entre échappatoire radicale et idéal absolu !

Eric Ruf, nouvel administrateur de la Comédie Française souhaitait inscrire, pour sa première réalisation de mandat, une œuvre patrimoniale grand public qui, en même temps, soit l’objet d’un véritable questionnement tant sa renommée l’a portée à des interprétations abusives.

Ainsi, tout en assumant pleinement le romantisme incontestable de l’attirance réciproque mais entravée de Roméo pour Juliette, issus respectivement de familles traditionnellement antagonistes, son intention de metteur en scène serait de porter ce conflit organique et atavique au premier plan scénographique des personnalités de chacun des protagonistes impliqués, de telle façon que la lutte à mort en soit le vecteur d’une lecture rendant à cette tragédie de Shakespeare son essence imparable qualifiée en l'occurrence de "soleil noir".

Refusant alors d’être les marionnettes d’une impasse passionnelle écrite implicitement par les maléfices des liens originels, ascendants ou ennemis, c’est dans la rébellion que les deux anti-héros vont organiser leur stratégie pulsionnelle, leur permettant de mettre du sens à une lutte que d’aucuns qualifieraient de « perdue d’avance » .

En choisissant Jérémy Lopez et Suliane Brahim comme pourfendeurs d’un monde constitué exclusivement de crimes et de vengeances à l’infini, Eric Ruf a doté sa création originale de deux « porte-parole » hors du commun.

Si le premier semble sans cesse prêt à en découdre avec tout ce qui s’apparenterait à une remise en question de la ligne directrice, en la circonstance passionnelle, la seconde apparaît comme un diamant taillé dans la pierre brute des convictions sans faille mais néanmoins ingénieuses : A la fois belle, sensuelle, fragile et déterminée, la jeune comédienne joue sur une large palette de registres aussi charmeurs que transgressifs.

Pour les deux amants, la fameuse scène du balcon atteint d’emblée la dimension anthologique tant le vertige métaphorique de l’enjeu y apparaît sans esquive possible.

La judicieuse distribution qui entoure cette mythique dualité est à hauteur remarquable du rapport des forces exacerbées mises en présence : Le couple Capulet, Didier Sandre & Danièle Lebrun y excelle de prestance, la nourrice Claude Mathieu y est percutante, Serge Bagdassarian et Laurent Lafitte y tentent en vain d’arrondir les angles obtus ; tous mériteraient d’être cités au panégyrique de cette création ambitieuse, tellement en symbiose avec l’énergie existentielle contemporaine.

photos © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

ROMEO ET JULIETTE - **** Theothea.com - de William Shakespeare - mise en scène Éric Ruf - avec la troupe de la Comédie-Française Claude Mathieu, Michel Favory, Christian Blanc, Christian Gonon, Serge Bagdassarian, Bakary Sangaré, Pierre Louis-Calixte, Suliane Brahim, Nâzim Boudjenah, Jérémy Lopez, Danièle Lebrun, Elliot Jenicot, Laurent Lafitte, Didier Sandre et les élèves-comédiens Pénélope Avril, Vanessa Bile-Audouard, Théo Comby Lemaitre, Hugues Duchêne, Marianna Granci, Laurent Robert - Comédie-Française Salle Richelieu

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ROMEO ET JULIETTE
photo © Vincent Pontet, coll. Comédie-Française

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1 réactions à cet article    


  • njama njama 15 décembre 2015 12:48

    Merci pour l’article

    L’universalité de la pièce tient bien plus dans la tragédie vécue sous toutes les latitudes pour différentes raisons que dans le romantisme de l’histoire.

    Les Capulet et Montaigu pourraient être des figures mafieuses, ou incultes, mais elles sont davantage des « figures patriarcales », pas nécessairement ennemies ou rivales, qui peuvent endosser beaucoup de costumes, ethniques, religieux, de classes sociales, toutes autant des machines de guerre de l’atavisme familial infanticide en tuant l’amour dans l’œuf pour différentes raisons endogamiques, sociales ou patrimoniales.

    Dans le contexte identitaire actuel, l’œuvre est plus que jamais d’actualité, car au final c’est toujours l’amour qu’on assassine.

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