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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « ROUGE » en Quintessence pigmentée par Niels Arestrup au Montparnasse

« ROUGE » en Quintessence pigmentée par Niels Arestrup au Montparnasse

ROUGE tel est le titre de la pièce proposée au Théâtre Montparnasse ; Rouge telle est la couleur de son affiche qui n'est ni celle d'un manifeste révolutionnaire, ni la flamme d'un drapeau, emblème de la révolte ouvrière. Ici, on ne verse pas le sang, on ne brandit pas le poing en signe de protestation sociétale.

 

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ROUGE
affiche Rouge © M. Colombet / A. Jamois

  

Non, ici, l'arme levée dans l'échancrure d'une déchirure est celle du pinceau d'un peintre qui a combattu toute son existence pour imposer une conception absolue de l'Art où la couleur devient la substance même du tableau.

D'entrée de jeu, l'éclat éblouissant du Rouge va envahir la scène. Dans l'immense atelier new-yorkais de Mark Rothko où s'amoncellent les pots de peinture et les toiles entreposées (saisissant décor signé Jacques Gabel), un panneau de grand format dégringole du plafond par le truchement de poulies.

Le peintre, élégamment vêtu de noir, se met à arpenter l'espace, s'arrêtant, reculant devant le tableau qu'il ausculte, observe, tout en tirant rageusement sur une cigarette.  

Soudain, il se tourne vers le public et le harangue en le fixant droit dans les yeux. Le spectateur, pris à témoin, devra savoir, comme lui, prendre son temps : « On va prendre son temps pendant une heure et demie ». 

D’accord ! Car un tableau, c'est effectivement une matière vivante ; plus on s'immerge dans sa contemplation quasi mystique et plus le ressenti émotionnel est fort.

 

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ROUGE
© Jeep Stey

  

C'est le regard qui transcende le tableau lequel, auréolé de lumières, se met à vibrer. D'un champ variant du vermillon vers l'orangé, du carmin vers le pourpre, les rectangles aux contours flous s'animent, brûlent par leur intensité et atteignent une dimension spirituelle. La couleur devient unique objet de vision.  

« Peindre, c’est penser », « Peindre, c’est attendre pendant 90 % du temps et travailler pendant 10 % » affirme Marc Rothko devant Ken, son nouvel assistant, étudiant des Beaux-arts qui, après plus de dix minutes de soliloque du misanthrope solitaire, fait son apparition sur les planches pour prêter main forte à la réalisation d'une commande de vastes fresques murales devant orner la salle à manger d'un restaurant de luxe et aider à mélanger les coloris pour chercher le rouge idoine, monter les châssis, étudier l'éclairage et l'accrochage etc...  

À partir de cet instant, s'instaure une relation d'abord de Maître à élève impressionné et intimidé qui reçoit, au cours des séances, de vraies leçons de philosophie, car pour Rothko tout artiste se doit d'être cultivé, avoir lu Nietzsche, Shopenhauer, Kierkegaard, Spinoza, Platon... « être cultivé, c'est savoir où tu te situes dans l'évolution continue de ton art et du monde ».   

  

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ROUGE
© Jeep Stey

  

Puis, l'apprenti fera entendre sa voix. A la question formulée « quel est ton peintre préféré », la réponse « Jackson Pollock », figure de proue de '' l'Action Painting '', fera rugir Rothko dont l'ego surdimensionné prend un coup, lui qui abhorre la compétition et la comparaison avec les artistes de ces années 50. 

Prenant davantage d'assurance, Ken, interprété de manière décontractée et subtile par Alexis Moncorgé, titille de plus en plus Rothko, incarné par un impérial Niels Arestrup, écorché, provocateur et cependant, désormais, ébranlé dans ses certitudes.

La vastité de l'atelier devient paradoxalement un huis clos étouffant où, tel un combat de coqs, les deux protagonistes se mesurent, s'engueulent, se balancent des vérités très dures et tenteront, malgré tout, de s'accepter pour magnifier ensemble la création picturale.  

On assistera ainsi à une superbe scène où les deux peintres enduisent de rouge écarlate une immense toile après avoir trouvé la pigmentation appropriée.  

Nous sommes en 1958 ; Rothko qui a entamé un cycle où le Rouge, couleur lumineuse de la Vie, couleur du sang qui coule dans les veines, en inonde ses grand formats.

 

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ROUGE
© Theothea.com

  

Ken, excédé par les théories esthétiques du mentor, va le pousser dans ses retranchements et le mettre en face de ses contradictions sur la valeur mercantile de ses oeuvres : « Le Grand Prêtre de l’Art Moderne peint les murs du Temple de la Consommation ! »

La peinture est un combat contre soi-même, contre les éléments, contre le mauvais goût comme la décoration de ce restaurant qu'il refusera finalement d'honorer se rendant compte que son art ne peut cohabiter avec ce lieu et, enfin, contre le Noir qui engloutira peu à peu la brillance du Rouge.

C’est donc avec pertinence que la pièce s’achève sur l'envoûtant ''Paint it black'' des Rolling Stones ainsi entonné : '' I see a red door and I want it painted black ''.  

En effet, cette musique annonce symboliquement les monochromes noirs que Rothko produira par la suite avant de sombrer dans le trou noir du suicide en 1970 avec l’éternel regret de ne pas avoir atteint le sublime en peignant, par exemple, des chapelles dans lesquelles on méditerait longuement sur un tableau unique mais aussi et surtout en constatant que ses toiles n’étaient considérées que comme de vulgaires biens marchands.

 

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ROUGE
© Theothea.com

  

Après son immense succès à Broadway, cette pièce écrite par l'Américain John Logan traduite par Jean-Marie Besset, adaptée habilement par Jérémie Lippman, offre un spectacle volcanique tenu par deux comédiens de haute volée, se mettant en valeur mutuellement dans une joute verbale sans concession, l'un, jeune, souvent rudoyé qui plie mais ne rompt pas, l'autre, vieillissant, âpre, autoritaire, massif, tel un taureau dans l'arène, qui lance des piques acerbes mais parvient à maîtriser ses attaques dans un rapport humain orageux devenu, avec le temps, presque filial.

  
photo 1 (affiche) © Martin Colombet / Astrid Jamois
photos 2 & 3 © Jeep Stey
photos 4 à 6 © Theothea.com
  
ROUGE - **** Cat'S / Theothea.com - de John Logan - adaptation Jean-Marie Besset - mise en scène Jérémie Lippmann - avec Niels Arestrup & Alexis Moncorgé - Théâtre Montparnasse
    
  

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ROUGE
© Theothea.com

   


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