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Spettri, témoignage du changement de la scène musicale en 1970

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 Quel rapport entre Philippe de Vitry, compositeur de chants sacrés au 13ème siècle et Black Sabbath, groupe bien connus des aficionados férus de seventies ? Eh bien ces musiques partagent en commun le fait d’avoir amorcé une rupture significative à leur époque respective. Philippe de Vitry et Guillaume de Machaut ont été les promoteurs de l’ars nova, introduisant la polyphonie et de ce fait, innovant en rupture avec l’ars antiqua qui le précédait. Pareillement, Black Sabbath, avec d’autres formations par dizaines, a marqué le rock en adoptant un style nouveau qui se démarquait foncièrement du beat pratiqué par les centaines de groupes officiant dans les sixties, avec deux tendances, pop rock et psyché rock. Les plus connus furent les Beach Boys mais les Anglais ont été foisonnants et entre 1962 et 1967, les grandes villes accueillirent ces mauvais garçons aux cheveux mi-longs, des Kinks aux Pretty Things qui à l’époque étaient aussi courus que les Stones. C’est à partir de 1968 que la rupture se dessine avec la sortie de l’impasse psychédélique et le format standard de la chanson rock avec 3-4 couplets et 3-4 refrains entrecoupés par le solo de guitare qui est au beat rock ce que le trou normand est au repas de fête. Que de tubes mémorables et vas-y que je te paint it black du love me dou da dou ron ron et que Johnny copie le beat avant de devenir bête et de chanter que Jésus-Christ est un hippie. Enfin, le Floyd étonna les plus blasés des journalistes avec cet Ovni dans le rock que fut Interstellar overdrive, un morceau spatial, haché et presque déstructuré de 10 minutes. Un an plus tard, ce même Floyd persistait et signait avec un album encore plus audacieux et deux titres pas du tout faits pour les radios mais joués des dizaines de fois en concert, Set the control et Saucerful of secret, morceau emblématique se prêtant à des improvisations débridées comme on peut le constater en visionnant le live donné dans les arènes de Pompéi, sorte de testament offert à une époque très inventive qui a laissé des traces mémorables dans les nombreux bootleg du Floyd, sans doute le groupe le plus piraté et l’on comprend pourquoi lorsqu’on entend la version d’Interstellar étendue à 20 minutes et jouée à la Factory de Philadelphie en cet automne 1970.

 Entre 1968 et 1970, des dizaines de formations assument le changement de style et la distance prise face au beat, qu’il s’agisse du symphonique Crimson au heavy Led Zep en passant par Black Sabbath, Deep Purple et Colloseum. Cette charnière du rock se dessine dans le monde occidental libre. Zappa en Californie, Vanilla Fudge à New York, Birth Control en Allemagne avec une scène rock foisonnante et bien évidemment l’Italie. Le label Black Widow vient d’exhumer une rareté enregistrée par un groupe italien obscur mais dont le parcours est emblématique de l’époque.

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Spettri est une formation constituée en 1964 à Florence autour des frères Ponticiello au moment de l’âge d’or du beat italien, période qui coïncide aussi avec les aventures musicales outre-Altantique, outre-Manche mais aussi en France, avec les yéyés et les beatniks alors qu’il n’y avait pas encore les twitts à Saint-Tropez. On ne le répètera jamais assez, la musique rock s’est déployée grâce à des innovations techniques dans le domaine de l’amplification et de l’électrification des instruments, certains étant 100 % électronique, comme le fameux synthétiseur Moog. Spettri fut remarqué rapidement à cause de l’incroyable énergie déployée sur scène et notamment l’utilisation d’un appareil inconnu jusqu’alors de la scène beat en Italie, l’ampli GRS de 100 watts pour guitare. 100 watts, une misère, comparée aux milliers de Watts utilisés en 1970 lors de la tournée américaine du Grand Funk mais pour l’époque, ça comptait beaucoup pour électriser des foules de jeunes avides de mouvement et d’émotions électriques. Cette épopée du groupe florentin dura une demi-décennie, avec une line-up à géométrie variable, comme ce fut le cas de bien des groupes de cette époque avec des musiciens parfois indélicats avec la girl-friend du guitariste ou alors consommateurs de substances inappropriées pour tenir debout sur scène. Tout le monde n’a pas forcément la constitution de Keith Richard pour suivre le riff en étant complètement défoncé. Et puis même si Keith est insupportable, on ne se sépare pas d’un compositeur aussi doué. Bref, Spettri a écumé les scènes beat alors qu’à la fin des sixties, un claviériste a rejoint le groupe, détail qui a son importance car le tournant musical amorcé avant 1970 coïncide avec l’usage répandu des claviers et notamment de l’emblématique orgue Hammond qui sera subtilement employé par Stefano Melani, le nouvel organiste recruté en 1970 par Spettri et qui s’insère parfaitement dans la formation dont le tournant stylistique est extrêmement significatif. Et c’est tout à l’honneur de Black Widow que de rendre accessible ce qui est un document d’époque autant qu’un excellent disque de rock sophistiqué seventies. Spettri adopte un style d’avant-garde, exécutant des reprises des standards de l’époque mais composant aussi, comme cette suite figurant sur l’album, composée en 1970/71 mais enregistré en une seule prise fin 72. Hélas, Spettri finira par épouser un nouveau tournant musical, plus commercial, dont le symbole tient à un titre, Money, exécuté en 1973 par le Floyd.

 Cette suite se compose de quatre morceaux d’une durée respectable précédés par une introduction d’Ugo Ponticiello, chanteur et auteur du prétexte servant de fil conducteur à ce concept album dont la teneur politique s’inscrit parfaitement dans les critiques sociales des seventies et notamment la dénonciation d’un monde gagné par l’argent, l’hypocrisie et le matérialisme. C’est l’histoire d’un homme qui se retrouve seul, méditant sur la société odieuse. Il prend conscience alors d’une vocation spirituelle. Troisième moment, le rêve métaphysique au cours duquel son âme voyage dans un outre-monde (y aurait-il du Dante ?), obtenant des réponses énigmatiques. A son réveil, cet homme comprend qu’il s’est illusionné et finit par errer de désespoir en vivant un cauchemar. Cette histoire nous rappelle que ces années 1970 ne se résument pas à des questions de jouissance mais que nombre de jeunes et moins jeunes se posèrent des questions d’ordre spirituel, croyant trouver dans la fête collective des solutions mais, comme l’a dit ce spectateur lucide à la fin du film documentaire sur Woodstock, les gens sont venus chercher des réponses ici mais ils n’ont rien trouvé.

 Spettri, c’est aussi de la bonne musique. Quelques indications sur ces exécutions dont le style est très marqué par une orientation heavy rock d’avant-garde. Deux références, Vanilla Fudge et Uriah Heep à ses débuts. Après plusieurs écoutes, on est persuadé d’être carrément dans du rock expérimental, limite free par moments, plus aventureux qu’Uriah Heep. Ce disque devrait satisfaire les amateurs éclectiques de prog. Certains passages évoquent des parties de chant et d’orgue joués par Le Orme à la même époque. La rythmique est très inventive, avec d’innombrables breaks et un batteur dont le jeu évoque carrément celui de Carl Palmer qu’on peut entendre dans le concert de ELP en 1970 donné à l’île de Wight. Spettri, c’est finalement une découverte de plus qui s’ajoute aux autres formations ayant participé à cet ars nova de la musique rock qui bascule en 1970.

 


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