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Stefan Sweig, romancier, revisité au théâtre

Le roman, écrit à la veille de la Seconde guerre mondiale, se situe à l’aube de 1914, et confronte dans une petite garnison autrichienne un jeune officier, Anton, et une jeune paraplégique, Edith, fille d’une huile locale ; c’est le huis clos d’un amour impossible, marché de dupes où Anton cherche à l’aider tandis qu’Edith cherche à l’aimer. Adapter l’unique roman de l’Autrichien Stefan Zweig, romancier, mais aussi prolifique nouvelliste, essayiste, poète, historien ou encore biographe, n’était pas une mince affaire. Philippe Faure a réussi le pari, dans une économie de mots, de restituer avec fidélité l’univers de l’auteur. Des personnages aux sentiments confus et tourmentés, une atmosphère « fin de règne au bord du pire », et les cheminements complexes du destin dont l’écriture est hasardeuse. Mais en delors des qualités d’adaptation du texte, le spectacle ne tient pas les promesses de l’affiche.

La mise en scène de Philippe Faure et d’Emmanuel Robin élude la dimension intimiste au bénéfice d’un esprit mécanique. La musique obsédante, d’abord, jusqu’à provoquer l’overdose, suggère les personnages comme des ballerines de boîtes à musique, tournant sur leur socle. Ensuite, la progression psychologique des personnages semble escamotée : pourquoi M. Kekesfalva, suppliant pour sa fille, dans les dix premières minutes de la pièce, se jette-t-il aux pieds d’un Anton aussi médusé que le spectateur ? Enfin, c’est l’incommunicabilité absolue des personnages qui déconcerte. Chaque comédien semble jouer pour lui seul, dans un registre propre, le tout formant en somme un assemblage hétéroclite, un manque de cohésion et de souffle.
Sylvie Testud, dont la prestation était attendue, incarne certes une Edith très crédible, mais ses répliques ne résonnent pas toutes avec la même intensité. La voici parfois aussi molle que les membres inférieurs bloqués par le mal de son personnage, tandis que son tempérament explosif et insoumis la porte parfois à se dresser contre tout avec force et justesse. À ses côtés, Anton fait un peu pâle figure. Dommage. Trop prévisible, trop monolithique, trop diaphane. Les deux personnages ont pourtant une place importante dans l’esprit de Zweig. On pourra voir dans Anton la figure de ceux qui ne choisissent pas leur camp contre le mal, et seront toujours hantés par le remords de leur inaction. Et dans celui d’Edith, un alter ego de l’auteur, idéaliste, paralysé à l’idée de vivre dans un monde dominé par une idéologie autoritaire - Réfugié en Amérique Latine, il se suicide en 1942 avec son épouse.
En revanche, deux seconds rôles sortent du lot. Albert Delpy incarne avec finesse M. Kekesfalva, un père craquelé, à fleur de folie douce, riche châtelain au cœur d’argile, tour à tour plongeant dans la lamentation fataliste, l’impuissance et la culpabilité, ou s’accrochant à l’espoir le plus ténu pour aider sa fille. La richesse du jeu de l’acteur vient du soin accordé à l’expressivité de son sous-texte et des attitudes. Zweigien, en diable. Bruno Sermonne, à la technique théâtrale trop bien rôdée, campe un docteur Candor réaliste et rationnel, la vérité de la conscience face aux errements émotionnels des autres personnages ; il est le phare, et tout dans son jeu lumineux le conforte dans ce rôle.
« Aucune faute ne s’oublie tant que la conscience s’en souvient. » On retiendra la scène finale, où le fauteuil vient hanter Anton, physiquement enfermé dans sa conscience, figurée par le décor ; clin d’œil à Freud, qui fut le compatriote et l’ami de l’auteur. Un peu de limpidité, enfin, dans un univers zweigien bien dérouté...
Stephen BUNARD
La Pitié dangereuse, adaptation du roman de Stefan Zweig.
En savoir plus sur la pièce : synopsis, distribution, note du metteur en scène...
Mise en scène : Philippe Faure, assisté d’Emmanuel Robin
Lieu : Théâtre de la Croix-Rousse - 04 72 07 49 50
Durée : 1 h 30
Jusqu’au 31/10/2005
Crédit photo : © Bruno Amsellem


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