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Théâtre de diseurs

Le contraire de l'amour d'après le journal de Mouloud Feraoun 1955-1962 adaptation et mise en scène Dominique Lurcel, avec Samuel Churin et Marc Lauras au violoncelle. Théâtre du roi René 11H00, jours impairs

Primo Levi et Fernando Camon : Conversations, ou le voyage d'Ulysse de Primo Levi mise en scène de Dominique Lurcel, avec Eric Cénat et Gérard Cherqui Compagnie Passeurs de Mémoires au Théâtre du roi René 11H00, jours pairs.

Le contraire de l'amour

JPEG On sort de ce spectacle bouleversé. C'est prenant, puissamment prenant. Ça commence par un récit de la mort de Mouloud Feraoud et finit par un autre récit de la mort de Mouloud Feraoud. Entre les deux, des extraits de ce journal où l'on partage toute la complexité du regard de Feraoud sur la situation de l'Algérie en train de bouter hors de son sol ses occupants sans trop savoir ce qu'elle faisait.

Les moyens spectaculaires sont des plus simples : frontalité de l'acteur pour dire le texte, quelques éléments scéniques ordinaires, une table, un fauteuil, un plancher rudimentaire peint en bleu... une alliance entre le diseur et le musicien, le violoncelliste, de la plus belle finesse. La voix du violoncelle et celle du comédien se tissent bien souvent et on ne pourrait dire laquelle porte l'autre vers le public. Le violoncelle de Marc Lauras a un certain nombre d'intermèdes aussi. Il a créé une musique fortement énergétique, free, empreinte de Bartok, des derniers quatuors de Beethoven, très yang, tout-à-fait personnelle. On ne perd pas une miette du texte que nous dit Samuel Churin.

Mouloud Feraoud écrit du fond de son doute sur la nature humaine ; les hommes qui ne veulent que la victoire se ressemblent et aucune atrocité ne les rebute. Ils terrorisent, tous. Les soldats français prennent des villages, font sortir les habitants de leur maison, jettent les chiens sur les rangs des hommes mis à part, les mains sur la tête, ceux que les chiens mordent sont abattus, au hasard. Feraoud évoque Oradour-sur-Glane. Faire mal, faire peur, frapper n'importe où, n'importe quand. Les fellaghas ont une aura magique, tout le monde en est, ou en est si près qu'il en est... Les jeunes ont lapidé les chiens, puisque les armes sont bien prises pour d'autres tâches, et que les chiens ne sont pas patriotes, ils aboient quand les fellaghas passent derrière la colline la nuit. A la tête du FLN, les luttes de pouvoir pour l'après sont largement commencées. Tout n'aura pas changé, dans l'après.

Mouloud Feraoud voit et dit ce qu'il voit. Le FLN le presse de se situer précisément. Il sera abattu par l'OAS, qui créé un climat où les gens n'osent pas sortir faire leurs courses.

Avec cette clairvoyance, Feraoud peste parfois contre lui-même, sa peur, son égoïsme... alors qu'il est d'une droiture et d'un courage exemplaires.

 

Primo Levi et Fernando Camon : Conversations, ou le voyage d'Ulysse

JPEG a été créé dans le Festival In d'Avignon en 1995 à la Chapelle des Célestins. Il a connu une longue tournée pendant six ans et est repris maintenant dans la même distribution.

Là aussi, les moyens sont minimaux. Primo Levi garde ses bras croisés, il porte un pull-over. Il semble timide et effacé, un peu souffreteux, il dit clairement ce qu'il pense, sans vouloir imposer. Son intervieweur a un costume de ville strict. Ce pourrait être un prêtre en civil. Il a un grand souhait de permettre à Levi de s'exprimer et l'interroge finement, ne se met jamais lui-même dans ses questions ou dans sa façon d'interroger. Tous les deux sont dans une grande douceur, dans la volonté de dire au mieux, presque sans colère ni passion. Ce dont ils parlent est fini, ils sont donc plus dans la parole thérapeutique, qui permet de repasser par les émotions violentes anciennes en situation paisible pour pouvoir vivre avec ou malgré elles et faire passer le passé au mieux, car on sait bien que le passé ne passe jamais pleinement, est toujours là. Comme l'a dit Kamel Daoud : « la souffrance coloniale m'enrichit et je l'assume » (en substance).

Ils évoquent un passé qui paraît inhumain. Tout est dans la façon de dire. Le texte, la puissance du texte, sans tentatives de majorations inopportunes.

Primo Levi ne se met pas dans la vision d'une l'Histoire où les dirigeants, les hommes d’État flottent sur des situations globales dont ils synthétisent l'esprit (vision de Tolstoï). Il met le nazisme dans la personnalité d'Hitler et non dans un esprit du peuple allemand. La plupart des Allemands ne savaient pas ce qu'il se passait, la plupart s'en doutait et lâchement faisait semblant de ne pas avoir de doutes. C'est humain. Il y a aussi les moyens modernes, inédits, sans antécédents, rien qui puissent guider nos pas, la radio, un moyen moderne qui a créé « les masses ». Primo Levi cherche à comprendre, il ne cherche pas à condamner.

Les deux écrivains parlent du Goulag de Soljenitsyne. La grande différence est l'unité de langue au Goulag. A Auschwitz, il y avait beaucoup de nationalités avec des rivalités antérieures, les prisonniers ne se comprenait pas. À Auschwitz, des prisonniers mouraient parce qu'ils ne comprenaient pas les ordres. Le premier ennemi du prisonnier était les autres prisonniers. Les plus gentils mouraient vite. Les plus méchants pouvaient faire une petite carrière à l'intérieur du camp et survivre. Ils analysent l'horreur calmement, comme des scientifiques qui doivent voir de quoi c'est fait au plus près des choses.

Dominique Lurcel sait diriger les acteurs et en faire des diseurs magnifiques, au service de textes d'une grande et claire beauté.


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1 réactions à cet article    


  • OMAR 25 juillet 2015 15:58

    Omar9

    Merci Orelien, d’avoir ressusciter M. Feraoun, l’espace d’un article sur Agora.

    Le peuple algérien ne regrettera jamais son soulèvement qui n’était ni une insurrection ni une révolution, mais juste une dénonciation d’une oppression et une revendication de sa dignité et de son indépendance.

    Mais quand on voit l’Algérie d’aujourd’hui et l’increvable nébuleuse au pouvoir !!!!!

    Oui, si ce n’est pas le FLN, ça sera l’OAS ou le FLN d’après....

    Merci aussi de m’avoir fait découvrir Primo Levi et Fernando Camon....

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