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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Twin Peaks » (2017) : le futur ou le passé ?

« Twin Peaks » (2017) : le futur ou le passé ?

Retour sur « Le Retour ». (avec de nombreux divulgâchages ; si vous n’avez pas vu la série, arrêtez-vous ici)

Twin Peaks

Pour honorer l’esprit de David Lynch, je ne répondrai pas à la question que je pose dans le titre de cet article – d’ailleurs, j’y ai déjà répondu dans un autre, sans laisser la moindre énigme. Lynch a passé 18 épisodes à lancer des pistes en enchainant des moments pour la plupart marquants : qu’on pense à l’arbre électrique dans la salle d’attente, à Dale Cooper qui passe vers le monde par une prise électrique, à Audrey Horne qui se regarde effrayée dans un miroir, à Jacoby et à ses pelles dorées, à Ed et Norma qui s’embrassent pour toujours… Autant de faits, censés poser des questions à l’esprit du spectateur concerné, dont l’importance s’évanouit une fois « l’intrigue » resserrée autour de l’agent Cooper et de la « défunte » Laura Palmer/« vivante » Carrie Page pour ne laisser qu’un débris d’émotions qui reviendront certainement au prochain visionnage, à la fois plus vaines et plus poignantes.

Il est rare d’assister à des évènements dans une œuvre de fiction sans se poser la question de leur sens, à la fois en tant que spectateur et en tant que critique de l’auteur. C’est le genre de réflexion dont on se dispense pourtant quand on regarde BFM TV, assistant impuissant aux mariages de « célébrités » lors de cérémonies pompières financées sur fonds publics et aux meurtres de civils sans noms lors de guerres desquelles nous feignons d’être concernés autrement que financièrement. Il défile alors des micro-histoires qui naissent et meurent dans l’indifférence générale, qu’on ne suit qu’un moment et qu’on abandonne et qu’on reprend parfois, comme des caprices. Le « Twin Peaks » de 2017 a repris ce type de « structure », jouant de la familiarité avec l’univers établi il y a plus de 25 ans et de l’attachement affectif sur lequel les diffuseurs de notre temps capitalisent, pour faire exploser les attentes du public.

Une confrontation du Bien contre le Mal par-delà la métaphorique Loge Noire était espérée à travers la sortie du bon Cooper et l’écartement du mauvais, celui qui est avec « BOB » (l’esprit pervers de la série originelle). Et effectivement, le bon Cooper sort, et (re)nait lentement au monde, comme le souhaitait Lynch. « BOB » est vaincu en deux temps trois mouvements par un personnage anglais sorti de nulle part, « deus ex machina » à la DC/Marvel qui vient rappeler que les bandes dessinées ont trouvé un remède efficace et malheureusement non-existant à l’universel problème du Mal, celui qui se passe de définition explicite du moment que la tronche de celui qui le porte n’inspire confiance à personne. Le mauvais Cooper, comme attrapé au vol par la caméra au fil de 25 années d’exactions et de crimes, aura joué de sa malveillance pendant 17 épisodes pour rechercher des coordonnées sans importance avant d’être renvoyé dans la Loge Noire et y brûler. Cette confrontation a eu lieu, mais elle n’a pas duré, elle n’a pas donné lieu à une analyse par paliers au travers d’un scénario traditionnel. Il peut sembler qu’elle n’ait pas été explorée. Et pourtant… La caractérisation du mauvais Cooper, charismatique dans la menace et à qui il suffit souvent de donner un ordre pour être suivi, et qui se sert quand il ne l’est pas, les contrats de franchise « proposés » à Norma qui lui donnent l’obligation de concocter des tartes avec de mauvais ingrédients, les malversations du pauvre Anthony chez Lucky 7 Insurance, les essais nucléaires de la partie 8, sont autant d’exemples donnés à voir, dans un séquençage à plat qui est celui des chaines d’information en continu, où des hommages silencieux au « Playtime » de Tati cohabitent avec des scènes « d’action » où pleuvent coups de poignards, balles d’armes à feu et mots de quatre lettres.

Les personnages dont on souhaitait le retour, le Dale Cooper de la série d’origine, Audrey Horne, Annie Blackburne, sont revenus à cette occasion. Le premier, on le voit quelques minutes pendant les parties 16 et 17, la seconde apparait à 4 reprises, la dernière a droit à 1 mention par Hawk et le shérif (Frank) Truman. Certes, ce n’est pas exactement ce qui était attendu. Mais le cahier des charges a été rempli, cela ne peut être nié. Pour le reste, aucun fil conducteur n’a été réellement défini. Les schémas habituels qui cimentent un récit ne gagnent en densité que si la forme est brillante, et puisque le mythe d’Orphée est déjà développé et répété ailleurs à travers d’innombrables origin stories, spin-offs et revivals, autant s’en moquer et se concentrer sur la forme seule. Bien qu’un nombre impressionnant d’acteurs ait été recruté, beaucoup passent en coup de vent, comme Richard Chamberlain en partie 4 ou Sky Ferreira en partie qui gratte, d’autres restent plus longtemps à l’écran mais n’ont pas beaucoup de lignes de dialogue – je pense, je rêve, à la sublime Amy Shiels dont le souvenir reste vivace quand bien même elle n’aurait fait que de se servir d’une tapette à mouches et proposer des gâteaux. Lynch a présenté sa série comme s’il n’y avait rien à dire réellement, tout à sentir et tout à montrer, en attribuant à l’instinct l’acuité de l’intelligence. Avec une telle prémisse, forcément, ça passe ou ça casse.

Il ne s’agissait pas de monter une intrigue, mais d’orienter le regard sur des éléments disparates pour faire prendre conscience du changement de nos habitudes d’observation – il était prévu à un moment que Lynch réalise des scénettes « Twin Peaks » pour le Web, à consommer isolées, et cette approche a trouvé un sens plus fort en étant systématisée sur une durée longue. Les gestionnaires du Web et des nouveaux médias se trouvent contraints par les nouvelles technologies de faire fleurir une économie de l’attention, où chacun de vos clics parle pour vous et déclenche un stock de publicités et de messages « personnalisés » adaptés à vos goûts et à vos valeurs. Si vous achetez des pelles dorées chez Jacoby, il y a de grandes chances que vous croyiez aux conspirations de l’oligarchie. Mais peut-être aussi, comme Nadine Hurley, que ça vous inspirera à vous libérer d’une relation dans laquelle vous vous êtes rendus malheureux, vous et votre conjoint. Et à ramener votre attention à vos relations immédiates et fondamentales, et à leur rendre le sens local que votre inscription dans un monde global essaie de vous retirer. Gardez toutefois en tête que quand vous appuyez sur votre souris ou que vous touchez votre tablette, le compteur tourne et l’annonceur encaisse. Vos petites parcelles parviennent toujours dans la grande escarcelle. Les petits fleuves se jettent dans les grands océans. Et cætera.

Mais aussi, surtout peut-être, d’orienter l’ouïe. Car ce nouveau « Twin Peaks » a d’abord été un tissage sonore auquel il nous a été formellement proposé dès le départ de prêter l’attention ; on ne signalera pas les scènes au bar où on ne pouvait pas échapper à des performances de groupes musicaux, l’approche définie par « ??????? » se veut plus fine que ça. Le son ou plutôt « les sons » sont plus substantiels que l’image, plus objectifs que la parole ou le mot ; il me semble approprié d’écrire qu’ils pourvoient en tout cas des informations plus fiables. Si la série de 1990-91 jouait les mêmes mélodies sur chaque nouvelle scène, enveloppant le spectateur dans un certain confort propre aux fictions de l’époque - quand il s’agissait de découvrir des identités de tueurs aux côtés de Peter Falk ou d’Angela Lansbury ou de Kyle McLachlan, la langueur dans l’air s’épanouissait tout de même sur l’écran au-travers des haut-parleurs -, en 2017 la violence se fait beaucoup plus ressentir dans le réel, et son caractère déplaisant se révèle en fiction par des bourdonnements graves, instables et discontinus qui font écho à cette impression persistante qu’un matin, la lumière quotidienne du Soleil au réveil ne suffira plus à dissiper le malaise d’une société sans repères où la bonne foi et la confiance dans l’institution auront été remplacées par des contrats sans valeur et des lois au service des rapins. Parfois, un air lointain, comme un générique ancien, se fait entendre, épaississant ou rétrécissant une mémoire de l’insouciance passée ou perdue, et puis on passe à la scène suivante pour retrouver les crissements habituels. Tout ce fracas métallique disparait lors du tout dernier épisode pour laisser l’espace et la route à un silence pesant. Un dernier hurlement vient réaffirmer la profondeur du trauma humain, et le murmure fondateur recommence. Le bruit est inévitable.

C’était l’histoire de la petite fille qui vivait au bout du chemin. L’était-ce ?


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6 réactions à cet article    


  • Massada Massada 15 septembre 10:36

    Série envoutante, parfois énervante dans ses longueurs mais dont on ne peut abandonner la vision.

    Le Twin Peaks 2017 est grandiose, certes je n’ai pas tout compris mais je la re-visionnerai avec plaisir.


    • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 16 septembre 15:42

      @Massada
      L’intérêt est justement dans les longueurs, comme chez Tarkovski ou les derniers Visconti. En général, les cinéastes âgés ont besoin de rester encore un peu , alors ils étirent les scènes et les plans, et Lynch l’a fait à sa manière avec sa matière... La première scène avec Audrey Horne dans la partie 12, c’était quelque part un peu du « Gertrud » (Dreyer) avec de l’humour à la Andy Kaufman. C’était énervant, mais c’était drôle.
      Je n’ai pas compris la fin, honnêtement, en fait, je crois que je n’ai pas envie de la comprendre. Au premier degré, c’était un retour dans le temps ou un passage dans une autre dimension, mais ce serait trop simple et légèrement fainéant d’un point de vue scénario. Je préfère en retenir le caractère inachevé, décevant, informe... Et les longueurs...


    • Mélusine7 Mélusine7 15 septembre 12:35

      Merci. Dans l’impossibilité de regarder tous les épisodes de : Nicolas Le Floch., je vais regarder cet épisode. Lassée des Twin Towers,...



        • Nicolas Cavaliere Nicolas Cavaliere 16 septembre 15:44

          @Mélusine7
          Ah ah ah ah ah.... On ne devrait pas se moquer de l’occultisme, c’est pas bien...


        • chocolatine chocolatine 15 septembre 15:39

          bonjour @ tous
          j’ai revu il y a peu la version première,passionnante ,et passablement complexe...mais comme dit l’auteur de l’article, ça nous change de BFM..et consors...
          Bref j’attends la deuxième mouture avec impatience....

          je rappelle pour la petite histoire qu’il y a 25 ans seule la chaine 5 de berlusconi nous avait fait découvrir ce chef d’oeuvre,il est vrai truffé de pubs,pailletées et criardes............

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