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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > Un art nouveau ? Obésité, impuissance et autres gracieusetés

Un art nouveau ? Obésité, impuissance et autres gracieusetés

Un vent nouveau souffle sur le monde de l’art. Certes il y a longtemps que le beau n’est plus un critère de sélection au sein de la fraction la plus avancée du milieu artistique. Mais aujourd’hui on voit paraître de plus en plus d’œuvres qui refusent la dictature du beau, sans revendiquer pour autant l’ésotérisme de l’« art contemporain ».

Suivant la conception usuelle - qui demeure partagée par le plus grand nombre - l’art, comme toutes les activités de délassement, est d’abord fait pour plaire. La consommation artistique qui s’inscrit dans le temps du loisir relève en effet du libre choix, par opposition à toutes les tâches fastidieuses que nous accomplissons par obligation. L’on n’irait pas volontairement perdre son temps à regarder un film qui nous ennuie ou à écouter une musique qui nous écorche les oreilles. Evidemment cette liberté est en partie illusoire. Les goûts sont contraints ; rares sont ceux d’entre nous capables de s’affranchir de l’influence de leur milieu et de l’éducation qu’ils ont reçue. Mais il reste que personne ne nous oblige à voir tel film, écouter telle musique et que nous pouvons, là au moins, cultiver l’illusion d’une certaine liberté.

Il y a donc du paradoxe dans la démarche des artistes et autres créateurs qui s’efforcent de nous attirer vers des œuvres d’où le beau semble a priori absent. Car la plupart des humains cherchent spontanément la beauté et fuient la laideur. Une « œuvre d’art laide » est un oxymore et de fait, comme on le verra sur les quelques exemples qui suivent, quelles que soient les intentions de leurs auteurs, la beauté n’est jamais totalement absente des œuvres qui parviennent à nous toucher.

Soit un film dont on ne peut pas nier qu’il correspond au goût dominant en Occident, puisqu’il a reçu la récompense suprême, l’Ours d’or, au Festival de Berlin en 2005. Ce film, U-Carmen, tourné par le cinéaste anglais Mark Domford-May dans la township sud-africaine de Kayelitsha, transpose le drame de Mérimée dans un univers complètement différent de l’Espagne initiale. L’époque : aujourd’hui, le décor : un bidonville, la langue : le xhosa, les interprètes : des Africains, etc. Rien de très surprenant néanmoins, jusqu’ici, dans une telle entreprise. Il y avait déjà au demeurant une adaptation africaine de Carmen réalisée par le Sénégalais Jo Gaye Kamara. Si ce film est sorti du lot, c’est sans doute en raison de ce qui constitue sa véritable originalité, à savoir le choix d’interprètes dont les « formes », pour la plupart d’entre eux, sont plus que généreuses.

Il se peut que les débordements graisseux soient considérés comme un critère de beauté en Afrique du Sud ; il est certain que ce n’est plus le cas chez nous. Nos goûts ont changé depuis Rubens et même nos cantatrices ont désormais des proportions plus modestes. Or, malgré un parti-pris esthétique surprenant pour un Occidental, le film fonctionne et, passé les premières minutes, on se prend même à juger que mademoiselle Pauline Malefane, l’interprète de Carmen - pourtant celle dont la surcharge pondérale est la plus flagrante - est loin d’être entièrement dépourvue de charme. C’est la magie du cinéma et le talent du metteur en scène et des interprètes que de pouvoir faire du beau avec du laid. Le misérabilisme du décor, l’embonpoint excessif des comédiens-chanteurs sont transcendés par la lumière, la musique et surtout l’énergie que dégagent les personnages sur l’écran, à commencer par Carmen elle-même, à la personnalité explosive.

Passons à un autre exemple sans changer pour autant vraiment de thème : Chair tombale, roman d’un médecin, Philippe Cornet. Il raconte l’histoire d’un homme de cent quatre-vingt-cinq kilos, pauvre être solitaire sans autre distraction que le passage quotidien de l’infirmière et de la femme de ménage, ni d’autre sortie que celle qui le conduit à l’hôpital, quatre fois par an, pour une visite de contrôle, avec une halte au retour pour déjeuner chez sa mère. Rien de plus terne et de plus sinistre donc qu’une telle existence, d’autant que les détails les plus sordides ne nous sont pas épargnés. Seul événement inattendu qui sert d’argument au récit : en face de la fenêtre de l’appartement de cet homme, un panneau publicitaire jusqu’alors à l’abandon est soudainement occupé par la photo d’une femme à la beauté, cette fois, irréprochable et non dépourvue de sex appeal, nymphe tentatrice pour laquelle le malheureux héros va rapidement démontrer un tendre penchant. L’anecdote est un peu courte et sa fin prévisible puisque les affiches sont par essence éphémères. On peut se demander, alors, ce qui retient le lecteur et le pousse à aller jusqu’au bout du livre.

Il y a d’abord un style. Si le héros est déprimant, il n’en est pas moins un professeur de lettres en congé de longue maladie et son monologue intérieur ne manque pas d’élégance : des phrases courtes qui s’enchaînent de manière telle que le discours semble ne jamais s’interrompre. Mais il n’est pas sûr que les qualités littéraires soient l’élément déterminant dans ce cas. En fait, les lecteurs sont pris dans un piège, le piège des bons sentiments, ces sentiments que nous ne savons pas manifester quand il le faudrait, par exemple lorsque nous croisons un handicapé (obèse ou autre) dans la rue et que nous détournons les yeux. Là, déchiffrant à notre rythme les lignes qui noircissent le papier, nous avons tout le temps nécessaire pour nous habituer à la monstruosité du sujet malheureux de l’histoire, pour pénétrer ses sens, sympathiser avec lui et, « quelque part », nous sentir la personne que nous voudrions être, pleine d’humanité concrète et de compassion efficace. La laideur physique n’importe plus ; nous sommes perdus soudain dans un rêve de beauté morale.

Un dernier exemple, tiré non plus de la littérature patronnée par les maisons d’édition, celle qui s’imprime sur du bon papier, mais de la littérature électronique, désormais foisonnante sur le Net. Gratuite à produire (car l’auteur ne songe pas à compter son temps), gratuite à diffuser (ou presque), elle est un champ d’expérimentations quasi infini, accueillant les tentatives les plus incongrues. Au hasard du Net, donc, le récit fantaisiste d’un certain Max Paitch (?) publié sous forme de feuilleton sur mondesfrancophones.com, site par ailleurs très sérieux, comme ne l’ignorent pas les lecteurs de cet article. L’argument, ici, est encore moins ragoûtant que le précédent puisqu’il tourne autour de l’impuissance. Le lecteur masculin, normalement hanté par un complexe de castration, devrait s’enfuir dès qu’il a compris de quoi il retournait dans ce récit ! Car le héros, nommé Rosario (Rosaire !), au départ doté par la nature d’un attribut viril considérable, et de ce fait assidûment recherché par la gent féminine, voit soudain son instrument faiblir, et même devenir gravement malade, d’où il résultera une intervention chirurgicale aussi radicale qu’inévitable au terme de laquelle notre héros se retrouvera affublé d’un pénis artificiel, source évidente de nouveaux déboires.

Or, à nouveau, force est de constater que cela marche. Le lecteur qui a commencé le premier épisode se surprend, à son corps défendant peut-être, à aller jusqu’au bout du premier épisode et à faire de même avec les suivants. Pour retenir le lecteur avec une histoire aussi sinistre sur le fond et aussi redondante dans ses péripéties, il est clair que l’auteur doit déployer des talents de conteur. En l’occurrence Max Paitch joue sur les registres de l’humour et de la dérision, avec une imagination stylistique qui se traduit par un ton vraiment original. A titre d’illustration, voici comment le narrateur explique pourquoi il n’est pas en mesure de comprendre le sentiment qu’il décrit (la souffrance ressentie par un surdoué du sexe lorsque son pouvoir l’abandonne) :

« Comme vous vous en doutez, Rosario finit par se payer une dépression (enfin, il ne la paye pas, mais vous saisissez), ce que j’aurais pu comprendre si les dieux avaient eu la bonté de faire une entorse au processus d’hérédité génétique et me munir d’un véritable instrument de conquête sexuel, mais que je perçois mal puisque je possède le pénis de mon père qui le possède de celui de son père et celui-ci de celui de son propre père et comme cela depuis des dizaines de génération jusqu’à l’ancêtre commun qui nettoyait les latrines à Lascaux et y faisait cuire le lièvre sur un lit de champignons vénéneux mais n’était jamais invité aux petites fêtes sexuelles entre plantureuses ménagères et membrés chasseurs qui, bêtes comme les pieds du macaque oriental, chassaient encore le diplodocus disparu depuis plusieurs millions d’années, ce qui prouve bien que rien n’a changé et moins que ça en fait et je m’éloigne encore une fois de mon sujet ». Max Paitch, Le Pénisator (3)[1].

Trois exemples ne constituent pas à eux seuls un art nouveau, d’autant que le souci d’épater les bourgeois ne date pas d’hier. On ne saurait néanmoins surestimer l’existence d’une attitude très répandue chez les artistes d’aujourd’hui qui renoncent à séduire leur public en mettant directement en scène la beauté, au sens de ce que l’on nous a appris à aimer comme tel depuis l’Antiquité, à savoir une combinaison harmonieuse de formes, de sons, de couleurs, de mots, etc. susceptible de nous mettre dans cet état particulier que l’on nomme l’émotion esthétique. Si l’on met de côté l’art dit « académique », plus déprécié que jamais, les créateurs contemporains ont choisi a priori d’autres ressorts.

Les exemples ci-dessus en font ressortir trois. La transgression esthétique, dans le cas particulier de U-Carmen, ne s’affranchit pas néanmoins du souci du beau puisqu’elle vise au contraire à élargir notre conception de la beauté. La compassion est le ressort principal de Chair tombale, mais dans ce cas encore une certaine beauté finit par surgir, même s’il s’agit de celle qui est ressentie par le lecteur-spectateur s’émerveillant de se découvrir soudain frère d’un héros négatif, symbole de l’humanité déshéritée. Enfin l’auteur du Pénisator compte sur l’humour et la distanciation du narrateur par rapport à son sujet pour convaincre le lecteur de le suivre jusqu’au bout, mais son succès repose avant tout sur l’inventivité verbale et stylistique, ébauche d’une nouvelle esthétique formelle.

Ces trois exemples, même s’ils ne peuvent résumer à eux seuls l’ensemble de la production actuelle, sont donc malgré tout éclairants. Les efforts des créateurs pour s’affranchir de ce qu’ils considèrent parfois comme la tyrannie du beau apparaissent finalement voués à l’échec. Même si une œuvre a été conçue contre les canons du conformisme esthétique, elle ne fonctionne que si elle aboutit d’une manière ou d’une autre à créer de la beauté. Les masturbations intellectuelles des tenants de « l’Art contemporain » confinés dans les impasses du symbolisme minimaliste (dans le genre de l’arte povera) ou de la provocation gratuite débouchent seulement sur l’écoeurement ou l’ennui du spectateur[2].



[2] Cf. ici même notre article « La grande escroquerie du palais de Tokyo ».


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6 réactions à cet article    


  • Pie 3,14 (---.---.34.226) 12 mars 2007 21:42

    Vous commettez un bien étrange et malhabile article.

    Manifestement, vous avez une dent contre l’art contemporain, que vous ne définissez d’ailleurs jamais. Vous préférez enfiler les clichés les plus éculés concernant la beauté et l’art.

    « l’art, comme toutes les activités de délassement, est d’abord fait pour plaire. »

    « la plupart des humains cherchent spontanément la beauté et fuient la laideur. »

    « l’existence d’une attitude très répandue chez les artistes d’aujourd’hui qui renoncent à séduire leur public en mettant directement en scène la beauté, au sens de ce que l’on nous a appris à aimer comme tel depuis l’Antiquité.. »

    Vos exemples n’ont rien à voir avec l’art contemporain, qui , je vous le rappelle renvoie à la production plastique. Vous invoquez un film, un roman, un feuilleton trouvé sur le net, que vous avez aimés et concluez de manière illogique sur les impasses « du symbolisme minimaliste façon Arte Povera. »

    Un peu de rigueur que diable !!

    Votre dénonciation des « masturbations intellectuelles des tenants de l’art contemporain » sonne comme une remarque étrangement autobiographique.


    • Artiste contemporain moi mm (---.---.32.80) 13 mars 2007 09:16

      Artiste contemporain moi mm (et non artiste conceptuel) je crois que vous assistez tout simplement a la banalisation du mauvais. Tout comme la television banalise la violence et le meurtre, l’art dit contemporain banalise l’ininteret et l’abscence de genie par par du neant et du fichage de gueule en boite (je vous invite a lire l’excellente revue Artension, doit mm y avoir un site). Par contre que vous puissiez parler de laideur face à une héroine obèse selon vos critères, montre bien vos limites occidentales de pensée. Dans les pays pauvres, plus on est gros plus on est attirant car l’on est riche et bien vivant. Dans les campagnes reculées de france on disait encore il y a quelques années : « Méfies toi du maigre, il ne donne rien a personne, même pas à lui même » Etes vous maigre ?


      • faxtronic (---.---.127.45) 13 mars 2007 11:31

        Mon dieu, qu’est ce qu’il a contre les femmes un peu rondes. Moi je les aime autant que les femmes un peu maigres. La beauté c’est avant tout l’harmonie, la joie de vivre, la santé.

        Moi j’aime bien les femmes un peu rondes,je trouve cela tres beau aussi


        • chti (---.---.61.65) 13 mars 2007 11:53

          J’attend avec impatience le commentaire de D West,car il a du talent lui.


          • Guil (---.---.203.7) 13 mars 2007 16:22

            Je pense que vous faites une erreur dès le départ, c’est de considérer qu’on est touché avant tout par la beauté. C’est faux : on est touché avant tout par ce qui nous parle, ce qui suscite un écho en nous-même. La beauté n’a rien à voir avec ça - d’autant moins qu’une vie humaine dans notre monde occidental est bien souvent faite de beaucoup de laideur et d’un peude beauté seulement. La frustration d’une personne trop grosse face à une beauté sexuelle inaccessible renvoi évidemment aux eternelles frustrations de tout un chacun : on se sent toujours trop gros, trop laid, trop ceci ou pas assez celà... L’homme angoissé par sa puissance sexuelle, je n’ai pas besoin de faire un dessin pour expliquer que ça résonne chez beaucoup de gens. Quand à Carmen, c’est une histoire éternelle elle-même, quelque soit la façon dont on la raconte.

            Sinon en effet, quel rapport avec l’art contemporain ?!


            • Frédéric Chevreux (---.---.193.82) 13 mars 2007 23:35

              Cet article propose un point de vue fort légitime, mais il y a là quelques raccourcis que vous reconnaissez vous-même. Pour aborder la question de la beauté, il est très risqué de s’appuyer sur des exemples concrets - même si c’est la meilleure chose à faire -, puisqu’ils sont garants d’une certaine subjectivité de notre part. Je n’aurai pas la prétention de vous dire ce qu’est la beauté car il s’agit d’un critère esthétique qui se réclame nécessairement de la fonction qu’on attribue aux oeuvres d’art. De la même manière, il est difficile de s’attaquer à l’art contemporain via quelques maximes tirés d’un récit de l’art ultra-réductionniste. Quand il est question de faire valoir ce qu’est la beauté, difficile de se passer d’autrui. Pour cette première raison (d’autres, très fouillées, pourraient être appelées à jouer un rôle dans un argumentaire de type scientifique), vous auriez dû faire preuve d’un peu plus de modestie. La brièveté de votre raisonnement était incapable de prouver, sinon d’éclairer, un état actuel de la relation entre l’art et le ’concept’ (ouvert) de la beauté. Pour ma part, je vous transmets simplement ce petit passage de John Dewey qui résume à peu près le problème : « La beauté n’est absolument pas un terme analytique ; elle est étrangère à toute conception susceptible de figurer dans une théorie de portée explicative ou classificatoire. Malheureusement, elle a acquis le statut d’un objet particulier ; l’extase émotionnelle a été assujettie à ce que la philosophie nomme une hypostase, et le concept de beauté a acquis le statut d’une essence offerte à l’intuition. D’un point de vue théorique, elle est devenue un terme embarrassant. Lorsque ce terme est utilisé, théoriquement parlant, pour désigner la qualité esthétique globale d’une expérience, il vaut certainement beaucoup mieux s’attacher à l’expérience elle-même et aux conditions du processus dont cette qualité est solidaire. Dans ceux-là, la beauté est la réponse à ce que représente, pour la réflexion, le processus par lequel le matériau est intégré par ses relations intimes dans une totalité qualitative particulière. » (J. Dewey, L’art comme expérience, Pau, tr. fr. J.-P. Cometti (sld), Farrago, 2005). Aussi, il est préférable de ne pas mélanger les traditions artistiques, de ne pas comparer telle beauté à telle autre... Erreur épistémologique à n’en pas douter ! Pour terminer, il est judicieux de faire appel à différentes ’catégories’ du cinéma pour soutenir une idée, mais il est bienvenu de faire de même pour en attaquer d’autres (en ce qui concerne l’art contemporain notamment)... Il est vraisemblable que certaines remarques suite à votre article auraient été moins ascèrbes - ce qui ne retirent en rien le caractère précipité de certaines d’entre elles. A partir de là, il me semble qu’un dialogue entre passionnés aurait été propice. Bref, évitons le ton incantatoire. Bien à vous.

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