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Accueil du site > Culture & Loisirs > Culture > « Valse avec Bachir » ou l’humain, ni plus ni moins

« Valse avec Bachir » ou l’humain, ni plus ni moins

Valse avec Bachir, très bon film d’animation. Entre docu-fiction et métaphore de la guerre imparable. Ecrin d’images superbes, voire subliminales, pour rappeler l’absurdité de la guerre, sans aucun pathos lacrymal nous prenant en otage, tel un chantage à l’émotion.

Qu’y voit-on ? Des hommes constamment sur le qui-vive, devenus des chiens cauchemardesques hurlant à la mort, ou sa variante « L’homme est un loup pour l’homme » : ce film sur la guerre, davantage que de guerre, montre cela : l’horreur... l’horreur... l’horreur, comme dirait le colonel Kurtz dans Apocalypse Now, la Palme d’or hallucinogène de 79, grosse source d’inspiration pour valser avec Bashir (Gemayel, 1947-1982, président de la République libanaise assassiné). Fascination-répulsion pour Eros/Thanatos, entre pulsions érotiques de vie (l’urgence de vivre sa vie) et pulsions de mort, goût du rouge sang qui dégouline sur fond de patchouli, de surf, de voitures pétaradantes, de trip psychédélique, de live et de rock’n’roll cathartique. Et cette horreur, tout d’abord filtrée par la médiation des formes stylisées et des couleurs en camaïeu d’un dessin au trait pur, on la prend en pleine face, à l’instar du diaporama brut de décoffrage final du kaléidoscopique Redacted de De Palma, via notamment la fin de Valse avec Bachir, plus vraie que nature, avec le basculement dans des images du réel, de type documentaire, pour nous rappeler la force de l’évidence : ce film, en apparence de fiction (images très travaillées, cadres au cordeau, ligne claire, musique d’outre-tombe superbe, personnages romanesques, hagards, perdus dans les limbes de l’oubli ou du mensonge par omission), est bien nourri d’une tragique réalité, selon la sacro-sainte formule il s’inspire de faits réels - le conflit israélo-arabe : dans les territoires de Cisjordanie et de Gaza, l’armée israélienne poursuit sa politique d’occupation, et bientôt, en septembre 82, c’est le massacre punitif des camps palestiniens de Sabra et Chatila, via l’assassinat de centaines de civils dans les camps du Liban par les milices libanaises de droite, sous l’œil complice des soldats israéliens, assoiffés de vengeance : de chaque côté, pour être honnête, et sans faire mon Charles Enderlin à la petite semaine, il n’y avait pas de fumée sans feu. Ce documentaire d’animation retrace donc cette vengeance sanglante exécutée par les phalangistes chrétiens libanais contre les réfugiés des camps palestiniens sous contrôle israélien.

Film coup de poing, sortez vos mouchoirs - le film finit, ad nauseam, sur des monceaux de cadavres et sur une image vraie d’un enfant enseveli sous les décombres -, et comme Fabrice à Waterloo dans La Chartreuse de Parme, le réalisateur israélien Ari Folman, volontairement, par honnêteté intellectuelle, ne sait plus très bien faire la part des choses de cette putain de guerre, entre réel et fiction, entre Histoire et reconstruction de la mémoire, sur fond de perte de l’innocence - l’auteur ne cessant de courir, en se plongeant dans ses strates de souvenirs, après son jeune âge et le vert paradis des amours enfantines. Voilà un film fort de par sa valeur de témoignage et d’interrogation sur le (fameux) devoir de mémoire. Et sa force vient à coup sûr de ses « artifices » et de ses chromos, nourris de l’enfance (de l’art). Eh oui, plutôt que de miser sur un scoop éventuel (on n’y apprend rien qu’on ne sache déjà) et sur l’énième cinéma-vérité qui peut conduire, on le sait, à un assèchement du récit ou à une idéologie un peu putassière, style Michael Moore & consorts (la Palme d’or 2008 ? Hum…), Ari Folman, en artiste accompli (un orfèvre hors pair pour manier les diverses stases spatio-temporelles de l’existence et les différents régimes d’images : documentaire psychanalytique, théâtre d’ombres, allégorie de la caverne, symbolisme, dessin animé...), décide de passer par l’artifice pour nous raconter sa vérité du champ de bataille et de ses dommages collatéraux, ou des vérités à des temps donnés, entre passé et passif et en sachant très bien, à la manière de Proust, que « le passé, c’est encore le présent. »

Cocteau disait : "La peinture est un mensonge qui nous permet de saisir la vérité". Avec Valse avec Bachir, l’art cinémato-graphique est un mensonge (assumé, il affirme son imagerie par son genre même) qui nous permet de saisir la vérité sans grand V pontifiant et ciné-réalité soporifique : l’atrocité d’une guerre (Israël-Palestine), véritable merdier, qui ne dit pas toujours son nom et qui s’avère, de par sa traînée de poudre sans fin, d’une force d’impact traumatisante pour l’humanité tout entière, un calvaire pour le corps et l’esprit. Seul petit bémol : le montage alterné entre entretiens de soldats et "scènes d’action" (on évite une représentation héroïque de la vie militaire) est parfois un peu lassant, voire un petit peu froid, cette rhétorique filmique bloquant par moments, selon moi, l’émotion du spectateur. Pour autant, ce film comme « rentré », de l’intérieur d’une conscience en alerte rouge, est une œuvre humaniste et humaine de grande envergure, mélangeant grande Histoire et petite histoire sur fond de beauté fractale, de nuit étoilée, de paradis perdu, de Chopin, de rémanences, de parc d’attractions, d’icônes et de mythologies personnelles. On pense à Apocalypse Now de Coppola, à La Liste de Schindler (le basculement ultime dans le réel), à Full Metal Jacket de Kubrick (les snipers en embuscade dans la ville en ruines), à Persepolis de Marjane Satrapi et surtout à Maus d’Art Spiegelman (représentation en BD de la Shoah), c’est dire sa puissance dramaturgique, bref c’est un film qui joue dans la cour des grands, et qui choisit d’être pudique et parabolique plutôt que pyrotechnique à tous crins. Il méritait largement une Palme d’or. Oui, Sean, sur ce coup-là, une fois n’est pas coutume, tu nous as fait bien de la Penn.

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15 réactions à cet article    


  • charlie 3 juillet 2008 13:06

    Il était ou le président du festival de CANNES lors de la projection de ce chef d’oeuvre ?


    • Vincent Delaury Vincent Delaury 3 juillet 2008 13:13

      Charlie : " Il était ou le président du festival de CANNES lors de la projection de ce chef d’oeuvre ? "

      Eh bien, d’aucuns disent qu’il était en salle de cours avec François Bégaudeau en train de distribuer les bons points et les mauvais points. Mais, entre les murs de l’école, il y aurait eu une inversion des copies de dernière minute...


    • charlie 3 juillet 2008 14:06

      comme dans l’éducation nationale quoi...avec les mêmes résultats !


      • Pierrot Pierrot 3 juillet 2008 14:15

        "Valse avec Bachir" est un film intéressant et poignant surtout sur la fin.
        Par contre, je n’ai pas trop aimé les dessins trop sommaires et sombres, j’aurais préferré un vrai film avec des vrais images cinématographiques.
        Il racontre la perte de mémoire d’acteurs du massacre abominable dans des camps palestiniains de Sabra et de Chatila, suite à l’assassinat du président libanais chef des Phalangistes chétiens.

        A voir.


        • JL JL 3 juillet 2008 20:20

          Désolé, je trouve cet article affligeant. Je vais essayer de m’expliquer rapidement.

          L’auteur écrit : ""ce film sur la guerre, davantage que de guerre,"" non, ce n’est pas un film sur la guerre, c’est un film sur un crime.

          Il dit : ""musique d’outre-tombe "". Je crois que, ni Beethoven, ni (probablement) Glenn Gould n’apprécieraient !

          Il dit : ""c’est le massacre punitif des camps palestiniens de Sabra et Chatila,"" Punitif ??? Punit-on des otages ???

          Il dit : ""Film coup de poing, sortez vos mouchoirs !!!"" Ah ? N’a-t-il pas écrit pour commencer : ""Ecrin d’images superbes, voire subliminales, pour rappeler l’absurdité de la guerre, sans aucun pathos lacrymal nous prenant en otage, !!!!""

          Bref, je le redis, un texte affligeant qui escamote la véritable problématique du film, à savoir : le mal être de certains juifs d’aujourd’hui quand ils se perçoivent dans le rôle des bourreaux de l’holocauste.

           


          • JL JL 3 juillet 2008 21:17

            Je suis confus, je voulais dire Bach et non pas Beethoven (pour les variations Goldberg).


          • JL JL 4 juillet 2008 08:27

            C’est un film qui relate à sa manière, les crimes de Sabra et Chatila. Le titre qu’a choisi l’auteur pour cet article et en rapport avec son contenu relève de la méthode Coué : le héro du film cherche à voir la vérité, notre auteur cherche à la cacher. Pour cette raison, il trahit l’oeuvre, la mémoire des victimes, et l’humain en général ! Parmi les victimes, et à un second degré, je range les soldats israéliens instrumentés dans l’organisation de ces massacres.


            • JL JL 4 juillet 2008 08:36

              Le titre et l’article visent manifestement à cacher la vérité sur le contenu du film lequel raconte la démarche du héros cherchant à voir, 20 ans après, la vérité sur les massacres qu’il a été amené en tant que jeune soldat, à cautionner. Vincent Delaury trahit donc l’œuvre, les victimes et par le titre menteur qu’il a choisi, il trahit l’humain. Il peut cacher le contenu du film, il n’effacera pas les crimes relatés et l’inhumanité des bourreaux et de leurs complices.


              • Jean-Paul Doguet 5 juillet 2008 19:24

                Vous faîtes un très mauvais procès politique à l’auteur de l’article de toute évidence, et vous avez par ailleurs une lecture réductrice du film. Je pense que le sujet du film est le travail de la mémoire. Les massacres de Sabra et Chatila n’y sont pas d’emblée évoqués. il y a à mon avis deux parties du film : une partie très "psychanalytique" qui décrit la mémoire à la recherche d’elle-même, avec un rêve comme point de départ et avec le dialogue comme moteur essentiel, et le dernier quart, beaucoup plus réel et en prise avec l’histoire, qui s’achève par les photos très violentes des cadavres.
                Il y a un point sur lequel je suis d’accord avec vous, c’est quand vous critiquez l’idée que ces massacres étaient une "vengeance", mais c’est ce que dit l’auteur et le personnage principal du film, ce qui est à mon avis un peu léger historiquement. Il ne s’agissait pas simplement d’une réaction spontanée à l’assassinat de Béchir Gemayel mais d’un massacre tout à fait organisé et destiné à chasser par la terreur les Palestiniens du Liban. Je pense qu’il se serait produit même si Gemayel n’avait pas été assassiné. C’est d’ailleurs ce qui explique la complicité israelienne avec la Phalange libanaise puisque Sharon adhérait à cette stratégie. Et là je trouve que le film est un peu court. 


              • JL JL 6 juillet 2008 18:33

                @ JP Doguet : je n’ai pas "" critiqué l’idée que ces massacres étaient une "vengeance"". Je persiste et signe, à dire que parler d’expédition punitive comme l’a fait l’auteur est ignoble. Cela dit, si ces massacres étaient planifiés, c’est peut-être encore pire, mais cela n’enlève rien à notre auteur qui a cru en minimiser l’horreur en les présentant ainsi.

                J’attends qu’il réponde lui-même à mes accusations. Si je reviens sur ce fil. En attendant, je constate que lui aussi persiste et signe ses propos ! Certes, aucune des victimes de ces massacres, ni même leurs proches ne viendra ici lui demander des comptes.


              • Jean-Paul Doguet 6 juillet 2008 22:22

                Mais je suis d’accord avec vous JL, je n’aime pas du tout l’expression "punitive" utilisée à propos des massacres de Sabra et Chatila. Elle est d’autant plus criticable que les Palestiniens n’étaient à l’évidence pour rien dans le meurtre de B. Gemayel, qui a très probablement été l’oeuvre de la Syrie. Il est exact que cet assassinat a servi de déclencheur, mais pas parce qu’il s’agirait de représailles. Plutôt parce qu’Hobeika, le chef de la Phalange, a profité de l’entrée des Israeliens dans Beyrouth Ouest pour mettre en oeuvre un projet déjà envisagé (y compris sans doute par B. Gemayel lui-même, qui n’était certes pas un petit saint).

                Seulement ce qu’il faut que vous compreniez, c’est que cette vision des choses est celle de l’auteur du film lui-même et correspond à ce que, apparemment, il a VECU ou CRU à l’époque. Il ne faut pas vous en prendre à Vincent Delaury pour cela. Il est évident que ce soldat 1) ne comprenait rien du tout à la politique libanaise (ce qui est assez compréhensible) 2) mais ne percevait pas bien non plus la statégie d’A. Sharon (ce qui prouve que politiquement il n’était pas très intelligent) 3) et qu’il s’accroche à une explication des massacres qui est clairement insuffisante. 


              • JL JL 6 juillet 2008 23:10

                Je n’ai pas vu ni entendu que l’auteur du film utilise et approuve cette expression de "massacre punitif". En revanche j’ai lu que Vincent Delaury la prend ici à son compte. Si mes accusations sont infondées, il lui est possible de s’expliquer, ne serait-ce qu’en la condamnant et en s’excusant de l’avoir utilisée.


              • Jean-Paul Doguet 7 juillet 2008 10:41

                Si, dans le film les massacres sont présentés comme des représailles à l’assassinat de B. Gemayel. Par ailleurs sachez que cette expression figure aussi dans l’article Wikipedia sur les massacres. De toute façon personne ne vous a chargé de faire le justicier ou le redresseur d’expressions contestables sur internet.


              • JL JL 7 juillet 2008 18:25

                @ JP Doguet, quelqu’un vous a-t-il demandé de me répondre ? Par ailleurs, sachez que je n’utilise Wikipedia que pour avoir de l’info, pas pour me dire la messe. Et si vous trouvez que j’ai trop insisté sur ce fil, prenez-vous en à vous-même. Maintenant, moi aussi je trouve que j’ai perdu trop de temps ici.


              • Vincent Delaury Vincent Delaury 6 juillet 2008 12:11

                Jean-Paul Doguet, merci pour votre intervention et vos précisions (historiques).

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