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« Vincere », une femme à l’ombre d’un dictateur en puissance

Film kaléidoscopique, mêlant avec maestria images de fiction et d’actualité, Vincere* (Vaincre), qui raconte la vie héroïque et tragique de la femme cachée (Ida Dalser) de Mussolini, est remarquable. Formidable chronique sur la montée au pouvoir du fascisme et ses dérives totalitaires exécrables, il est aussi le récit poignant d’un amour impossible, bafoué, parce que celui-ci, parasitant la version officielle de la stabilité maritale du Duce (Mussolini est marié à une ancienne serveuse à qui il a fait quatre enfants), s’il venait à être révélé à l’opinion publique, pourrait gêner voire empêcher les relations du parti fasciste avec l’Eglise ; le Pape ira jusqu’à qualifier le Duce d’« homme de la Providence » ! Ida Dalser aura beau écrire partout, jusqu’au Pape [extrait : « L’homme que j’ai adoré, défendu, soigné (…). Et tout ça ? Non pas pour ses richesses ! S’il avait été au milieu des flammes ou sous une rafale de balles, j’aurais volé à son secours (…). Il n’était pas encore cet homme inique, mais un vrai ange (…) ; je l’ai adoré, il m’a adorée, il promettait de faire de moi la femme la plus enviée.  »], rien n’y fera, on la séparera de son fils, on la fera taire, on l’internera en asiles psychiatriques afin qu’elle ne fasse pas d’ombre à la volonté de puissance du Guide - « Mussolini ! Regarde ta femme et ton fils. Tu nous as laissés dans une misère noire ! Voleur ! », dixit Ida Dalser dans le film (rappelons au passage que cette femme, fille de maire, n’était pas une femme du peuple : après avoir pris des cours d’esthéticienne à Paris, elle avait ouvert un salon de beauté à Milan en 1913 et, pour aider Mussolini à fonder son journal Il Popolo d’Italia, organe de presse du fascisme à venir, elle s’était décidée à quitter son aisance sociale en vendant tous ses biens).

Mensonges d’Etat, étau social qui se resserre sur une femme désavouée : Vincere fait penser à L’Echange, ce qui est un compliment. Comme chez Eastwood, certains vivants se transforment en spectres dans l’écran de neige et le nuage de fumée du cinématographe. Ida Dalser est effacée par Mussolini, tel un fantôme, comme si elle n’avait jamais existé. Esthétiquement impressionnant, Vincere mixe sa trame narrative passionnante (histoire d’amour impossible, turbulences entre petite et grande Histoire, femme seule contre un système) avec une multitude de références historiques et artistiques. Fusionnant images d’archives et croisements entre les arts, le film brasse large sans s’égarer. Le cinéma, en tant qu’« art de faire revenir les fantômes » (Derrida), est convoqué, notamment Chaplin avec Le Kid (dont un extrait fait écho au sort dramatique d’Ida Dalser privée de son fils) ou Le Dictateur (la pantomime de la commedia dell’arte du Duce à sa tribune pourrait être comique si l’on ne savait toutes les atrocités en chemises noires qui en découlent), mais également la mode, l’opéra, le théâtre, la presse propagandiste, la typo percutante, les héroïnes lyriques ou de tragédies grecques (Aïda, Antigone) et la peinture.

Par exemple, dans Vincere (et ça aide d’ailleurs à comprendre combien le Guide a été une arme de séduction massive avant de se transformer en monstre), on voit très bien les liens en eaux troubles entre la religion, la politique et l’art. En Italie, dans les années 1910, Mussolini voit les choses en grand pour son pays et pour lui-même : « Je dois monter plus haut. J’ai le devoir d’être différent de tous ceux qui acceptent leur médiocrité. » Les plasticiens transalpins – les Futuristes - lui embrayent le pas : il s’agit alors, afin de liquider les vieilles valeurs et de faire advenir une nouvelle humanité, de célébrer la beauté de la vitesse, la modernité, la ville, la technique et la guerre en tant que « seule hygiène du monde » ! Cette phrase, ainsi que bien d’autres, on l’entend dans le film de Bellocchio et c’est tant mieux. Loin d’une version fleur bleue ou « moderniste » qui vise à détacher la pratique des arts de l’histoire des hommes (en 2008, Beaubourg avait consacré une grande expo au Futurisme sans insister suffisamment sur les dérives d’un tel mouvement : éloge de la guerre, mépris du féminin, lien avéré avec le fascisme - le poète futuriste Marinetti, ex-anar, a loué jusqu’en 1944 la grandeur de Mussolini), Vincere s’affirme en tant que film rétro-futuriste sans aucun faux-fuyant, c’est-à-dire qu’il regarde dans le rétroviseur de l’Histoire (des arts, des hommes) sans se voiler la face. Bravo. Du 5 sur 5 pour moi.

* En salles depuis le 25 novembre 2009. 

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9 réactions à cet article    


  • MICHEL GERMAIN jacques Roux 17 décembre 2009 09:57

    Bien sur la technique, le montage, les références historiques. Evidemment la démonstration de l’arrivisme, de la folie de celui que le star system du moment saisit. Mais quelle puissance que celle de l’amour, quelle force, quelle générosité, quel don ? Qui d’autre qu’une femme peut aller aussi haut ? C’est un film, surtout, sur la lutte entre l’amour et la haine, entre l’Humain et le névrotique, entre Camus et Sade. 
    Vinceremo.


    • je passe 17 décembre 2009 15:48

      Vincent

      Votre texte est bien chargé. Toute une époque en peu de lignes, j’ai avalé.
      Il en ressort que vous mettiez en parallèle , Art et société.

      Bien sûr, la femme cachée qui tient le second rôle près de l’homme et sans être méchante, certaines du genre féminin furent des éléments moteurs à des hommes célèbres dans le pire et le meilleur.

      Heureusement, on ne compte plus les femmes, égéries de nombreux artistes, n’ayant pas crée de catastrophes. Ouf !
      Picasso, connu par le commun des mortels s’entichait facilement des égéries russes qui ont été des compagnes de nombreux artistes, tous domaines confondus au 19 et 20 ème siècles en Europe.

      A étudier pour le futur, que certaines féministes prenant le premier rôle nous entrainent dans le brouillard.

      Carla Bruni, est-elle une égérie pour Sarkosy ? 

       


      • MICHEL GERMAIN jacques Roux 17 décembre 2009 17:28

        A « Par Je Passe »,

        Vous n’avez certainement pas vu le film. Ida n’est en rien une égérie, pas plus qu’une muse pour Mussolini. Elle aime l’homme qu’elle a aimé un jour. Elle est dévorée par la passion de l’amour, lui par la folie du pouvoir...Elle ne recule jamais ; il fuit. Elle ne voit que lui, il ne sait plus qu’elle existe, il ne veut plus qu’elle existe ; Elle est sa faille, sa faiblesse, et le Duce ne peut se montrer faible comme un homme, simplement...
         
        Loin, mais si loin du féminisme, de Carla Machin, de la dette, de la grippe...Si vous saviez ?!


        • je passe 17 décembre 2009 18:28

          Jacques

          En effet, je n’ ai pas vu ce film mais les les femmes peuvent être amoureuses et pousser leurs hommes à des folies.

          J’ai simplement voulu y apporter un parallèle avec les égéries amoureuses ou pas sachant mettre en valeur les qualités de certains hommes hors du commun.


        • Vincent Delaury Vincent Delaury 17 décembre 2009 18:20

          « Elle aime l’homme qu’elle a aimé un jour. Elle est dévorée par la passion de l’amour, lui par la folie du pouvoir...Elle ne recule jamais ; (...) » (Jacques Roux)

          Oui, c’est tout à fait ça, merci pour votre intervention.


          • MICHEL GERMAIN jacques Roux 17 décembre 2009 22:10

            ...de rien.


          • ralph 18 décembre 2009 19:59

            Je suis bien d’accord avec tout ce qui a été dit sur ce magnifique film par Vincent Delaury et Jacques Roux Je suis sorti du ciné en pensant que j’avais pu voir l’oeuvre bien faite d’un cineaste qui sait bien faire les choses.
            Par contre la copine qui m’accompagnait ne l’a pas vu du meme oeil ! Pour elle , batir toute une histoire sur des rumeurs ça l’énerve... et ça a gaché mon plaisir de la voir raler à ce point !
            Je pense que depuis le temps de la guerre des vraies recherches étalées ont du etre faites pour rétablir cette verité. Est-ce que quelqu’un peut bien confirmer ou infirmer cette histoire basée sur des temoignages et faits réels ? Je n’ai pas retenu le titre du livre duquel le film a été tiré, qui apporterait peut etre d’eau à mon moulin ;
            Merci d’avance ! et j’irai voir les films del signore Bellocchio avec d’autres !


            • Vincent Delaury Vincent Delaury 18 décembre 2009 20:29

              ralph : « Est-ce que quelqu’un peut bien confirmer ou infirmer cette histoire basée sur des temoignages et faits réels ? »

              Il s’agit bien d’un film inspiré de faits réels. N’étant pas historien de formation, je peux simplement vous dire ce qu’on lit à peu près partout dans la presse, et Net (www.lejdd.fr : http://www.lejdd.fr/Culture/Cinema/Actualite/L-amour-pietine-de-Mussolini-152384/), à savoir que Marco Bellocchio a pris connaissance de cette histoire Ida Dalser/Benito Mussolini en voyant, il y a quelques années, un documentaire à la télé. Et, comme il le précise lui-même en interviews, il existe deux livres qui ne se contentent pas de la version officielle du Duce mais relatent cette histoire-là, c’est « La moglie di Mussolini » de Marco Zeni et « Il figlio segreto del Duce » d’Alfredo Pieroni. Cordialement, VD.

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