Wilhelm Reich, l’anti-résistant machiavélien (Viabilités psychanalytiques en perspective 6)
Après avoir traité d'Otto Gross, penchons-nous sur un autre freudo-marxiste, critique analytique du fascisme comme autoritarisme paternel doublé de domestication maternelle exaltée, pionnier de la « révolution sexuelle » et des plannings familiaux : Wilhelm Reich (1897-1957). Pour lui, la solution à tous vos problèmes psychiques serait l'orgasme. On ne peut pas nier que ça exalte, mais on ne peut pas nier non plus qu'on peut s'y épuiser, s'y finir.
Jusqu'ici, tout le donne gagnant, selon les plébiscites « progressistes » (en réalité néo-conservateurs) contemporains. Mais justement, l'intéressant est de mettre le reichisme en perspective, pour commencer freudo-marxiste. Il y a militantisme révolutionnaire, à mille lieues des options politiques de Freud, encore que Freud fraya la voie des gender studies … c'est dire à quel point tout cela peut être confondant, d'autant plus que les nazis pratiquèrent une libération sexuelle relative, doublée du transhumanisme eugénique vers l'übermensch : les ambiguïtés sont grandes.
D'autant plus grandes, que le roman biographique Vipère au point témoigne très bien de l'autoritarisme maternel doublé de l'éviction paternelle (sans parler des nonnescatholiques), que la « révolution sexuelle » a surtout dû son existence à la contraception popularisée pour le contrôle des populations et que les missions des plannings familiaux peuvent aussi être ministérielles désormais.

Alors penchons-nous sur la psychanalyse reichienne. D'emblée, nous nous permettrons de dire qu'elle fonctionne comme son nom : comme un Reich, comme un Empire. (La coïncidence était trop tentante pour ne pas la relever, après ce que nous avons conclu.)
Dans son magnum opus L'Analyse caractérielle, Wilhelm Reich est d'abord freudien. Très clairement, axiologiquement, il y a pour lui une valeur du complexe d’œdipe : toutes ses analyses caractérielles s'organisent en vue d'en cerner la singularité chez un analysant. Où c'est bien là que le bât blesse : car Wilhelm Reich est un traqueur invétéré, et même un trappeur. Cela s'apparente chez lui à une partie d'échecs où il doit faire mat. Comment cela fonctionne-t-il ?
La résistance
Comprenons qu'en psychanalyse, il y a un concept extrêmement important, qui est celui de résistance, et précisément de l'analysant. C'est un concept déjà élaboré par Freud-même, qui, il faut le dire, a été marginalisé consciemment et inconsciemment par la grande majorité de ses continuateurs, en dehors de Wilhelm Reich. Il était donc bienvenu que cet homme s'y intéresse et, après tout, c'est aussi parce qu'il s'y est intéressé avec sa pertinence et son honnêteté, que les autres continuateurs ont aussi laissé de côté cet intérêt.
Wilhelm Reich est profondément honnête, jusqu'à reconnaître ses ratés avec des analysants : cela le rend forcément appréciable, surtout de nos jours après le Livre noir de la psychanalyse, tandis que nous raisonnons de façon empirico-rationaliste « fanatique » malgré la reconnaissance d'effets divers où la psychanalyse aurait des créneaux …
Bref, Wilhelm Reich semble scientifique, et d'autant plus scientifique qu'il court au-delà vers une typologie caractérielle, doublée de ce qu'il appela l'« orgonothérapie », élucubration d'un homme devenu schizophrène alors (contrairement à l'erratisme schizoïde d'Otto Gross, toujours dubitable quant à sa psychose). Wilhelm Reich est profondément honnête, disions-nous, et donc il manifeste une forme de pertinence.
En somme, ce qui est très pertinent, c'est lorsqu'il parle des éludements, des simagrées, des évitements, des alambics, des contournements, des feintes, des agacements et autres fuites, de la part d'un analysant – surtout au début de la cure – observé par un psychanalyste. Mais, à vrai dire, par tout type de psychiatre ou de psychologue aussi … à cette nuance que certains psychologues vont les admettre avec pitié, tandis que certains psychiatres vont s'en servir « chirurgicalement » avec ingérence, en vue d'un soin.

Un continuateur.
Le manque d'empathie reichien
La différence entre le psychologue et le psychiatre, d'une part, et le psychanalyste, d'autre part, c'est que le psychanalyste reconnaît les résistances pour une part naturelle du psychisme – comme le psychologue, mais – sans pitié particulière, tandis que le psychanalyste escompte une « chirurgie » – comme le psychiatre, mais – sans ingérence. C'est qu'il s'agit d'humain, et que l'on a une personne respectable en face de soi. D'ailleurs, le psychanalyste juge que la pitié est une forme d'ingérence, au niveau de sa pratique, au même titre que que la « chirurgie » psychiatrique … car, au fond, on n'éprouve de la pitié que par irritation devant les maux. En psychanalyse, on vise normalement une rémission, au travers de la confrontation avec les émois et les vœux qui éprennent l'autre jusqu'à l'os. Mais enfin, tout ceci ne signifie toujours pas que au niveau de sa pratique, le psychanalyste soit sans empathie (faculté de deviner « où en est » autrui) ni qu'il retienne toute opération.
Par exemple, Sándor Ferenczi et Françoise Dolto utilisaient beaucoup l'empathie : François Dolto jusqu'à la pitié (chrétienne) il faut le dire (donc en dérivant vers une psychologie chrétienne), mais Sándor Ferenczi fut le disciple « préféré » de Freud. C'est dire que l'analyse du transfert (de la relation analysant-analyste) en termes d'empathie, est validée par le pater familias de la psychanalyse … ou du moins cette figure de pater familias que l'Histoire de la psychanalyse a voulu faire de Freud, depuis Ernest Jones, et qui lui vaut aujourd'hui d'être voué aux gémonies onfrayiennes ou autres, telles qu'en gender studies, absurdement … Passons.
Si Sándor Ferenczi représente bien un être-empathique du psychanalyste (sans quoi d'ailleurs, jamais Mélanie Klein, Donald Winnicott, Hannah Freud ou François Dolto n'auraient développé la pédopsychanalyse : il en faut avec les enfants … ) … si Sándor Ferenczi représente bien un être-empathique du psychanalyste, notre sujet ici, Wilhelm Reich, en est dépourvu. Car au contraire, Wilhelm Reich s'impatiente des résistances de l'analysant. En effet, dans l'Analyse caractérielle, l'auteur fait la démonstration qu'il a du caractère et qu'il cherche à traquer, et même trapper, ce qu'il désigne comme caractères, en face de lui.

Le faux problème
Wilhelm Reich perçoit donc d'emblée le caractère de ses analysants pour un problème caractériel. Il est vrai que Freud avait déjà ragé contre les résistances de ses analysants, et Wilhelm Reich aura prétendu pouvoir faire mieux que son mentor …
Si le caractère des analysants est un problème caractériel, la question qui se pose soudain est celle de savoir dans quelle mesure Reich n'est pas lui-même caractériel (impatient) face aux résistances des analysants. Son avenir-schizophrène plaide pour des antécédents d'impatience et une telle caractérielleté dans sa démarche, si l'on peut dire.
Là où c'est bien plus grave, c'est que ça inverse les rôles en l'imputant cette « caractérielleté » aux analysants : c'est leur adresser inconsciemment le reproche d'être de mauvaise foi et de refuser leur analyse (en fait Reich l'exprime ouvertement, alors qu'ils sont manifestement présents et en redemandent pendant des mois, bien qu'ils aient des résistances inconscientes, ce que l'auteur ne veut pas comprendre irrespectueusement). Où Reich se décide alors à confisquer l'analyse, à travers diverses traques et trappes invétérées.
C'est de la folie, au point de vue strictement psychanalytique, bien que certaines psychologies aient jugé bon de se baser sur le reichisme ultérieurement. Mais, au point de vue psychanalytique, notre diagnostic devient patent, quand on sait que Wilhelm Reich s'est décidé à parler de cuirasse caractérielle automatique (comme si tout le monde était ainsi verrouillé avec détriment … ), et qu'ensuite il est devenu schizophrène en partant sur l'orgonothérapie, pour la démanteler (en doublant Freud et la psychanalyse). On peut le saluer pour une tentative de progrès dans la recherche, mais si ça s'est passé tout autrement en tant que jalousie (envers Freud, d'une part … et envers le caractère de ses analysants !). Il escomptait une happycratie pour le meilleur – et surtout pour le pire.

Machiavélisme
Wilhelm Reich explique avoir trouvé une typologie caractérielle, en pratiquant ce qu'il nomme littéralement une réduction caractérologique. Si de nos jours, nous parlons « d'hystériques », de « compulsifs », de « phalliques-narcissiques », etc. comme s'il s'agissait d'étiquettes que l'on pouvait coller au front de quelqu'un, c'est à lui que nous le devons (jusque chez Lacan, qui s'intéressa tant « aux obsessionnels » … et désormais en psychologie et en psychiatrie).
Cette typologie lui venait de son expérience clinique, où il développait divers trucs & astuces (comme à Halloween chez les Anglophones : trick or treating ?) pour dégonder, débunker, dégoupiller « la cuirasse caractérielle » source putative des résistances de l'analysant – quand bien même ces résistances proviendraient d'un manque d'atomes crochus ou autre. C'est qu'au fond, le petit Wilhelm Reich veut être aimé … et qu'il emploie l'amour de façon schizophrénique, pour atteindre son but : c'est tors. (Bien sûr, d'autres avaient élaborés des typologies, tels que Carl G. Jung, reste que ce n'était pas pour en faire le cœur de l'analyse : sa typologie, comme toute typologie, a ses œillères et conditionnements, mais … )
À ce point, il faut alors supposer que ses patients (on ne peut plus parler d'analysants, à ce stade … ) … il faut supposer que ses patients, devaient être quelque peu masochistes, pour endurer – ce que l'on nomme désormais sur Internet – un tel trolling. Wilhelm Reich démarche comme un troll. Son dynamisme est purement machiavélien, c'est-à-dire que la fin justifie les moyens, qu'il évite de mentir tout en présentant la vérité sous un certain angle arrangeant, et qu'il ne cherche pas à tenir ses promesses mais les tient uniquement lorsque ça l'arrange.
« Masochisme »
Une telle démarche arrangeante, confine en fait à ce qu'il définissait lui-même comme caractère masochiste, qu'il développe dans une bonne part de l'Analyse caractérielle. Concrètement, si ses patients étaient masochistes de le subir … Wilhelm Reich, lui, était « masochiste » à l'égard de Freud et de ses patients. Pourquoi ?
Il faut comprendre que, pour cet auteur – et ceci fera « le charme » empirico-rationaliste de sa théorie ultérieurement … – les pulsions de mort n'existent pas, telles que décrites par Freud dans Au-delà du principe de plaisir. Hélas, il n'a pas compris le problème : les pulsions de mort sont des tendances à chosifier notre monde, ainsi que les personnes qu'il contient, jusqu'à soi-même. Ainsi peut-on les manier pour insensibles, sans perversion particulière. Par exemple, l'industrialisme a des pulsions de mort envers les animaux non-humains (et pas que les animaux), tandis que son versant managérial a des pulsions de mort envers les humains : il veut les réduire à quelques paramètres, à du « bétail » et des « ressources humaines » (ce qui est le joli mot pour « bétail humain »).
Sauf que Wilhelm Reich, s'imagine que les pulsions de mort seraient des velléités autodestructrices quasi-conscientes. Auquel point, il ne peut pas se supporter lui-même, quand il projette de doubler Freud, ses patients et la psychanalyse, dans l'orgonothérapie. Il interprète les pulsions de mort, et le masochisme idoine, pour un complexe de castration exacerbé : ce serait par crainte d'être castrée, que la personne « masochiste » préférerait une douleur moindre …
Alors, si d'une part, c'est très tordu dans la démarche (après tout, pourquoi pas chez certains ?) c'est bien plutôt de névrose obsessionnelle. Mais Wilhelm Reich n'en est pas là : de fait, il a des pulsions de mort envers Freud, la psychanalyse et ses patients, et ne peut pas évoluer (au nom-même du principe de plaisir énoncé par Freud, qu'il invoque !) vers une conception au-delà du principe de plaisir. Tout ceci ne fait que flatter l'hédonisme contemporain, et celui qu'il défendait dans la « révolution sexuelle ».
C'est d'ailleurs la raison pour laquelle Reich déploie des trésors de machiavélisme, sujet à l'esprit du temps (des Années Folles et des régimes militaristes européens, escomptant des lendemains purs et joyeux pour le prolétariat, la nation ou la race – trois notions à ne pas amalgamer entre elles, au prétexte qu'on rejetterait ces régimes, en passant). En fait, Wilhelm Reich aimerait que le monde soit beau et gentil, véritable Empire du Bien happycratic, shuntant la nécessité des résistances, refoulant donc la question des pulsions de mort, capable de tout guérir pour le plaisir … C'est trop mignon, aussi mignon que la bouille narquoise de Reich sur certaines photos, et c'est bien là le problème.

Complotisme
Depuis le début de cet article, en-tête compris, il est à voir – au travers des liens initiaux, ainsi que de la critique psychothérapeutique – que Wilhelm Reich est saisit dans les rets d'une idéologie qui falsifie sa prise en compte des choses. Freudo-marxiste, bien sûr, où « le Bien » est entièrement dans le plaisir et l'antifascisme, selon une acception toujours courante de l'antifascisme. En fait, le plaisir-même serait l'antifascisme. Où il parlait littéralement de peste émotionnelle, sur la base de ses biais cognitifs, dont ses adeptes et ses équipes seraient exempts ou s'efforceraient d'être exempts, ce qui est précisément tomber dans les travers que l'on reproche à ses adversaires prétendus puristes, en en faisant une affaire personnelle (c'en était une depuis le début de toutes façons, psychotique).
À ce point, le purisme est un manichéisme, le manichéisme emploie le machiavélisme, et le machiavélisme ne réalise paradoxalement pas à quel point il est devenu complotiste (rappelons-le : Wilhelm Reich est honnête). C'est que la peste émotionnelle est celle de la société, qu'il faudrait purifier, forme singulière d'épuration ethnique. On retrouve cela chez nos antifas et nos black blocks évidemment, qui bénéficient de la bienveillance sociale générale, contrairement à l'extrême-droite qu'on amalgame au nazisme par révisionnisme depuis Mitterrand, car il mit alors en exergue le RN alors FN, pour tacler la Nouvelle Droite et la droite catho-tradi, dans son électoralisme (1, 2). L'époque mitterrandienne était d'ailleurs bercée de freudo-marxisme, avec le structuralisme, par exemple avec Louis Althusser (qui commit le « féminicide » de son épouse, en plus d'être aussi schizophrène … ). C'est dire, comme l'ensemble de la société est dans le délire ! Or, il s'agit de complotisme de gauche et de centre, majoritaire et consensuel, jusque chez les zététiciens.
De nos jours
Avons-nous quitté ce freudo-marxisme ? Il palpite dans les courants qui se prétendent contre-culturels, comme si « la caractérielleté reichienne » faisait halluciner tout le monde en sous-main.
De plus, les méthodes reichiennes, irrespectueuses des caractères et leurs résistances (donc des personnalités et des intimités) sont allègrement employées pour la provoc, l'agitprop, la pub, le coaching, le management, l'écologie culturelle, l'agnotologie, le trolling et l'ingénierie sociale (cf. Edward Bernays ou Ernst Dichter) : emblématiquement, des télé-réalités telles que Super Nanny ou le Grand Frère. On retrouve cela chez monsieur le président Emmanuel Macron, d'ailleurs, du moins doit-on le conseiller communicationnellement en ce sens.
Pour ainsi dire, Wilhelm Reich est le père-formateur de plusieurs générations jusqu'à nos jours, autrices de maintes violences symboliques. Un petit conseil : faîtes votre vie.
Sur la bande originale du film The Beach, de Danny Boyle.
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