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Youssef Chahine (1926-2008), paix à son âme

Hommage à Youssef Chahine

Salamalikoum. On a appris la mort du grand cinéaste Youssef Chahine (1926-2008), auteur d’une quarantaine de films et monstre sacré du septième art, et c’est bien triste. Je dépose à l’instant ma crème solaire labellisée Île de la tentation et mon maillot de bain de plage estivale – je plaisante… pour faire part ici de ma profonde tristesse et de mon total respect. On n’a plus envie de chanter Alexandrie Alexandra de la même façon depuis qu’on sait que ce vieux lion égyptien, ce Fils du Nil, né en terre d’Alexandrie, est mort ce dimanche 27 juillet, à l’âge de 82 ans, après avoir passé six semaines dans le coma à la suite d’une hémorragie cérébrale. On le sait, il était hélas depuis un moment dans les eaux noires du coma, paix à son âme, donc et… merci à lui, du fond du cœur et des chœurs. Inch’Allah.

Un phare s’éteint, mais la mémoire cinéphile n’efface point ses trouées de lumière en celluloïd dans la nuit noire des salles obscures. Ecoute-moi camarade, à l’heure où l’on est inondé d’une pluie sursaturée d’images audiovisuelles décérébrées et formatées (tout-venant des torrents d’images kleenex des séries télé américaines, blockbusters bourrins et consorts), il est bon, me semble-t-il, de rendre ici un bref hommage à Chahine, cinéaste égyptien d’envergure (Alexandrie… pourquoi ? et Le Destin, c’est lui) et véritable conscience du monde. Ce cinéaste, sans être balourd dans sa démarche, offrait une « direction de conscience » en n’oubliant point d’être un provocateur facétieux, voire un «  vendeur de blagues ». Ayant été formé aux Etats-Unis (Los Angeles), il se passionnait pour les musicals américains et l’âge d’or du cinéma hollywoodien, d’un autre côté il se méfiait, voire dénonçait, une politique impérialiste américaine faite de protectionnisme et d’exclusion. Rassembleur des peuples, ce cinéaste arabe prônait la tempérance, la juste mesure, l’écoute, la parole, la tolérance, le métissage des cultures. Un de ses films s’appelait d’ailleurs Alexandrie… New York (2004), un titre manifeste pour prôner, de la part de l’Emigré et de l’Autre qu’il était, la concorde et le libre-échange des points de vue, en évitant le choc des civilisations et le fracas des idéologies à l’emporte-pièce. Par exemple, dans cette idée de nous rassembler tout en respectant le je(u) des différences, on sait bien que le sénateur de l’Illinois et candidat Barack Obama, à l’heure actuelle, est un formidable espoir pour redorer le blason d’une Amérique post-11-Septembre très… brute de décoffrage.

Silence… on tourne (la page). Un ange passe. Un film de Chahine, c’était aussi et surtout ça  : derrière les fleurs du mal, l’espérance pointait, à savoir l’aube d’un jour nouveau. On n’était pas dans le «  mal sans fleurs » comme chez Abel Ferrara (King of New York, Bad Lieutenant, The Addiction) qui rend compte du mal autodestructeur en l’homme (homo homini lupus) et dans le monde contemporain post-industriel, noir de chez noir. Avec Chahine, on espérait la Lumière et compagnie. Il l’avait bien compris, face au trop-plein de lumière bling-bling d’une mondialisation galopante de la société consumériste qui finit par tuer la lumière, il s’agit, malgré la nuit, de retrouver la lumière de l’esprit. Et son dernier film, Le Chaos (2007), dont le titre résonne comme une mise en garde visionnaire, était bel et bien un état des lieux et une mise à plat d’un certain Caire contemporain en état critique, nid de violences et de délations : il s’agissait de décrire, sans fioriture ou faux-semblants, un amour contrarié dans un climat de violence sociale, de mini-guerres civiles, d’uniformisation, de normatif, d’aveuglement né d’un consumérisme frénétique aquoiboniste et d’oppression policière à tire-larigot. Il faut le répéter, pour éviter les malentendus et un certain américanisme primaire conformiste qui semble faire florès en ce moment, Chaplin, euh... pardon, Chahine ne ménageait aucun camp, ainsi ce n’est pas pour rien qu’il avait été mis à l’index dans certains pays de la Ligue arabe, eh oui « nul n’est prophète en son pays. » Nous avions bel et bien un cinéaste adepte d’un «  Coran alternatif », comme pourrait dire un Rachid Taha.

Non sans malice et sans humour pince-sans-rire, son Destin (1997) par exemple, où il retraçait la vie du philosophe andalou libre-penseur Averroès, était, non point un pensum balourd style docu-fiction cathodique à la mode, mais un formidable pamphlet haut en couleur contre le fanatisme destructeur, les illuminés intégristes et autres fatwas ineptes. Il ne déplaçait pas le curseur de la création artistique vers le simple journalisme. Il décrivait le monde, la fa(r)ce obscure de notre pauvre planète bien malade, tout en gardant son humour, évitant ainsi de crouler sous un désenchantement généralisé, un pessimisme neuneu, un cynisme fastoche et les malheurs du monde. La gravité, chez lui, n’empêchait jamais l’alternative de l’humour. On pouvait respirer. Il faisait de son art multifaces une promesse sans cesse renouvelée. Cette leçon de cinéma et de vie confondus, à l’œuvre dans ses films-pensées, entre savoir-faire
c’était un très bon directeur d’acteurs, il a donné de beaux rôles à Omar Sharif (Ciel d’enfer, 1954), à Patrice Chéreau (Adieu Bonaparte, 1985) et à Dalida (Le Sixième Jour, 1986) et savoir-être, on l’emporte avec nous, sur notre île-cinéma, telle la possibilité d’une île. Oui, il a régné en maître sur le cinéma égyptien, comme un Satyajit Ray pour l’Inde ou un Ousmane Sembène pour le cinéma africain. Il était en gare centrale, au carrefour de tous les horizons, entre Hollywood et Bollywood en quelque sorte - «  le cinéma, c’est un transport en commun. », dixit Godard, certainement dans l’idée de voir en l’art le meilleur véhicule pour nous améliorer.

C’est peu dire que le cinéma à la fois festif et engagé de Chahine va nous manquer ainsi que ses coups de gueule et son intégrité politique et artistique : « Le cinéaste que je suis ne peut rester indifférent aux problèmes qui l’entourent. Je refuse d’être un amuseur. Témoin de mon temps, mon devoir est d’interroger, de réfléchir, d’informer. » (Chahine). Dont acte. Et on peut aussi se féliciter du fait qu’il avait été reconnu et célébré de son vivant, il avait reçu le prix spécial du 50e anniversaire à Cannes en 1997, tel était son… Destin. Au revoir Youssef, on t’aimait bien, tu sais, et choukran. J’ai envie de finir par ces mots d’Abd Al Malik
bel exemple de musique métissée entendus il y a quelque temps à la téloche : « La spiritualité est là pour nous pacifier, faire la paix avec soi c’est faire la paix avec les autres. C’est une religion, l’islam, de paix, de respect ». Ecoute-moi camarade. Encore et toujours.

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Youssef Chahine (1926-2008), paix à son âme

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4 réactions à cet article    


  • Gazi BORAT 29 juillet 2008 10:19

    Youssef Chahine restera pour moi le réalisateur du splendide "Gare Centrale" et sa galerie immortelle de personnages populaires. L’humour et la délicatesse du petit peuple, la misère, la frustration, la violence.. tout cela dans un même film !

    Ceux qui l’ont vu ne pourront jamais oublier Kennaoui, le vendeur de journaux et Hanouna, la vendeuse de limonade...


    Dans la suite de sa carrière m’ont moins plu ses références régulières à la comédie musicale américaine classique comme je regrette chez Fellini ses références au sentimentalisme de Chaplin...

    Il était le représentant le plus connu en Occident d’un cinéma égyptien riche en chefs d’oeuvre... que son souvenir incite aussi à visionner ce que d’autres de ses talentueux confrêres ont produits..

    gAZi bORAt

    • Vincent Delaury Vincent Delaury 29 juillet 2008 11:36

      Gazi Borat : " Dans la suite de sa carrière m’ont moins plu ses références régulières à la comédie musicale américaine classique comme je regrette chez Fellini ses références au sentimentalisme de Chaplin...

      Vous savez, je vous comprends tout à fait, on a tous nos préférences dans les filmographies de cinéastes de cette envergure. Mais un petit Fellini (ou Chaplin ou Chahine) vaut tellement plus que n’importe quelle bourrinade actuelle. Bien à vous.


      • Gazi BORAT 29 juillet 2008 12:30

        @ VD

        Oui, c’est exactement ça.... Mais j’avais agréablement été surpris par "le huitième jour" autant par le film dans son ensemble que par la prestation de Dalida...

        gAZi bORat


      • Allain Jules Allain Jules 29 juillet 2008 11:39

        Ce fut un très grand !

        Paix à son âme.

        http://allainjulesblog.blogspot.com/

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