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Affaires de dupes ...

Berlaudiot ne se découragea pas.

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Nous retrouvons notre bon Berlaudiot toujours en prise avec les coquins et les fripouilles. Il est proie facile pour ceux-là tant sa naïveté le rend vulnérable. Mais qu’importe les circonstances, les aléas et les facéties du sort, notre ami reste toujours d’humeur égale comme si rien ne le touchait vraiment. C’est cette faculté qui lui permet sans cesse de repartir de l’avant quitte, il faut toujours le craindre, à tomber une fois encore sur un malfaisant.

Cette année-là, l’hiver avait été particulièrement rude. Si froid d’ailleurs que la Loire était en glace, que les arbres fendaient sur pied, que les oiseaux mouraient en vol. Dans sa pauvre masure Berlaudiot grelottait, n’ayant plus guère de bois pour alimenter son poêle. C’est un jour qu’il se promenait le long de la rive qu’il aperçut une curieuse habitation d’où provenait une fumée annonciatrice de chaleur.

Il s’approcha, intrigué et plus encore quand il constata, médusé que cette étrange maison ronde était en glace. Un homme avait construit là un igloo, abri rudimentaire pour lui, maison mystérieuse pour ce gentil simple. Il pénétra à l’intérieur et fut saisi par la douce tiédeur qui y régnait. Il n’avait plus qu’une idée en tête, acquérir cette demeure dans laquelle il faisait si bon.

Berlaudiot interrogea celui qui vivait là. L’homme au regard perçant, à la mine aimable, un certain Monsieur Paul, comme il se présenta, lui fit forte impression. Bien vite, il fut question d’affaire. Monsieur Paul étant tout disposé à échanger son igloo contre la bicoque de son visiteur. C’est ainsi que le marché fut conclu dans l’instant d’une simple poignée de main.

Le temps de transférer le peu que chacun possédait et bientôt les deux demeures avaient changé de propriétaire. Le froid cessa, les beaux jours revinrent tandis que chez le naïf les murs semblaient pris d’une étrange fièvre. Berlaudiot vit ainsi fondre totalement ce qu’il venait d’acquérir. Il s’était fait rouler une fois encore.

Il trouva refuge chez des voisins compatissants qui lui libérèrent un petit coin dans une grange, contre quelques menus travaux. Mesurant sa chance à l’aulne de ce geste, le bredin se déclara disposé à tout mettre en œuvre pour saisir sa chance, retrouver sa prospérité d’antan. Il avait du courage à revendre, de la force comme pas deux, ne manquait plus qu’un beau projet pour pouvoir rebondir.

Il retrouva monsieur Paul qui justement avait décidé de défricher un terrain que personne ne réclamait. Berlaudiot, capable de pardon à moins que ce ne soit par sottise, se proposa de collaborer avec ce personnage. Un marché fut conclu entre eux, ils travailleraient de concert et se partageraient la récolte prochaine. Avant que de taper les mains, l’homme lui demanda quelle partie de la récolte serait à sa convenance : « Ce qui pousse sous terre ou bien ce qui en sort au grand jour ».

C’est ainsi qu’il fut décidé que tout ce qui resterait dans le sol serait propriété de Monsieur Paul et que ce qui en sortirait, irait tout naturellement à l’autre partie. Ils plantèrent des petits tubercules qui bien vite donnèrent des pousses prometteuses. Le gentil niais se frottait les mains, le champ fut bientôt couvert de tiges et de feuilles.

Quand le moment de la récolte fut venu, Monsieur Paul demanda à Berlaudiot de faucher sa part ce que le garçon s’empressa de réaliser, certain de faire fortune. Puis l’autre se mit à retourner le sol pour en tirer sa récolte de pommes de terre. Naturellement les fannes ne valaient rien et une fois encore, le pauvre garçon s’était fait rouler.

Le temps revint de préparer la terre pour une nouvelle plantation. Monsieur Paul proposa un autre marché avec le gentil garçon. Cette fois, échaudé par l’expérience précédente, Berlaudiot demanda à devenir propriétaire de ce qui resterait dans la terre. Son associé n’y vit aucune objection et immédiatement ils se mirent à l’ouvrage. Cette fois, ce furent des graines jaunes qu’ils mirent en terre.

Quelques mois plus tard, de magnifiques tiges se dressaient fièrement vers le ciel. Des épis indiquaient leur présence par des petites barbes brunes. La récolte s’annonçait abondante. Monsieur Paul coupa les tiges et défit les poupées de maïs. Quant à Berlaudiot, il ne trouva rien de bon dans le sol. La rage au cœur, il dut reconnaître une nouvelle défaite. Qu’importe, un jour la chance tournerait.

Le champ était proche de la Loire. La rivière s’était montrée clémente, les deux récoltes n’avaient pas eu à subir les colères des flots. L’année suivante, il fut encore conclu un marché. L’homme cette fois réclama ce qui pousserait en terre. Celui qui passait pour un imbécile se contenta de ce qui serait à la surface. C’est ainsi qu’ils plantèrent des navets.

Pour quelle raison au juste Berlaudiot se mit en demeure d’entourer le champ d’un muret de pierres qu’il scella entre elles avec de l’argile ? Les gens du village s’amusèrent de cette fantaisie tandis que Monsieur Paul, indifférent, se moquait sans jamais donner un coup de main à son associé. À la surface, la végétation donnait ses premiers signes de vie quand soudain, alors que la récolte s’approchait, la Loire se mit à déborder.

Les eaux envahirent tout le Val, noyant tous les champs y compris celui des deux associés. Dans la tourmente, la Cabane de Monsieur Paul partit au fil de l’eau comme un fétu de paille. Berlaudiot quant à lui vivait toujours dans sa grange. Celle-ci était sur les hauteurs, n’ayant pas à redouter l’assaut des flots.

Quand ceux-ci, après avoir minutieusement détruit les plantations, se retirèrent, ils laissèrent dans le champ, mystérieusement prisonniers du muret, de gros et beaux poissons qui devinrent dans l’instant propriété de l’idiot. Avec une épuisette, il fit pêche miraculeuse qu’il vendit au meilleur prix. Le hasard ou bien la chance avait voulu qu’un formidable banc de mulets s’était laissé prendre à ce piège pourtant de peu de danger.

Le prix de sa récolte transforma l’existence de celui qui ne passait plus pour un imbécile tandis que celui qui fut le plus malhonnête des deux, dut quitter le pays, ruiné et sans domicile. À toujours vouloir gruger le naïf, il avait attiré sur lui la colère des cieux. Berlaudiot pas si idiot qu’on le prétendait méchamment, édifia une nouvelle cabane là où avait débuté cette histoire. Il prit la précaution de l’installer sur pilotis, précaution qui provoqua les moqueries de tous.

Il n’en eut cure, tandis qu’il décida de planter de la vigne dans un champ. Pour se prémunir des colères de la Loire, il jeta son dévolu sur une terre du coteau. Fort du souvenir de ce muret qui avait fait tourner sa chance, il éleva de hauts murs dans sa parcelle, prenant même la fantaisie d’en mettre par rangs de vignes. D’idiot il devenait original pour les autres.

Une nouvelle occasion fut donnée à tous les gens du pays de se gausser de cet imbécile qui confiait la viticulture et la maçonnerie. La suite pourtant lui donna raison. Tout d’abord sa maison fut une des rares à être épargnée d’une nouvelle montée des eaux tandis que sa vigne prospéra d’autant plus qu’il fit passer les ceps dans les trous du mur. Le pied recevait l’eau des pluies venant de l’ouest, les feuilles se gorgeaient de soleil et de la tiédeur de la pierre de l’autre côté.

Jamais meilleur vin ne fut produit dans la région de Saumur. La chance de Berlaudiot venait de sa manière si personnelle de penser le monde. Tous ceux qui l’avaient pris pour un simple d’esprit en étaient pour leurs railleries. Il n’était pas imbécile mais simplement différent, pensant le monde avec un regard crédule parfois, décalé toujours. Il lui avait fallu quelques déboires avant que de voler de ses propres ailes.

Que ceux qui s’étonnent de la fable cessent de s’en moquer. C’est à un âne qu’on doit la taille de la vigne. C’est celui qu’on prenait pour un esprit simple qui osa la plus grande folie qui soit, installer ses ceps de part et d’autre d’un mur de pierre. Quand les gens sérieux comprirent qu’ils avaient affaire à un homme avisé, ils cessèrent de l’appeler Berlaudiot et l’un d’eux même, osa lui demander son nom. D’un grand éclat de rire, le gentil garçon avoua qu’il s’appelait Martin. Depuis son clos d’entre les murs est connu du monde entier et classé aux monuments historiques depuis 2010.

Viticolement sien.

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4 réactions à cet article    


  • Sergio Sergio 24 mars 20:17

    Bonsoir Nabum

    « Ce qui pousse sous terre ou bien ce qui en sort au grand jour ? ».

    D’où l’idée de Martin pour ses vignes : Les pieds au frais, la tête au soleil ... Et pour le coup, son Sau-mur n’était pas si sot que cela !


    • C'est Nabum C’est Nabum 24 mars 22:01

      @Sergio

      Entre sots on se comprend, l’âne et moi


    • nono le simplet nono le simplet 25 mars 13:55

      superbe légende ou histoire et étonnantes plantations dont il me semble avoir entendu parler mais dont je ne me souvenais plus

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