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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > [Cave Art Rocks] Homo sapiens et Flutiau-Hero

[Cave Art Rocks] Homo sapiens et Flutiau-Hero

 

PanFlute Hero

On continue l’aventure Cave Art Rocks, mais cette fois-ci, ce n’est plus Fuzzyraptor aux commandes mais votre humble serviteur qui prend les rênes.

Imaginez vous avec trois de vos potes, il y a 35000 ans, dans une cave du fin fond de l’Allemagne (connue sous le nom de Hohle Fels de nos jours, mais très certainement Groumpf il y a 35000 ans). Vous venez de vous taper un bon gros steak de Mammouth, dehors il fait super froid et la neige tombe dru, y’a rien sur canal paléo, pour voir du porno, faut le sculpter, bref, c’est la loose…

Hohle Fels

L’idéal pour vous et vos amis, serait de lutter contre l’ennui avec de la musique : rien de tel qu’un petit Paleo-Hero !

Quelles auraient été donc les instruments à votre disposition pour se taper un ptit bœuf entre potes ? Les plus évidents (et donc au final, les plus difficile à dater) sont le chant et la percussion. Vous imaginez bien par contre que les deux amis restants ne pourront pas entamer des solos endiablés de guitare avant un bon bout de temps. Sachez par contre que les plus anciens artéfacts pour faire gueuler vos voisins de cave à 3h du mat, étaient d’humbles flutes :

Wow, tout de suite, la rock attitude de l’homme des cavernes en prend un coup… Mais bon, avant de se foutre de sa gueule, voyons un peu la qualité de l’instrument, et ce que cela implique en terme de maitrise de l’artisanat.

Les plus vieilles flutes de l’humanité ont été découvertes par l’équipe de Nicholas Conard (ouais je sais, on choisis pas son nom…) de l’université de Tubingen. En 2008, les excavations effectuées sur le site d’Hohle Fels, situé à 20km d’Ulm, ont permis d’assembler 3 flutes vieilles de 35000 ans : une en os, et deux autres en ivoire (de Mammouth !). Parlons d’abord de la flute en os :

 

Flute d'os de Hohle Fels

 

L’équipe de Conard (je m’en lasse pas) a retrouvé 12 fragments qu’ils ont recollés pour reconstruire un instrument de 8mm de diamètre, 22cm de long et garni de 5 jolis trous circulaires. Enfin, l’os utilisé est un cubitus de vautour fauve (ou ulna de Gyps fulvus quand on a la classe !).

 

Gyps fulvus

 

Comme quoi, après un bon ragout de vautour, faut pas jeter les os !

L’instrument porte aussi les marques de sa fabrication : en effet, autour des 4 premiers trous, on peut détecter des stries qui, selon les paléontologues à l’origine de la découverte, pourraient témoigner de mesures effectuées avant de perforer les trous à l’aide d’un caillou bien affuté (un caillou Black et Decker™ quoi…). Les extrémités ont ensuite été taillées en V pour faciliter la soufflitude dans l’instrument (c’est un mot, si je veux).

Du côté ivoire de Mammouth, c’est moins impressionnant au premier coup d’œil. Seuls quelques fragments ont été récupérés, et donc pas assez pour reconstituer un instrument entier :

 

Flute d'ivoire de Hohle Fels

 

Si on peut déplorer ce manque de pièces, celles que nous possédons nous permet déjà de nous extasier sur l’ingéniosité de l’industrie dont nous étions capable il y a 35000 ans. En effet, un os de vautour a l’avantage, une fois évidé de sa moelle, d’être déjà creux. Ce n’est pas le cas d’une défense de Mammouth ! Passons sur le fait qu’il faille d’abord tuer à mains nues un pachyderme laineux d’environ 8 tonnes (ou à l’opinel si on est une chochotte). Il faut ensuite sculpter approximativement la forme de l’instrument, couper en deux, creuser l’intérieur puis recoller les deux morceaux à l’aide d’un adhésif ne laissant pas s’échapper l’air ! Quelle aventure pour jouer du pipeau !

Quand j’ai dit plus haut que le Professeur Conard avait découvert les plus vieilles flutes de l’humanité, je voulais dire les plus vieilles flutes construites par Homo sapiens. Mais qu’en est-il de l’homme de Neandertal ? Et bien il est fort possible que le bougre ait également inventé ses propres flutes. Mieux, il en aurait façonné avant Homo sapiens, puisque les os utilisés sont vieux de 43000 ans ! Le problème, c’est qu’il y a une controverse autour de l’interprétation de la construction de la seule relique découverte : la (potentielle) flute de Divje Babe :

 

Flute de Divje Babe

 

Cet artéfact, provenant d’un fémur juvénile d’ours des cavernes, a été découvert en 1995 par Ivan Turk, dans le site Slovénien de Divje Babe. Les auteurs ont daté l’instrument et déterminé qu’il est vieux de 43000 ans, époque à laquelle les hommes de Neandertal régnaient dans ces lieux . L’os est percé de 4 trous circulaires, mais porte également les marques d’un mâchouillage en bonne et due forme sur chaque extrémité, ainsi que des traces de moelle osseuse séchée tapissant l’intérieur de l’os. Du coup, on se demande si les trous ne sont pas les traces d’une morsure de carnivores, ce qui expliquerait notamment pourquoi la moelle osseuse n’a pas été complètement évidée… Bref, même si cela ressemble vraiment beaucoup à une flute, la controverse autour de cette découverte fait que par prudence, il vaudrait mieux attendre de découvrir un second artéfact Néandertalien pour confirmer définitivement que nos plus proches parents savaient déjà faire la teuf bien avant nous… Si ça se trouve, on leur a même piqué l’idée !

Pour étayer l’hypothèse qu’il s’agisse bien d’un flute, Jelle Atema est allé jusqu’à sculpter sa propre réplique de la flute de Divje Babe à partir d’un os fossile d’ours des cavernes (vieux de 50000 ans). Quand il s’est mis à souffler dans le bidule, voici ce que l’on a pu entendre : reconstitution sonore de la flute de Divje Babe.

J’imagine maintenant que vous vous demandez à quoi ressemble le son de nos plus vieilles flutes à nous. Malheureusement, la flute en os de vautour n’a pas encore été dupliquée, et les fragments de flutes d’ivoires son trop parcellaires pour espérer en tirer quoi que ce soit. Par contre, il existe d’autres flutes, certes plus récentes, mais dont on a réalisé des copies pour en tirer un son. Elles proviennent du site de Geißenklösterle, à quelque kilomètre de celui d’Hohle Fels. Datant d’il y a 30000 ans, c’est plusieurs flutes d’ivoire (encore de mammouth) et une flute de radius de cygne qui ont été découvertes.

 

Flute de cygne de Geißenklösterle

Flute d'ivoire de Mammouth de Geißenklösterle

 

La flute de Mammouth ci dessus est un collage de près de 31 fragments ! Quant à la flute de cygne, elle a permis de construire une réplique qui a été jouée lors d’une séance mythique de Flutiau-Hero devant les micros et caméras de la terre entière :

 
Download this MP3 - (Right Click)

 

Rooh la te-hon ! S’il croit pouvoir pulvériser son score à Flutiau-Hero, le pauvre…

Mais au final, pourquoi penser que les premiers sons de flutes d’Homo sapiens aient été si conventionnels. Moi je m’imagine très bien entendre les premiers slams des lèvres talentueuses du précurseur de Nathan Flutebox Lee !

 

Et maintenant, la prochaine fois que vous rencontrerez les hordes de collégiens massacrant l’ode à la joie sur leurs flutiaux de plastiques, dites vous bien qu’il s’agit là d’une coutume ancestrale, et que ces sons inhumains résonnant dans notre environnement urbain, correspondent très certainement à l’apanage de ceux qui envoutaient nos premiers logis cavernicoles.

 

Liens :

Article Not Exactly Rocket Science

Article National Geographic

Article Futura Sciences

Article Hominides

Article sur la flute de Divje Babe

 

Références :

Conard NJ, Malina M, Munzel SC : New flutes document the earliest musical tradition in southwestern Germany. Nature 2009, 460(7256):737-740.

Adler DS : Archaeology : The earliest musical tradition. Nature 2009, 460(7256):695-696.

Conard N, Malina M, Münzel S, Seeberger F : Eine Mammutelfenbeinflöte aus dem Aurignacien des Geissenklösterle : neue Belege für eine musikalische Tradition im Frühen Jungpaläolithikumauf der Schwäbischen Alb= A mammut ivory flute from the Aurignacian deposits of Geissenklösterle. Archäologisches Korrespondenzblatt 2004, 34(4):447-462.

Morriss-Kay GM : The evolution of human artistic creativity. J Anat 2010, 216(2):158-176.

 
Ivan Turk, ed. (1997). Mousterienska Koscena Piscal in druge najdbe iz Divjih Bab I v Sloveniji (Mousterian Bone Flute and other finds from Divje babe I Cave site in Slovenia), Znanstvenoraziskovalni Center Sazu, Ljubljana, Slovenia. ISBN 9616182293.
 
Francesco d'Errico, Graeme Lawson, Christopher Henshilwood, Marian Vanhaeren, Anne-Marie Tillier, Marie Soressi, Frederique Bresson, Bruno Maureille, April Nowell, Joseba Lakarra, Lucinda Backwell, and Michele Julien (March 2003). Archaeological Evidence for the Emergence of Language, Symbolism, and Music — An Alternative Multidisciplinary Perspective. Journal of World Pre-history Vol 17, #1.

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6 réactions à cet article    


  • Fergus Fergus 4 février 2011 10:50

    Merci, Taupo, pour cet article très instructif et fort amusant.

    La flûte, un instrument toujours très prisé, notamment en politique sous sa forme la plus rudimentaire : le pipeau, dont Sarkozy est un virtuose incontestable.

    Autre instrument, très prisé dans les couloirs du métro : la flûte de Pan sud-américaine, ce fameux siku qui n’a rien à voir avec une attraction du Crazy Horse.

    Bonne journée.


    • easy easy 4 février 2011 12:09

      Bon bon, alors continuons sur la flûte.

      Certes, il y a les os qui sont souvent des tubes. Mais il y a aussi le bambou (il existe des variétés pleines mais la plupart sont creuses). Une fois les cloisons de séparation situées au niveau des noeuds cassées, on se retrouve avec un tube léger et solide.

      Au Vietnam, où il y a beaucoup de bambous, il y a plus de 50 ethnies (un record),. dont la plupart sont montagnardes et méconnues (Hmongs et consors..) Et bien la flûte est leur truc. On en ferait la collection, je crois qu’on atteindrait facilement les 300 modèles différents.


      [Et il y a des flûtes doubles, deux flûtes utilisées simultanément, depuis les Grecs anciens (Cf Hypahie-Agora), depuis les Océaniens aussi anciens. Flûtes doubles dans lesquelles on souffle avec la bouche, mais pas toujours. Bin voui, ya pas qu’avec la bouche qu’on peut souffler dans une flûte, les amis. La cornemuse étant une déclinaison particulièrement aboutie du principe multi flûtes]



      Nos amis Japs, ils en ont des flûtes de toutes sortes. Ils affectionnent en particulier le shakuhachi. Vous savez, c’est cet instrument qu’on entend dans les films d’Akira Kurosawa, ambiance dépouillée, son de flûte qui arrache le coeur...

      Vous savez la méticulosité extrême des Japs. Et bien les shakuachi devaient être fabriqués avec une précision diabolique. Par exemple, le diamètre des trous était contrôlé et rectifié par adjonction de couches de laque. Cette laque rendait certes les trous plus inusables mais ils étaient ainsi façonnés au micron près.

      Dans les pièces traditionnelles japonaises, il y a fatalement des morceaux de shakuachi. Certains particulièrement difficiles rendaient leurs exécuteurs célèbres.

      Et une secte, vous savez, de ceux qui ont un chapeau tressé qui retombe sur le cou en étant alors un peu plus ajouré au niveau des yeux, (Cf « Les poignards volants »). Secte dont les membres se faisaient la réputation de jouer parfaitement le shakuachi, la secte fuke. Ses membres avaient le privilège shogunal de jouer de cet instrument et pouvaient arpenter le pays avec le visage quasiment dissimulé. Du coup, espionnite aigüe faisant, on prit l’habitude de tester tout moine promeneur ainsi masqué en lui demandant d’éxécuter une oeuvre très difficile au shakuachi. S’il échouait, il était considéré comme faux Fuke donc vrai espion et exécuté.



      Faisons-nous une réflexion. Quand un type invente un instrument ab nihilo ou par adaptation-modification, il en est jaloux. Naturellement jaloux. De tous temps, les facteurs-utilisateurs d’instruments de musique, tenaient très probablement à préserver leur secret. La rareté des instruments retrouvés dans les sites archéologiques pourrait découler de cette jalousie fondamentale.

      La jalousie des prométhées les secrets de fabrication, les savoir-faire, dans tous les domaines (musique, outils, sidérurgie, poterie...), auront certainement contribué à la rareté des pièces retrouvées intactes (les beaux objets qu’on retrouve intacts étant justement ceux placés dans des tombes, là où personne n’est censé aller fouiller).
       
      Le secret était probablement si conceptualisé, si bien compris, si bien protégé, qu’il devenait une valeur en tant que tel. Certes, un secret aura toujours permis de se faire du fric, mais autrefois on ne se faisait pas des montagnes de fric à la Sony ou à la Microsoft et le secret pouvait n’avoir qu’une valeur métaphysique. On pouvait y trouver une raison de vivre ou de mourir. 

      Ou la la , je déborde du sujet !

      Je finis donc.

      Et bien ce serait Jules Ferry, qui (dans le prolongement des scientifiques), en vulgarisant le savoir, la connaissance, en forçant tous les Français à parler et à écrire français, en faisant disparaître les patois nationaux mais aussi des colonies, aura démoli la composante la plus métaphysique donc la moins matérialiste du Secret.
      Et Julian Assange n’aura rien arrangé à cette tendance.

      Les dieux apprécient la musique et détestent la transparence.


      • jluc 4 février 2011 18:53

        plus que le secret de fabrication, je pense que la plupart des instruments à vent étaient fait surtout de roseaux ou autre végétaux, qui n’ont pas été conservés.


      • jluc 4 février 2011 15:25

        J’imagine que quand Homo-sapiens n’avait pas un bout d’os à se mettre aux lèvres, il faisait une petite turlutte... (d’où son appellation d’Homo-sapiens... ?)

        « Selon certains, la turlutte constituerait une imitation vocale d’un instrument musical, tel que le violon ou la flûte. » ... pour Wikipédia . Au Québec, la turlutte est une forme de chant traditionnelle et populaire utilisant des onomatopées ou des mots courts...

        La turlutte est aussi un instrument de musique, dont je n’ai pas trouvé d’illustration (sans doute à vent).

        Une intéressante définition de la turlutte

        Une petite mise en bouche sur la turlutte que j’aime beaucoup : Mes Souliers Sont Rouges - La Turlutte J’adore les paroles :

        « Quand plus rien ne va

        que tout ne va pas

        quand plus rien n’est droit

        que tout est de guingois... »

        « Turlutte avant d’aller au lit, fait passer bonne nuit »


        • alberto alberto 4 février 2011 16:31

          Il y a aussi le flageolet et le piccolo, mais moi ç’ui quej préfère c’est le fifre !

          Joli article !


          • Pyrathome pyralene 4 février 2011 17:42

            Très bel article,

            Mais, l’homme des cavernes avec plein de poils et son gourdin, c’est du pipeau, bien entendu........
            Merci à l’équipe de Monsieur Conard......du bon boulot !!  smiley smiley

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