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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > Dans la maison vide

Dans la maison vide

La page ne se tournera jamais.

Les déménageurs ont achevé leur travail. Il ne reste plus rien d'un pan de votre existence. Les souvenirs sont désormais bien rangés dans des cartons, prêts à aller écrire une nouvelle page, ailleurs. C'est le moment de faire un dernier tour, une ultime vérification avant que de fermer la maison et de confier les clefs à d'autres.

Il n'y a rien d'autre que des murs vides, quelques traces sur le papier rappelant qu'il y avait là un tableau, ici un miroir. Vous allez d'une pièce à l'autre, le silence s'impose à vous, terrifiant tout autant que ce désert qui vous glace le sang. Rien de ce qui a été ici ne sera plus. Vous ne pouvez vous empêcher de revoir le film de cette vie dans ce qui fut votre maison natale.

Reviennent les souvenirs, les images de ceux qui ne sont plus, qui ont quitté la place avant le dernier acte. Vous vous surprenez à faire partie du décor, vous êtes là, enfant, à courir dans les couloirs, à vous précipiter vers le sapin de Noël. Tout soudain revit, chargé d'une nostalgie qui vous noue la gorge, mouille vos yeux et vous emporte dans un flot d'évocations.

Puis vous vous figez. Il vous semble que vous sortez de ce corps d'adulte, que vous replongez dans ce passé que le cours du destin a souhaité annihiler brutalement. On vous appelle en bas, les représentants des futurs propriétaires attendent que vous leur passiez le flambeau. Ce qu'ils ne savent pas c'est que jamais votre petite flamme ne s'éteindra, vous hanterez à jamais cette maison d'enfance.

Vous vous décidez enfin à descendre les rejoindre. Cette fois, le flot des larmes cède, vous vous laissez aller à ce trop-plein de regrets que jusque-là, l'activité avait contraint. Il vous faut évacuer cette douleur insupportable, cette perte à vous-même vous paralyse au moment de faire l'ultime pas, celui qui fera que cette maison ne sera jamais plus la vôtre.

Le moment est trop pénible. Votre corps veut résister à cette raison qui impose cette terrible amputation. Votre nez se met à saigner, une véritable hémorragie qui atteste symboliquement sans doute qu'on vous a arraché une part de votre existence. Pourtant ce ne sont que des murs, un bien matériel qui a changé de mains …

Mais qu'importe les mains, c'est l'âme qui se refuse à franchir la porte, à boucler bien plus qu'un épisode parce qu'il ne cessera jamais plus de tourner en boucle dans votre esprit. La maison natale, pour ceux qui ont eu le bonheur de naître chez eux, c'est un trésor merveilleux qui ne devrait jamais vous être dérobé.

Le temps a passé, le souvenir de cet ultime moment reste à jamais gravé dans ma mémoire. Les larmes me coulent encore tout en écrivant ses lignes insatisfaisantes, qui ne pourront jamais décrire l'arrachement, le vide, la privation, le sentiment de perdre tout. Les clefs ont changé de propriétaire, la maison vivra une nouvelle aventure dont vous ne serez qu'un témoin extérieur, privé du bonheur de revenir parfois sur ses pas.

La vie a repris ses droits. La maison a été découpée en tranches, elle était trop grande pour une seule famille. Un magasin, une agence, des appartements qui sont souvent à louer. Ce panneau qui me pousse à rêver de me porter candidat à une location qui n'aurait aucun sens. Je ne peux m'empêcher de passer régulièrement devant ce qui fut mon domaine, ma demeure, mon trésor.

Tourne dans ma tête la chanson de Polnareff qui m'a poussé à écrire ceci. Vaine tentative ce panthéon personnel de simples murs, une façade, un modeste bien matériel, voué lui aussi à la disparition, un jour lointain. Pourtant rien n'y fait, je suis à jamais dans cette maison. Personne ne pourra m'en déloger.

À contre-jour.

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4 réactions à cet article    


  • sophie 9 avril 11:58

    Superbe, merci


    • juluch juluch 9 avril 21:21

      Moment difficile en effet......

      les pans entiers de l’enfance qui vous remonte à la gorge.......


      • JohnLucket JohnLucket 10 avril 09:03

        Bien écris, tu connais la chanson de benabar ?

        je me suis perso amusé à revisiter 20ans plus tard la maison vendue de mon enfance….


        • Lambert 11 avril 14:43

          Emouvant. J’ai connu ça aussi.

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