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Dans la mélasse

 

C'est la faute à Napoléon.

 

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Ce qu'il advint à nos sucriers par la faute d'un petit caporal est un peu fort de café et m'impose de vous en faire l'amer récit. Naturellement, je ne prendrai pas de pince pour vous servir un ersatz insipide en lieu et place de ce bon sucre qui nous venait de nos îles lointaines

Depuis que la canne à sucre avait trouvé une nouvelle terre d'adoption, les affaires allaient plutôt bien pour nos bourgeois de barrique à quelques milliers de kilomètres de ce travail de forçat. Un sirop de canne, épais et visqueux, trouvait alors place dans des barriques qui traversaient l'Atlantique jusqu'à Nantes. Là, un changement d'embarcation favorisait un transfert jusqu'en Orléans, ville qui s'était lancé dans la première grande opération de blanchiment de l'argent sale.

Je devine à votre circonspection que mes explications vous laissent pantois. Pour vous éviter de boire la tasse lors de la remontée de la Loire, me faut aller plus avant dans les explications. Dans la cité ligérienne, un hollandais entreprenant, las de ce faire du mauvais sang dans son plat pays, vint tenter l'aventure sur nos rives.

 

L'homme avait dans ses papiers une formule magique pour transformer non le plomb en or, quoiqu'il y avait un peu de ça, mais le sucre roux non raffiné en merveilleux pains parfaitement blancs, de quoi oublier la couleur associée bien malgré elle à sa culture. Blanchir le sucre c'était lui ouvrir les portes des salons et de la cour, lui octroyer des lettres de noblesse dans une société plus soucieuse des apparences que de la morale.

C'est avec du sang de bœuf qu'eut lieu cette formidablement rentable métamorphose. Les orléanais mirent les petits pots dans les grands pour fabriquer à tire larigot des pains de sucre qui prenaient rapidement le chemin de la capitale sur des charroies. Tout allait pour le mieux jusqu'à ce que le petit caporal se mit en tête de conquérir l'Europe tout en contrariant les sujets de la perfide Albion qui avait retrouvé leur hégémonie sur les océans après le désastreux (pour eux seulement) épisode de Chesapeake.

La réaction anglaise n'y alla pas par le dos de la cuillère. Le blocus maritime priva cruellement nos raffineries de cette mélasse si précieuse. Le café et le chocolat subissaient le même sort, les raffineurs avaient les jambes en coton en constatant la terrible dégradation de leurs fournitures en matière première. Les premières fermetures se firent tandis que les pots vides au lieu de finir en gravât servirent sur les toits de la ville, comme faitage de cheminée.

 

Pendant ce temps, l'Empereur n'entendait pas rester sans réagir devant cette insidieuse manœuvre. Il manda un agronome afin qu'il trouve une plante autochtone pour produire le précieux sucre, devenu si agréable aux palais nationaux. Jean-Baptiste Quéruel installé à Montlouis sur Loire sélectionna la betterave sucrière. Ne manquait plus que de convaincre les paysans de la cultiver.

Ce ne fut pas aisé. Comme souvent, la nouveauté effraie, s'oppose à des réticences et des réserves. Napoléon connaîtra la déroute avant que la Beauce et la Brie se couvrent des champs de betteraves. Les raffineries orléanaises ayant dû baisser pavillon au profit de grandes sucreries qui connurent à leur tour leurs heures de gloire.

Pour le bicentenaire de la mort du monarque, la boucle est bouclée. Le sucre a mauvaise presse, il a surtout été trop exploitée par une industrie agro-alimentaire plus soucieuse de ses bénéfices que de notre santé. L'histoire du sucre dans notre région semble tirer à sa fin. Nos grandes sucreries prennent la poudre d'escampette. J'ai voulu ici mettre un pavé dans ma tasse, la chose n'a jamais été des plus honorables.

Si vous ne pouvez vous passer de sucre, préférez donc les produits non raffinés aux ersatz douteux de saccharose et autres produits mystérieux. Le mieux sans doute serait de vous en passer pour apprécier au mieux le goût naturel des choses.

Caporalement sien.


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16 réactions à cet article    


  • pierrequiroule 21 août 11:42

    Comment se fait-il qu’il faille toujours se passer des bonnes choses ?

    C’est frustrant ! smiley


    • C'est Nabum C’est Nabum 21 août 11:53

      @pierrequiroule

      La tyrannie de la santé...

      ça ne vous dit rien ?


    • Pierre Régnier Pierre Régnier 21 août 14:08

      Vous voudriez qu’on préfère le sucre non raffiné.

      Je ne sais pas où l’on en est actuellement aux Antilles mais, il y a un demi-siècle, quand je vivais en Guadeloupe, les décideurs de l’économie locale pensaient encore que, même dans le sucre, il fallait tenir compte de l’éthique qui prévalait dans d’autres domaines : le blanc c’est mieux.

      Alors on consommait surtout du beau sucre blanc qui, produit roux de la canne qu’on avait sous les yeux, était envoyé en métropole dans des grands bateaux, lesquels revenaient ensuite chargés du sucre blanchi là-bas, forcément bien meilleur.

      On avait, mais c’est un détail, le culot de trouver qu’il était trop cher.


      • C'est Nabum C’est Nabum 22 août 08:15

        @Pierre Régnier

        La couleur manque singulièrement d’éthique


      • Mellipheme Mellipheme 21 août 16:52

        Merci pour cet article intéressant. j’ai appris quelque chose sur notre histoire sucrée smiley

        Et j’approuve complétement sa conclusion.


        • C'est Nabum C’est Nabum 21 août 17:11

          @Mellipheme

          Merci


        • juluch juluch 21 août 21:05

          Pour ma part café sans sucre.

          merci pour ce bout d’Histoire !!


          • C'est Nabum C’est Nabum 22 août 08:14

            @juluch

            Moi aussi

            Allons y de ce pas


          • exocet exocet 21 août 22:31

            Bonjour, Cenabum

            nous apprenons souvent en vous lisant merci


            • C'est Nabum C’est Nabum 22 août 08:14

              @exocet

              Vos propos sont du miel


            • babelouest babelouest 22 août 05:24

              De mon côté, comme Juluch je prends mon café sans sucre, le thé (très fort) aiussi, mais j’ai toujours à la maison du sucre roux ou des cassonades, pour le mojito.

              Un ami avait vécu pas loin de 10 ans aux Îles, ses filles en rentrant de l’école passaient au milieu des champs de canne à sucre.Quand elles sont devenues nubiles,il préféra demander à rentrer en métropole : l’après-midi, rhum aidant, les ouvriers des champs avaient parfois des idées en les voyant passer, surtout qu’elles auraient pu être mannequins...


              • C'est Nabum C’est Nabum 22 août 08:15

                @babelouest

                Prudence


              • chantecler chantecler 22 août 08:41

                Salut Nabum ,

                Puisque tu parles de mélasse je me permets de fournir les décomptes et les mécomptes de l’AFP :

                https://www.francesoir.fr/afp-afp-france/lapproche-de-la-rentree-un-nouveau-samedi-de-mobilisation-des-anti-pass-sanitaire

                Aux dernières nouvelles ils ne resterait plus qu’un quarteron de manifestants dans les rues , tout juste échappés de saint Anne .

                Officiellement ...

                Lire les commentaires .

                Cdt.


                • C'est Nabum C’est Nabum 22 août 10:31

                  @chantecler

                  Ni à la police ni à la préfecture, les conteurs n’ont du talent


                • Francis, agnotologue Francis, agnotologue 22 août 13:57

                  Le sucre c’est ce qui donne à son café un gout amer quand l’amateur de sucre, pas de café a oublié d’en mettre.

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