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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > L’agneau mystique de Van Eyck (deuxième partie)

L’agneau mystique de Van Eyck (deuxième partie)

Les tableaux anciens sont parfois de véritables livres d’histoire. Dans mon article précédent, première partie de mon étude sur le célèbre retable de Gand, j’ai présenté le polyptyque, volets fermés, en préambule, comme l’imposait jadis, très certainement, le cérémonial. Voilà bien l’intelligence du pédagogue qui, avant de proposer des réponses, place l’élève face à une interrogation. En ouvrant les volets, nous entrons maintenant au cœur du mystère.

Remarque préliminaire

A-t-on vraiment compris ce que Van Eyck a voulu dire dans cet ensemble de tableaux ? Ou plutôt, a-t-on vraiment compris le message que Rolin et le duc de Bourgogne ont demandé au peintre d’adresser au peuple pieux des Flandres ? Pour cela, essayons de nous mettre dans l’esprit du grand chancelier dont on sait qu’il inspirait la politique du duc (le bourgmestre de Gand n’est dans le tableau, en tant que donateur, que parce qu’il est partisan de cette politique de rapprochement et qu’il la soutient financièrement).

Rolin était père d’évêque, certes, mais comment comprenait-il sa religion ? Une chose est certaine : beaucoup plus dans le symbolisme que dans le dogme, ce qui explique qu’il ait rencontré, à un certain moment, quelques difficultés avec la hiérarchie religieuse de son temps... de même que Léonard de Vinci.

Une autre chose est certaine : étant né à Autun, citoyen de cette ville, Rolin a littéralement baigné dans la culture héritée des Eduens. Il a médité devant les sculptures et les fresques des temples antiques et il les a certainement bien mieux comprises que nos contemporains d’aujourd’hui (voyez les articles que j’ai publiés sur Agoravox et les critiques dont on m’a accablé). Car si l’on accepte ma réinterprétation de l’Histoire, on constatera avec étonnement que la pensée de Rolin s’inscrit indubitablement dans une évolution de la pensée éduenne. Je rappelle que, dans ma réinterprétation, ce sont des colons venus du Proche-Orient qui ont apporté jadis en Gaule la culture religieuse qui a fait ce que nous sommes. La conversion du pays au christianisme par quelques missionnaires/apôtres venus de Palestine pour répandre l’évangile, à l’image de ce qui s’est fait aux Amériques beaucoup plus tard, est, selon moi, une vue de l’esprit.

Première certitude théologique de Rolin

En se référant à la longue histoire de l’humanité que relate la Bible et en se basant sur la tradition, Rolin y trouve le fondement de sa foi dans cette première évidente constatation qu’est le passage de l’homme sauvage à l’homme civilisé (nous sommes dans la pensée de Rolin). Adam et Eve sont nus, habillés d’une simple feuille d’arbre. Leurs visages, sans expression, ne laissent paraître aucun sentiment. En revanche, saisissant contraste, dans les panneaux qui les jouxtent, la richesse des habits, la vivacité des regards révèlent l’extraordinaire montée de la spiritualité. Et qu’y a-t-il de meilleure expression et témoignage de spiritualité que la musique ou un chant choral dans une église ?

Deuxième certitude (je précise : de Rolin)

En s’écartant de la pratique religieuse qui relie les hommes entre eux, l’homme en arrive à tuer son frère. En haut et à gauche : offrande de l’agneau et de la gerbe de blé par Abel et Caïn. En haut et à droite : meurtre d’Abel par Caïn.

Troisième certitude (de Rolin)

Il existe au-dessus de nous un "Ce qui nous dépasse" (j’ai choisi cette expression qui, aujourd’hui, est souvent préférée au mot "Dieu"). Nous sommes ici dans le symbole de la majesté divine. Le bras de justice bénissant, le sceptre du pouvoir, la position d’un monarque trônant, tout cela est dans la continuation de la tradition. Et même l’étrange regard n’est pas sans évoquer l’autre étrange regard, jadis sans prunelles, de Celui qui trône dans le choeur du temple/église de Gourdon (voyez l’image en fin de texte). Sont rappelées dans les broderies ainsi qu’au fronton du siège, quelques citations qui ont permis à cette idée de Dieu de prendre corps. Notons, en passant, que Rolin s’est beaucoup inspiré du tympan de la cathédrale d’Autun.

Quatrième certitude

A la gauche de la Majesté, Jean-Baptiste est Celui qui, le premier parmi les hommes, en a donné la meilleure compréhension. C’est ainsi que la Sagesse accompagnée de toutes les vertus, a pu passer de cette Majesté à la Vierge du ciel qui se trouve à sa droite, - celle qu’a vue le Jean de l’Apocalypse dans le champ des étoiles, et cela comme par un effet de miroir.
C’est ainsi que cette Sagesse accompagnée de toutes les vertus a pu descendre dans les Vierges de Chalon, des Flandres et d’ailleurs, c’est-à-dire dans les assemblées pieuses des croyants : en latin, les "ecclesia".

Question  : Au pied de la divine Majesté, prête à descendre de la strate céleste dans la strate terrestre, à qui est destinée cette très belle couronne ? Je propose la réponse suivante (toujours dans l’esprit de Rolin) : à la Vierge de la future grande Bourgogne qu’il ambitionne.

Il s’agit-là d’une véritable révolution théologique. Ce n’est pas le Fils de Dieu que le ciel envoie à l’humanité, mais l’espérance d’une grande Europe qu’il revient aux ducs de Bourgogne de construire. Rolin rompt avec la tradition. On s’attendait à voir, en haut, un Père et en dessous, un Fils. Non, pas du tout ! Le personnage humain mis en valeur est Jean... Jean le Baptiste. Mais où est donc passé Jésus ? Réponse : puisqu’il a contribué à la formation du symbole, il est peut-être dans la citation HES XPS que les spécialistes traduisent par IHESUS XPS d’où JÉSUS (l’expression plus courante est IHS XPS, nous sommes en plein dans les signes cabalistiques). Rolin aurait-il lu cette abréviation "ésotérique" dans un chapiteau de Notre-Dame-du-Port. Dans ce cas, il a fait une petite erreur car c’est JES XoP qu’il faut lire : le fils de Jessé, autrement dit le roi David.

Bref, alors que, depuis quelques générations, les rois de France donnent au monde le triste spectacle de la faiblesse (parfois d’esprit) et de l’incompétence, alors que leur chef d’armée n’est qu’une faible femme sans expérience militaire - une ancienne bergère dénommée Jeanne - qui prétend détenir la vérité au nom de certaines voix qu’elle aurait “magiquement” entendues, alors que Dieu va l’abandonner sur son bûcher, le duc de Bourgogne met sur pied, au centre de l’Europe, une Jérusalem nouvelle dans le droit fil d’une pensée spécifiquement éduenne. Prenant leur inspiration politique dans les livres saints de l’Histoire sacrée, les protagonistes de cette entreprise s’étaient probablement persuadés qu’ils portaient l’espoir du monde. Inspirés par Dieu, ces livres saints, suprême référence, ne pouvaient tromper ceux qui en suivaient les enseignements (nous sommes toujours dans l’esprit de Nicolas Rolin).

Dans les articles suivants, je proposerai mon explication de la partie basse - très terrestre - du polyptyque.

L’ensemble du polyptyque peut être vu sur le site internet
http://www.jmrw.com/Abroad/Flandre/Gand/pages/01_jpg.htm

Ce texte est un extrait de mes ouvrages que, par découragement, j’ai renoncé à publier.

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L'agneau mystique de Van Eyck (deuxième partie)

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5 réactions à cet article    


  • morice morice 13 mars 2008 11:54

     Génial, on en veut encore des articles comme ça !! Le polyptyque vu comme affiche publicitaire de l’époque, on en redemande !!! voilà comment il faut expliquer l’histoire !!! trop bien, trop bien cet article !!!


    • Antenor Antenor 13 mars 2008 12:12

      @ Morice

      Ouais enfin bon le but était une O.P.A. hostile sur la France...

      @ Emile

      Rolin se voyait donc comme Jean le Baptiste, le faiseur de Christ-roi de l’époque ?

      L’orgue en haut à droite semble avoir été légèrement déformé pour rappeler la forme de la harpe, instrument symbole de David.


      • Emile Mourey Emile Mourey 13 mars 2008 13:45

        Il y a en effet beaucoup d’allusions et de citations bibliques dans ce tableau. Statuettes de prophètes, saint Georges terrassant le dragon...

        Je pense qu’en toute logique et sincérité, Rolin pensait que la Bourgogne, à cette époque, était beaucoup mieux armée, militairement et spirituellement, que la France pour construire le nouveau royaume dont tout homme politique rêvait. Le problème est que, sur le plan médiatique, sa vierge mystique n’a pu s’imposer face à la pucelle du roi de France (trop compliqué pour le peuple). Ensuite, face au rusé Louis XI, le trop naïf et aventureux Charles le Téméraire a perdu la partie.

        L’ennui, dans cette affaire, c’est la répression menée à Chalon-sur-Saône par les troupes de Louis XI, lesquellles ont brûlé toutes les archives de la ville. Ajouter à cela les archives brûlées au Mont-Saint-Vincent (Bibracte) par les révolutionnaires et vous comprendrez combien il nous est difficile de reconstituer notre histoire locale.


      • mariejo 22 avril 2008 23:36

        cher monsieur,

        l’ heureux hasard a voulu que j’ai découvert votre ouvrage sur l’agneau mystique, félicitations ! quel travail admirable ! de 1992 à 1998, j’ai exposé chez moi les photographies en grandeur nature de l’agneau mystique (l’oeuvre d’une personne malheureusement disparue depuis cinq ans, cette personne a mis 30 ans de sa vie à réaliser non seulement les photographies en grandeur nature du retable de gand mais les oeuvres complètes des primitifs flamands de van eyck jusqu’à peter pourbus. cette personne a voyagé dans tous les musées du monde afin de pouvoir rassembler en photos toutes les oeuvres disparates par ex le tryptique de memling dont les deux volets ont été sciés et vendus pendant la guerre et qui se trouvent les uns à cincinatti et les autres à milan, le centre est à bruges ! j’ai pu aussi les exposer chez moi ainsi que le retable de lübeck) j’aimerais beaucoup faire plus amplement votre connaissance. puis je me permettre de vous demander de m’écrire à mon adresse e-mail personnellement ? en vous remerciant, mariejo

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