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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > La fin d’un monde

La fin d’un monde

Un sacré tour de cochon

Dans mon pays d’en-France, petit village en bord de Loire, un fois par mois, un lundi, alors que ma maison était au cœur du bourg, j’étais réveillé par les cris stridents des cochons. Il y avait alors grande agitation sur le boulevard du champ de foire, le bien nommé. Des hommes en noir, chapeau de feutre sur la tête, bâton de noisetier à la main allaient d’un enclos à l’autre, tâtaient de la croupe, soupesaient les cuisses, observaient le soyeux de la robe porcine.

Des bétaillères, des petites fourgonnettes ou bien encore des remorques aux ridelles incertaines et branlantes étaient éparpillées un peu partout sur la place tandis que de gros camions, avec des compartiments, venaient chercher les futurs candidats à l’abattoir. Il en allait ainsi de ce marché, il convient de ne pas s’en offusquer, cela se passe toujours ainsi, mais désormais loin des regards.

On se tapait dans la main pour conclure une transaction dont l'essentiel résidait dans le prix au kilogramme. C’était encore un temps où les éleveurs négociaient avec des intermédiaires qui payaient comptant, en liquide la plupart du temps tout en leur laissant de quoi vivre de leur métier. La grande distribution n’avait pas mis son groin dans le négoce et d’ailleurs, elle n’existait pas encore.

Les éleveurs étaient heureux, les maquignons goguenards et chacun allait conclure les termes du marché dans un bistrot autour d’un bon vin du pays. Les faces rubicondes, les trognes joviales attestaient d’une joie de vivre qui allait certes sonner le glas pour le malheureux cochon mais ceci au cours d’une cérémonie qui avait tout du rituel païen. La saint Cochon était encore de mise, on égorgeait notre porcin émissaire pour célébrer le sang du supplice et la cochonnaille jusque dans ses entrailles.

Nous étions à la fin d’une époque, j’ignorais alors que ce qui se déroulait sous mes yeux n’était que transitoire et fugace. Pourtant quelle agitation, quel bonheur sur le foirail dans les discussions et les courses poursuites quand l’un des futurs suppliciés prenait la poudre d’escampette. C’était à se torde de rire que de voir ces messieurs sans doute un peu en excès de libation, s’essouffler vainement après le goret fugueur.

La « belle » ne durait jamais bien longtemps, il y avait sur la place tant de spécialistes de la chose qu'il se trouvait toujours un plus rapide que les autres pour saisir au collet, par les oreilles ou bien les pattes arrières celui qui avait voulu jouer les filles de l’air. Débutait alors un concert de cris et de grognements, bientôt repris par tous ses collègues, conscients sans doute, qu’ils allaient eux aussi passer à la casserole charcutière.

Venait enfin le moment du grand emballage, le chargement dans les camions qui partiraient ensuite vers les abattoirs. Le concert se transformait en cacophonie monstrueuse. C’était un moment terrible qui longtemps me laissa pantois sur ce marché mensuel. Je n’avais pas perçu que j’avais sous les yeux un pan de notre culture franchouillarde qui allait disparaître à jamais. Je regrette de ne pas avoir assez profité de ces instants dont malheureusement je ne retrouve aucun cliché, comme si la foire aux cochons de Sully-sur-Loire n’avait jamais existé.

Chez moi, la boutique se remplissait de paniers d’osier remplis de mottes de beurre, d’œufs frais et de légumes de saison que les femmes des éleveurs avaient mis en dépôt ici. Elles attendaient la fin du marché, décrétée par une somptueuse volée de cloches, avec le garde champêtre à la manœuvre. Tout devait disparaître alors au plus vite, enclos, porcins, paille, bétaillères, afin que le marché habituel, hebdomadaire lui, ne prenne ses droits.

Les volailles vivantes ignoraient tout de la crise aviaire et se trouvaient sous la belle halle métallique qui allait bientôt disparaître, elle aussi, au nom d’un modernisme qui allait tout emporter sur son passage. Il arriva sournoisement, ce diable, sous la forme d’un feu rouge, paradigme d’un monde en pleine évolution. La halle ne survécut pas à sa venue, la foire aux cochons pouvait elle aussi se faire du mauvais sang.

Désormais, c’est le marché, pourtant longtemps un des plus gros de la région, qui fait grise mine. La décision de le limiter dans la journée pour dégager les boulevards en fait progressivement une bien triste peau de chagrin. Adieu truies, gorets, porcelets, canards, poules et oies, tous ceux-là offusquent sans doute les consciences et déplaisent aux sourcilleux des nuances olfactives. C’est un monde qui se meurt, d’autres lui préfèrent la cohue dans les grands centres commerciaux. Jamais je ne me résoudrai à cette lente et terrible disparition de notre culture au profit d’un modèle immonde et sans valeur.

Cochonnaillement leur.s

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28 réactions à cet article    


  • Hecetuye howahkan 23 mai 10:32
    Salut

    la fin d’un monde est comme une flèche qui fut lancé...elle va retomber..

    nous avons tous connu cela...

    il est vrai que aujourd’hui tout est propre dans les villages..mais il n’y a plus personne dehors ...

    Par contre on ne peut rien faire d’autre que de commencer là ou nous en sommes...avec le monde des humains tel qu’il est..

    et c’est là que nous avons un problème, un sérieux problème...nous sommes collectivement en tant que somme de 7 milliards d’individu qui priorisent ce « moi je » au détriment de nous , ce « moi je » avant tout qui fait de nous tous les créateurs de ce désastre et refusons de le voir... donc tant que cela persiste tout continue sur la même lancée ....


    bon etc..sujet d’une vie..

    • C'est Nabum C’est Nabum 23 mai 19:54

      @Hecetuye howahkan


      Je suis donc un imbécile égoïste

      Merci

    • @C’est Nabum


      Je ne crois pas que c’est ce qu’il a voulu exprimer. Il sous-entend qu’à cette époque les liens étaient plus sérrés,...contrairement au chacun pour soi actuel devant son yaourt light et une connerie à la télévision. Enfin, c’est ce que je comprends.

    • C'est Nabum C’est Nabum 23 mai 20:41
      @Mélusine ou la Robe de Saphir.

      Je l’ai pris pour moi

    • Ce monde là fut parfaitment illustré par Robida et d’autres. Il faut savoir qu’aux enchères ces cartes (surtout avec des cochons) montent jusqu’à 300 euros. Comme quoi, la nostalgie a encore un bel avenir. Mais il reste des niches préservées, comme le boucher du Marche aux Fleur de Forest en Belgique. Bon, il faut fouiller, chercher, comme le cochon et la truffe. Suffit d’avoir un bon groin. Pas convaincue que ce monde là disparaisse pour toujours (la civilisation est cyclique). Certes pour nous, il est peu certain que nous serons présents pour ce retour.. Comme des fleurs dans notre jardin plantées, il y a un vingtaine d’année et qui soudain refleurissent. Rien ne nous obligent à nous éloigner de nos sources,.....A Paris, la mode est aux jardinières sur les toits et plates-forme. 


      • C'est Nabum C’est Nabum 23 mai 19:55
        @Mélusine ou la Robe de Saphir.

        J’aime redonner vie à ce passé pour moi mais aussi pour les autres

      • Jean Roque Jean Roque 23 mai 11:49

         
         
        « Vive le grand béton immigratoire des mégalopoles mondialistes remplies de multiethniqués avec leurs bobos hygiénistes, aseptisés, épilés, et soumis, les glands remplacés gogochonnets. » Soros
         


        • @Jean Roque


          Le modèle américain est certainement le plus responsable. Nous l’avons payé chèr la victoire contre le nazisme. L’Amérique, pays d’immigration récente, sans culture ni racines. Seuls les amérindiens, mexicains et autres pouvaient se revendiquer d’une culture ancestrale.

        • cathy cathy 23 mai 12:35

          @Mélusine ou la Robe de Saphir.
          Les Etats-Unis sans racines ? Et pourtant ils ont bien poussé et même très bien.


        • @cathy


          Oui ,en hauteur, pour compenser. Comme le Colosse de Rhodes (aux pieds d’argiles). Pays qui recense le plus grand nombre de tueurs en série et de psychopathes.

        • C'est Nabum C’est Nabum 23 mai 19:55

          @Jean Roque


          Chacun ses tripes
          Les miennes sont celles du cochon

        • nono le simplet nono le simplet 23 mai 13:17
          mon grand père et mon oncle étaient bouchers et maquignons suivant plusieurs générations et dans ma jeunesse les foires de Tulle étaient le 13 et le 30 de chaque mois sauf février bien sûr où elles se déroulaient le 28 ...
          la boucherie familiale était située sur la place du champ de foire où se vendaient les animaux ...
          je suis né un samedi 30 janvier, jour de très grande foire et mon grand père a fortement arrosé l’événement ...
          bien qu’ayant déménagé à l’âge de 3 ans je me souviens de ces foires qui envahissaient toute la ville pendant une journée lors des grandes foires qui tombaient un samedi ...
          je regardais avec fascination tous ces gens venus de la Corrèze profonde habillés « bizarrement »parlant le patois que je ne comprenais pas ... le spectacle était partout, bruyant, coloré, animé ...
          aujourd’hui reste la foire aux vins dans les grandes surfaces ... rien à voir bien sûr smiley

          • C'est Nabum C’est Nabum 23 mai 19:56
            @nono le simplet

            Rien à voir hélas

            Je comprends mieux en lisant vos souvenirs


          • Le Président Wilson est bien derrière le nazisme et l’Amérique a empoche le Jackpot avec les deux guerres en imposant sa propre vision du monde. Entraînant des massacres en Orient et plaçant ses pions partout dans le Monde. 

            • C'est Nabum C’est Nabum 23 mai 19:57
              @Mélusine ou la Robe de Saphir.

              Le rêve américain est un cauchemar mondial

            • La richesse culturelle d’un pays se juge souvent sur ses traditions culinaires. Les Américains ont tout importé. Citez moi un plat traditionnel Nord Américain hors mal-bouffe (genre confiture sur des huitres). Pop-corn, Corn Flakes. Corned Beef


              • C'est Nabum C’est Nabum 23 mai 19:57
                @Mélusine ou la Robe de Saphir.

                Je ne cite pas, je vomis l’Amérique

              • Raymond75 23 mai 18:28

                Lisez ’Le cheval d’Orgueil’ et vous aurez une idée plus précise du ’bon vieux temps’ dans les campagnes françaises ...


                • @Raymond75


                  Lisez la vie de l’Empereur Julien. On se trucidait en famille. Ce frère m’ennuie et hop, on dégage...Passait même pas par la case prison. C’était ainsi.

                • Raymond75 23 mai 19:21

                  @Mélusine ou la Robe de Saphir.

                  Je ne me souviens pas qu’on nous montre la vie de cet empereur en exemple ; par contre, la glorification du ’bon vieux temps’ revient régulièrement ... Un bon vieux temps qui reposait la rigidité sociale extrême pour faire oublier la misère.

                  Les jeunes, dès qu’ils le pouvaient, s’enfuyaient de ces campagnes figées et venaient vivre en ville, où même pauvres, ils avaient de l’espoir. Surtout les femmes.

                • @Raymond75

                  Effectivement, nous ne pouvons juger de leur bonheur. comme les écolos de mai 68 qui se sont mis au fromage de chèvre. Nombreux ont arrêté. Certains d’autres ont cette nostalgie d’une vie que l’on percevait comme plus proche de la nature et de la sensualité qui en découle. D’ailleurs, uranus est entré dans le signe du taureau qui symbolise parfaitement ce goût pour le terroir, l’artisanat. J’ai vécu 10 ans comme dans la chanson de Bénabar https://www.youtube.com/watch?v=gxn3MD2pe6Q. souvenirs merveilleux. Mais malgré tout on étaient content de rentrer sur Bruxelles. retrouver nos libraires et une certaine « excitation de villes ». Meme Noiret sur la fin de sa vie le reconnaissait et est remonté sur Paris alors qu’il adorait les chevaux. 

                • C'est Nabum C’est Nabum 23 mai 19:58
                  @Raymond75

                  Autre temps et même autre monde

                • juluch juluch 23 mai 18:43

                  Le bon temps comme on dis avec de la bonne viande.


                  On trouve du bon produit faut avoir les bonnes adresses.

                  pauvre goret, loin d’être bête un cochon, très intelligent et vachement intuitif....je les adores...miam !!

                  Merci pour le partage  smiley

                  • C'est Nabum C’est Nabum 23 mai 19:58
                    @juluch

                    Moi aussi

                  • vesjem vesjem 23 mai 19:36
                    je vous parle d’un temps que les moins de vingt ans ....
                    merci pour ce moment de nostalgie heureuse

                    • C'est Nabum C’est Nabum 23 mai 19:58

                      @vesjem


                      Trois fois 20 ans au moins

                    • Bis répétita @cassini


                      Mon enfance, je l’ai passéé rue des Prêtres. Mais heureusement, il y avait le carnaval, bien plus amusant. Et puis, la chaise de l’église, je l’ai cassée en jouant à cheval. L’éclat de rire de mon grand-père, je m’en souviendrai toute ma vie. Et en plus j’ai jété un verre d’eau froide au visage rubicond du curé qui me regardait d’un drôle d’air. A oui, je me souviens, on devait encore se traîner à genoux, le sang coulait un peu jusqu’au con fesse au nial. Je vous jure, les souvenirs,....

                      • RémyB RémyB 23 mai 22:34

                        la vie des paysans bretons n’était pas toujours enviable
                        et le bras de fer avec le maquignon pas souvent en leur faveur.

                        en quelque sorte, mon père a participé (en partie) à l’arrêt de cette forme de mise en marché.
                        avec des copains, puis des collègues, ils ont créé un petit groupement d’éleveurs.
                        l’objet était la fourniture de porcelets à des éleveurs du Jura
                        ces éleveurs avaient la particularité d’utiliser le lactosérum issu des fromageries locales

                        c’est après que ça s’est dégradé pour les bretons, mais c’est une autre histoire ...

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