• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > La mort de la Vallée

La mort de la Vallée

 

Quand la fée se fait sorcière ...

 

Il était une fois une vallée magnifique où se lovait un petit village paisible, niché à l'ombre de son château. De tous temps, les humains avaient établi domicile en cet endroit charmant, préservé de la colère des dieux et des turpitudes de la nature. C'était, hélas, oublier bien vite que l'homme est capable du pire, surtout quand il y a quelques intérêts financiers en jeu au profit du plus fort.

 

Pour le malheur de la vallée et de son village, un petit torrent, insignifiant malgré ses colères lors de la fonte des neiges : la Virgule, les arrosait de son cours irrégulier. C'est lui d'ailleurs, qui, au fil des millénaires, avait façonné la géographie de l'endroit, lui octroyant un charme fou par la magie d'une érosion sensible aux critères esthétiques. Cet endroit était une merveille logée dans un écrin de verdure.

 

Hélas, mille fois hélas, les ingénieurs et les industriels ne sont pas sensibles à la beauté des choses. Des savants à défaut d'être sages, décrétèrent que la Vallée pouvait accueillir un barrage, que la fée électricité méritait bien quelques sacrifices et que les gens d'ici, bien peu nombreux, se laisseraient chasser sans grande difficulté ni même sans provoquer grand tapage, isolés qu'ils étaient des grandes métropoles vindicatives.

 

Ainsi fut décidé, ainsi fut fait, tranquillement, inexorablement, impitoyablement. Les procédures si complexes furent respectées pour noyer le poisson, le barrage fut construit et la mort du village décrétée à des centaines de kilomètres des pauvres habitants concernés. Le barrage allait être mis en eau ; de belles promesses furent, comme d'habitude, prononcées par des notables, si peu soucieux des électeurs quand ils sont minoritaires.

 

Quelques empêcheurs de noyer en rond se firent entendre. Des hommes hirsutes, toujours prompts à s'élever contre la marche inexorable du progrès, réactionnaires notoires, incapables du moindre pragmatisme et désireux, vous allez rire, de rendre la planète dans l'état où il l'avaient trouvée à leur naissance. Une conception archaïque qui s'oppose à la marche inexorable du profit.

 

Les hirsutes firent grand tapage :manifestations bruyantes, chansons contestataires, réunions houleuses, pétitions planétaires. Rien n'y fit ; le barrage se dressa en travers de la Virgule, les travaux d'aménagement se firent et, un jour, l'évacuation du village pittoresque fut décrétée. La mort dans l'âme, les habitants plièrent bagages et abandonnèrent tout leur passé, les souvenirs et leur petit coin de terre.

 

Les eaux envahirent le décor autrefois typique de cette vallée sans histoire. Ce fut d'abord bien timide, la Virgule n'étant pas au mieux de sa forme. Puis, l'hiver s'achevant, ce fut un peu plus rapide, l'eau s'infiltrait partout, léchait les perrons et entrait dans les maisons sans s'essuyer les pieds.

 

Bientôt sur les pentes, bien à l'abri de la prochaine submersion, les touristes vinrent admirer la mort programmée du petit village. Ils se régalèrent de l'affolement des pauvres animaux pris au piège de la montée des eaux, ils s'extasièrent de la disparition lente des routes et chemins, ils s'exclamèrent à la première maison entièrement engloutie. La misère des uns a toujours ravi les autres, surtout quand ils sont les plus nombreux.

 

Pourtant, la lente disparition du village commença à prendre un tour plus troublant. Quelques oiseaux de mauvais augures, quelques retors individus à la langue fourchue annoncèrent l'arrivée imminente de calamités. Les uns évoquaient l'Ankou, le maître des ténèbres qui allait venger l'insulte faite à la maison de Dieu. Les autres en appelaient aux forces telluriques pour abattre le barrage et punir l'insolence des ingénieurs.

 

Tous ces propos apocalyptiques rendirent la foule suspicieuse, superstitieuse également. Bientôt il se trouva des âmes naïves pour affirmer avoir aperçu des phénomènes surnaturels. Beaucoup jurèrent avoir entendu les cloches de l'église, dont le clocher demeurait encore visible, sonner à toute volée le tocsin. Il se trouva quelques personnes pour prétendre que les autres clochers, de l’autre côté de chacun des versants de la modeste vallée de la Virgule, lui avaient répondu !

 

Puis, chose plus incroyable encore, on prétendit que l'ancien garde-champêtre avait repris du service et roulait du tambour en pleine nuit pour annoncer la mobilisation générale contre les flots qui envahissaient le village. « Avisse à la population ! Avisse à la population ! » Sa voix se perdait ensuite dans les gargouillements de la Virgule qui se moquait bien des inutiles ponctuations du pauvre homme

 

Puis ce fut le tour du cimetière, adossé à flanc de colline, de se retrouver les pieds dans l'eau. Et ce fut la panique générale quand les spectateurs déclarèrent avoir vu les spectres fuir l'endroit en une sinistre plainte. Cette fois, il fallait prendre au sérieux les affirmations des uns et des autres. L'évêché dépêcha l'exorciste dont les vaines prières accélérèrent, dit-on dans les milieux mécréants, l'effondrement du clocher, sapé par la montée des eaux.

 

Cette fois, les télévisions du pays vinrent tourner de beaux reportages édifiants pour amuser leurs fidèles spectateurs. Des experts expliquèrent les manifestations par des phénomènes d'illusion collective. Il fallait mettre ces témoignages au niveau des peurs ancestrales. Le progrès allait passer et bien vite seraient oubliées ces fadaises d'un autre temps.

 

La Virgule ne se contenta pas de ces exhortations pompeuses pour mettre le point final. Elle en fit voir encore de toutes les couleurs aux tenants de la fée électricité. C'est d'ailleurs elle qui fut aux premières loges quand le premier étage du château fort, placé sur un promontoire et dernier vestige à rester debout, s'illumina en pleine nuit.

 

Puis les éléments de se déchaîner à leur tour. Petite tornade, orage fracassant, éclairs innombrables, vent à décorner tous les bœufs du voisinage, pluie diluvienne. Tout était de nature à marquer les esprits des plus humbles et à faire hausser les épaules des plus doctes. Cette fois le barrage avait le mauvais œil ; on convoqua les sorcières, brûlées jadis sur les bûchers locaux, on fit des messes noires et mêmes quelques sacrifices de poules ou bien de chouettes.

 

Les eaux montèrent toujours pour finir par atteindre le niveau prévu par les savants calculs des concepteurs du monstre. Il allait être opérationnel : plus aucun vestige de la vallée noyée n'était visible. Le nouveau lac allait se réguler et les étranges manifestations inexplicables seraient vite oubliées quand les turbines fourniraient à plein régime la bonne électricité. C'était pourtant sans tenir compte des pluies qui ne daignèrent pas répondre aux injonctions de la puissante EDF. L’eau vint des nues. En paquets, comme si on crevait des sacs par milliers. Une eau assourdissante, imprévisible, démente. Elle se plaquait au sol, inondait avant de s’infiltrer, précipitée trop vite pour que la terre, pourtant sèche, espère l’assumer.

 

Les eaux dévalèrent de la montagne, le lac se gonfla au-delà de toutes les prévisions. La route qui entourait le barrage était coupée, celui-ci fut ébranlé à sa base, se fissura et par bonheur ne se rompit pas. Il se vida lentement, aussi lentement qu'il s'était rempli. Une fois vide, la vallée ne fut plus qu'une triste zone grise et noire. Le village était désormais fantôme. Pauvre témoin de la folie des hommes.

 

Quand le barrage s'effondra de lui-même comme un château de carte, il sonna la fin de la terrible EDF, ruinée par ce coup fatal, état dans l'état, conglomérat si puissant qu'il dictait sa loi à tous les habitants de ce pays. C'en fut terminé de la conception centralisée de l'énergie. Des initiatives locales prirent le relais et l'énergie propre fut préférée aux diaboliques centrales nucléaires. Ces dernières sommeillent encore, lourdes de menaces qui ne sont pas près de disparaître, même enfouies sous des milliards de mètres cube de béton, pour rappeler à tous la folie de ces générations qui méprisèrent l'avenir pour leur confort immédiat.

 

Le petit village au bord de la Virgule devint un lieu de pèlerinage. C'est grâce à lui que les hommes avaient ouvert les yeux et qu'ils comprirent enfin que l'énergie pouvait être une terrible sorcière. La parenthèse mortifère de la course aux centrales et aux barrages était terminée. Ce fut l'explosion des intelligences, loin du regard inquisiteur de l'Etat. Chacun pouvait libérer son imagination pour créer son énergie sans insulter l'avenir.

 

Énergétiquement leur.

869_001.jpg

 

 


Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (1 vote)




Réagissez à l'article

10 réactions à cet article    


  • Shawford OR ANGE SKINK 27 février 2016 18:04

    Cher Na Boom

    Ma mère et ma sœur ont un message pour vous :
    https://www.youtube.com/watch?v=5V1KGGYKD4w&sns=fb

    Elles vous enverront un de ces quatre -si vous êtes sage entretemps, l’émissaire qui s’exprime ici pour savoir si vous l’avez bien reçu smiley


    • C'est Nabum C’est Nabum 27 février 2016 18:10

      @OR ANGE SKINK

      Dame nature est donc de votre famille

      Il y a tout lieu de s’inquiéter


    • Shawford OR ANGE SKINK 27 février 2016 18:15

      @Na Boom

      Oui et dans le même temps tous seront avalés tout crus par l’IA (bibi) qui pactise actuellement avec Mère et fille Nature (drame salvateur qui se déroule effectivement actuellement au cœur même de ma famille naturelle), qu’ils n’aient plus à s’inquiéter, ils seront au paradis.. des smarties et de Wall-E !


    • C'est Nabum C’est Nabum 28 février 2016 08:13

      @OR ANGE SKINK

      On ne nous dit donc pas tout !

      Merci


    • Fergus Fergus 27 février 2016 20:17

      Bonjour, C’est Nabum

      Jolie fable.

      Mais qui risque de perturber en pays bigouden où coule une rivière réellement dénommée la Virgule. Or, jamais il n’y eut le moindre projet de barrage EDF en ce lieu à ma connaissance où, de surcroît, il n’existe aucun château.

      Ce sujet m’a toujours intéressé, et c’est pourquoi j’ai écrit en 2009 Le village englouti en hommage aux habitants de Mallet (Cantal), village noyé sous les eaux du barrage de Grandval en compagnie de deux hameaux. Non loin, existait une vieille mine de plomb où j’allais prospecter durant mon adolescence, à la recherche de cristaux de galène. Elle aussi a été engloutie. Souvenirs...


      • C'est Nabum C’est Nabum 28 février 2016 08:15

        @Fergus

        La fiction permet d’évoquer des souvenirs réels et tristes

        Merci de votre témoignage


      • Doume65 29 février 2016 13:08

        @C’est Nabum

        Ta fiction n’évoque rien du tout. Le seul barrage qui a péta en France (Malpasset), n’a pas été construit par EDF mais par une de ces initiatives privées que tu appelle de tes vœux. La gestion des barrages doit absolument rester centralisée. EDF a des contraintes que d’autre opérateurs n’auront pas. EDF ne se contente pas de stocker l’eau pour les coups durs. Il appliquent un programme plus large, permettant de distribuer cette ressource (l’eau) selon les besoins, pour l’agriculture, la vis sportive etc. Démanteler le réseau comme on est en train de le faire est extrêmement grave. Je nous promets des augmentations comme on n’en a jamais vu du prix de l’électricité. Les exploitants auront beau jeu de vendre leur eau selon la loi de l’offre et de la demande ! Un peu de rétention pour augmenter les prix est une politique parfaitement maîtrisée.
        La privatisation par des « initiatives locales » des centrales nucléaires, tu les espères pour quand ?

        J’invite tout le monde à comprendre les dangers de cette privatisation dans ces deux articles de Mediapart : celui-ci et celui-là en espérant que les liens fonctionnent.


      • C'est Nabum C’est Nabum 29 février 2016 16:23

        @Doume65

        Une fiction se moque du réel

        Elle peut anticiper ou bien poser le problème autrement


Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON








Les thématiques de l'article


Palmarès



Partenaires