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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > Le basilic de la Basilique

Le basilic de la Basilique

 

Le trophée suprême

 

 

 

Nous sommes en 845 dans le petit bourg de Fleury. La vie y est paisible à l'ombre tutélaire du monastère des bénédictins et de leur petite basilique. C'est l'évêque de Bourges, un certain Raoul qui préside aux destinées de cette communauté religieuse qui vivrait sereinement s’il n'y avait grande agitation parmi les paysans de la contrée. L'inquiétude gagne les rangs des hommes de Dieu qui perçoivent dans ce qui se murmure de l'autre côté de la Loire, sur la rive sud, des rumeurs qui ont tout de diabolique.

Il y aurait, d'après quelques témoins ayant depuis sombré dans la démence, un animal terrifiant qui sème la mort dans les prémices de la Sologne. Leurs récits sont bien trop embrouillés pour en tirer véritablement une description précise ni s'en faire une idée cohérente. Il fallut bien de la patience à Raoul pour démêler les fils contradictoires de ce qui lui arrivait aux oreilles. Il s'y employa avec ferveur, persuadé que ne rien faire sera préjudiciable aux progrès de la vraie foi dans ces territoires encore sauvages de son Berry et de la Sologne.

La rumeur débuta insidieusement, comme toujours. Il se murmurait qu'un monstre hantait les marécages. Personne ne l'avait vu encore, seul son cri lugubre au lever du jour déchirait l'aurore et provoquait des frissons et des sueurs froides à qui avait pu l'entendre. Les uns affirmaient que c'était un cri d'oiseau, d'autres prétendaient que c'était presque un râle humain. Tous s'accordaient pour dire que ce bruit vous glaçait les sangs.

 

On ne s'en inquiéta pas outre mesure parmi les seigneurs et les dépositaires de l'ordre. Les gueux ont toujours eu l'imagination fertile et les croyances empreintes de magie et de sorcellerie. Il fallut attendre les premiers témoins oculaires pour leur prêter un peu plus l'oreille. La chose est paradoxale mais elle est ainsi, il faut avoir vu pour être cru.

Seulement voilà, les rares personnes qui avaient vu la chose au milieu des bois, revenaient l'esprit si dérangé que leurs propos n'avaient plus ni queue ni tête. L'expression du reste exprime fort mal à propos ce qu'ils pouvaient bien raconter entre deux accès de folie. La bête avait une petite tête posée sur un corps volumineux. Elle était surmontée d'un chapeau pour les uns, d'une huppe rouge pour les autres, d'un morceau de chair sanguinolent pour les plus inventifs. Tous étaient d'accord sur un point, la terrible apparition avait un bec qu'il fut crochu ou bien droit, démesurément long ou bien fort court dépendait de l'état d'excitation du témoin.

Ce qui est certain d'après tous les fragments de témoignage résidait dans la nature de sa toison. L'animal était couvert de plumes. Naturellement leur couleur passait par toutes les nuances possibles de la créativité humaine. Seul problème mais de taille, cette apparition du démon était flanquée d'une queue démesurément longue, porteuse d'écailles.

 

Vous vous doutez bien que les autorités religieuses se saisirent du dossier. Le diable voulait attirer par la queue les pauvres gens trop crédules. Il convenait de mettre un terme à ce qui prenait l'apparence d'une gargouille, d'un monstre issu des enfers. L'abbé de l’abbaye aurait même déclaré en chaire : « Mais elle ne connaît pas Raoul cette bête. Elle va connaître une traque pénible. J'ai voulu jusque-là me montrer clément, éviter que son sang ne coule mais maintenant c'est fini ! Je vais la pourchasser en férocité ! »

Dans l'église les moines tremblaient en écoutant ces paroles inhabituelles dans la bouche d'un homme réputé pour sa bonté d'âme et sa douceur. Les fidèles, tous des hommes, se dirent qu'il y avait sans doute là belle occasion de gagner le Paradis par une action d'éclat qui rejaillirait également sur la vie terrestre. Parmi ceux-ci, un certain Hubert, habile braconnier devant l'éternel tout autant qu'une fieffée canaille à l'esprit retors.

Il se leva dans la maison de Dieu pour déclarer qu'il allait se mettre dans l'instant en croisade pour traquer la bête immonde. C'est du moins ce que rapportent des chroniqueurs qui relatèrent cet épisode des siècles plus tard. Il est douteux que le terme Croisade eut un sens pour ce Hubert qui était loin d'être un saint. Qu'importe, il se munit d'une corne dans laquelle il souffla fort pour se donner de la hardiesse et partit sur le champ débusquer la bête en Sologne.

Il se dit que l'homme, toujours soufflant dans sa corne fit tant de vacarme qu'il fut bientôt entouré d'une meute de chiens tous accourus à son appel. Il s'enfonça dans les bois ainsi flanqué de ce bel équipage tandis qu'à son approche, tous les animaux fuyaient dans un désordre indescriptible. On ne sait ce qui se passa réellement, si ce que rapportèrent les hagiographes de Hubert était réellement fondé mais toujours est-il que la légende veut qu'au terme d'une longue semaine de chasse, l'homme ressortit des bois portant un trophée dans les bras.

C'était un coq de bruyère de belle allure dont la queue avait été remplacée par une fantaisie de la nature par une vipère dont la tête achevait cet étrange appendice. Avait-il conçu ce trophée improbable afin de sortir la tête haute de son expédition ? La bête tuée, la tranquillité pouvait revenir sur le pays d'autant plus qu'elle eut la délicatesse de ne plus donner signe de vie.

Raoul se sentit dans l'obligation de faire un geste fort pour à jamais chasser des mémoires ce triste épisode qui avait hélas coûté la raison à quelques pauvres hères. Il se dit qu'un trophée s'affiche en belle place mais qu'il n'était pas question d'ériger une queue de serpent en un lieu quelconque de sa basilique.

C'est alors qu'au loin, un coq chanta et que notre évêque eut une révélation divine. Il décida de percher sur le sommet de sa basilique une girouette représentant l'animal. La chose arriva jusqu'à Rome, le pape de l'époque, Léon IV en 850, généralisa cette pratique. Quant à Hubert, il fit des émules parmi les chasseurs, c'est ainsi qu'il gagna cette renommée à laquelle il aspirait. Comme le coq avait chevauché une basilique, la bête mythologique qui de temps à autre revient hanter les crédules, hérita de ce nom et devint le Basilic.

 

Mirifiquement vôtre.


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4 réactions à cet article    


  • Docteur Faustroll Séraphin Lampion 30 mai 18:53

    Merci pour ce récit et le belles photos de chapiteaux romans qui révèlent un univers fantasmagorique refoulé par les autorités des siècles suivants, au point qu’il est quasi impossible d’en connaitre le véritable contenu et sens, si ce n’est à travers les légendes qui ont suivi bien des transformations.

    Ces chapiteaux montrent en tous cas que la cosmogonie de la population, y compris du clergé, était encore empreinte d’un paganisme que Rome avait la sagesse de préserver pour consolider son réseau. A partir du 16ème siècle, il n’en était plus question. Mais les chapiteaux sont restés. Superstition, tolérance ou indifférence ?


    • C'est Nabum C’est Nabum 30 mai 19:50

      Séraphin

      Le passé fut parfois plus tolérant que notre présent
      C’est curieux, le progrès n’est pas une lente évolution


      • juluch juluch 30 mai 20:35

        Elle ne connait pas Raoul..

        j’adore !!!

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