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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > Le cahier de compositions

Le cahier de compositions

Le sacre du travail …

Nous étions avertis, le trimestre parvenait à sa fin, notre travail allait être validé par la terrible épreuve des Compositions. Chacun, bon élève ou bien cancre patenté, fourbissait ses armes. Les révisions occupaient nos jeudis, l’histoire surtout mais aussi la géographie exigeant de nous des efforts considérables de mémoire. Les autres matières feraient toutes l’objet d’un devoir mené en grande cérémonie sans pour autant réclamer un travail supplémentaire. C’était un temps où l’écolier travaillait vraiment.

Nous savions qu’au terme de cette semaine de souffrance et d’efforts, il y aurait un tableau d’honneur, un classement : quelle horreur et des podiums par matière. La concurrence battait son plein parmi les têtes de classe tandis que les autres cherchaient à tirer leur épingle du jeu. Nous avions été élevés à la carotte : bons points et images et son corollaire naturel : le bonnet d’âne. Nous décarcasser pour battre le petit copain d’un quart de point constituait un objectif inavouable, chacun singeant l’indifférence …

Dans la classe, qui pourtant n’avait jamais été ce modèle de sagesse qu’on veut bien nous laisser croire, cette fois, le silence se faisait. Le maître, en distribuant ces cahiers épais, rendus solennels avec leur double couverture cartonnée, nous faisait entrer dans la dimension sacrée du savoir. Les anciennes unités de mesure s’étalaient là sous nos yeux sans doute pour nous laisser croire aux vertus du progrès.

Bien avant l’insupportable surgissement de l’effaceur, nous allions à la plume sergent major, mener notre numéro d’équilibriste sans fil. Ce cahier était le témoin de nos progrès, l’expression de notre chemin de gloire vers le savoir. Un buvard neuf attestait ce désir de l’institution d’atteindre la perfection ; la rature ou la tache seraient un affront pour l’élève et une injure pour le maître. L’application s’imposait comme une règle d’or, celle qui donnait le droit de réfuter proprement d’une rayure parfaitement rectiligne, les misérables errements de notre part.

Les épreuves commençaient. Nous étions si appliqués que le temps semblait ne plus avoir prise sur nous. Nul nez en l’air, par le moindre regard perdu vers la fenêtre. Les mouches laissaient entendre leur vol dans un espace habituellement propice au chahut et à quelques facéties dès que le maître, perché sur son estrade, nous tournait le dos. Le savoir était sérieux, il y avait du sacré dans ce rituel laïc. Bien sûr, toutes les épreuves n’étaient pas vécues de la même manière. Je me souviens encore de l’angoisse immense qui m’étreignait au moment de la redoutable dictée. Je savais que là, je perdais tout espoir d’accéder à la première place. Ce zéro qui me pendait au nez - il n’y eut en la matière, au cours de ma scolarité, qu’une seule exception avec un formidable 0,5 qui fit exception à la fatalité chronique - me minait le moral tout en me donnant l’envie de faire des miracles dans les autres disciplines.

En dépit des doutes, des faiblesses ou des insuffisances des uns ou des autres, nous nous retrouvions dans la cour de récréation, heureux d’avoir honoré ce moment essentiel de notre trimestre. Nous savions qu’à la fin de la semaine, le directeur en personne viendrait dans notre classe. L’homme, nimbé d’une importance plus grande encore que celle due à nos instituteurs, déroulerait le palmarès des différentes épreuves tout en glissant une remarque parfaitement documentée et personnalisée sur chacun d’entre nous.

Je me souviens toujours d’une appréciation de ce brave monsieur Desnoues. Une fois encore, à cause de cette maudite dictée j’échouais au pied du podium malgré quelques accessits honorables. Le brave homme, le regard grave, me tança vertement, me reprochant sitôt rentré chez moi, d'enfourcher ma bicyclette au lieu d’apprendre les règles d’orthographe. Il décrivit par le menu mon trajet habituel qui pour mon malheur, passait devant les fenêtres de son bureau. Je retins la leçon, n’étant pas réfractaire à l’expérience, je m’empressai de changer d’itinéraire…

Puis le vent de réforme balaya la redoutable tout autant qu’incomparable épreuve des Compositions. La cérémonie annuelle de la remise des prix fut elle aussi emportée comme un fétu de paille après une révolution qui bouleversa l’ancien monde. L’école ne s’en remit jamais, elle entrait dans un immense maelström informe qui finit par engloutir l’excellence de l’enseignement dans les tourbillons d’une modernité sans forme.

Nous n’en avions naturellement pas conscience. C’est en passant à mon tour sur la fameuse estrade qui finit elle aussi par disparaître tandis que les enseignants descendaient de leur piédestal que je me rendis compte que le nivellement par le bas était en marche. Si vous avez besoin d’une preuve, même à l’ENA, l’épreuve de culture générale a été supprimée. Le choix de l’ignorance est sans doute plus utile au pouvoir que celui de l’excellence.

Communalement vôtre

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20 réactions à cet article    


  • L'Astronome L’Astronome 17 janvier 14:31

     

    Je me souviens avoir fait mes études secondaires dans un collège tenus par des religieux. Classes tous les jours de 8 heures à 17 heures + une heure d’« étude » après les cours pour rédiger les devoirs. Le samedi, grande merveille, nous sortions à 16 heures. Et pour le jeudi, jour de congé scolaire (d’où l’expression « la semaine des quatre jeudis »), la matinée était consacrée aux « compositions » — interrogations sur une matière : maths, français, histoire, etc. Il est vrai que les religieux en question étaient les frères maristes, un sous-embranchement des Jésuites, et qu’ils ne rigolaient pas avec l’instruction.

     

    De nos jours, je pense que la semaine des quatre jeudis a été remplacée par la semaine des quatre Jedis.

     


    • C'est Nabum C’est Nabum 17 janvier 15:56

      @L’Astronome

      On ne peut mieux dire
      Tout concourt à un appauvrissement général et programmé du niveau


    • JulietFox 17 janvier 21:16

      @L’Astronome
      Moi, fils d’institutrice, elle même fille d’un domestique agricole, dès l’âge de 5 ans, pour mieux me garder j’allais (à l’insu de mon plein gré) à l’école.

      J’ai retrouvé dernièrement, mon cahier de CM1 (1955) et quand je vois le niveau que nous avions j’en suis éberlué. Ce n’était plus dans la classe de Moman (- :

      9 heure du matin : Alignés comme , plus tard, à l’armée, nous attendions le coup de sifflet, pour renter. Casquettes et autres bonnets enlevés, il fallait monter ses mains, et gare à ceux qui les avaient sales.
      Puis, morale : (20 juin 1955) Je veux être fier de ma classe, de mes camarades. Et pour cela, je veux en toutes choses, donner le bon exemple.
      Puis calcul mental, ou Instruction civique.

      Nous apprenions la Marseillaise, l’Histoire de France. Cette France, nous savions la dessiner à mains levées.
      Notre instit’ était une cogneuse. Jamais un parent n’est venu se plaindre.
      Le « Certoche » était acquis avec 90% de réussite.
      Moi, j’ai continué au collège etc..
      Mes potes en grande majorité, rentraient en apprentissage chez un patron, et Cap en poche montaient parfois leur entreprise.
      J’ai l’impression de vivre sur une autre planète.


    • L'Astronome L’Astronome 18 janvier 11:00

       
      @JulietFox : « Le « Certoche » était acquis avec 90% de réussite »
       
      A leur retraite, mes parents vivaient à la campagne ; ils avaient une voisine qui avait été femme de ménage toute sa vie et qui n’avait que le fameux certificat d’études. Je suis tombé il y a quelques mois sur une lettre que cette voisine avait adressée à ma mère : il n’y avait que deux ou trois fautes — infiniment moins que dans les copies des bacheliers d’aujourd’hui.
       
      Conclusion : les bacheliers d’aujourd’hui n’ont pas le niveau des femmes de ménage d’il y a cinquante ans.
       


    • microf 17 janvier 16:41

      Très bon article.

      Une autre époque que celle d´aujourd´hui.

      En Afrique francophone, le système éducatif est le même comme en France, et le déroulement scolaire aussi est exactement le même comme le décrit l´auteur, révision, composition, résultats, remise des certificats et cadeaux le jour oú nous partions en vacances par le Directeur qui allait de classe en classe suivi par toute l´école ou collège.

      Ce jour lá venaient les familles avec leurs enfants suivre les résultats.

      Il fallait bien reviser ses lecons pour ne pas perdre la face devant tout le monde par un échec car les résultats étaient lus en public du premier au dernier.

      Les compositions de fin d´année était en fin Mai et les résultats une semaine aprés début juin.

      Tout le mois de mai était réservé á la révision.

      De nombreuses familles n´avaient pas de l´électricité, telle la mienne.

      Nous allions reviser sous les lampadaires au bord de la route et le faisions très joyeusement et sérieusement.

      De ce temps, sont restés de bons et mauvais souvenirs.

      Celá me rappele lorsque j´étais en classe de 4e. Je n´aimais pas les mathématiques.

      Mes matières préférées étaient l´Anglais, l´histoire, la géographie, la morale que nous apprenions et ceci jusqu´en classe de terminale.

      Je m´arrangeais toujours avec un ami qui était bon en mathématiques et pas bon en Anglais. Lors des compositions je lui montrais ma copie en Anglais et lui, sa copie en mathématiques.

      Lors d´une composition commencée par l´Anglais, il recopia de ma copie ce qu´il ne savait pas.

      Arriva l´épreuve de mathématiques, il refusa que je copie ses réponses. Désemparé, que faire, je pris mon courage en mains et essaya de répondre comme je le pouvais aux questions posées.

      Après l´épreuve, je me brouilla avec lui.

      Arrivent les résultats, le prof. commencait toujours par les plus mauvaises notes, se mit á lire les noms. Je m´attendais d´être parmis les mauvais, mais voilá le prof arriva á son nom avant le mien. Je me dis certainement que le prof a commis une erreur. Mais non, á un moment j´entendis mon nom avec une très bonne note.

      Après, je pris la resolution d´aimer les mathématiques et, m´appliqua dans cette matière.


      • foufouille foufouille 17 janvier 16:57

        @microf

        « En Afrique francophone, le système éducatif est le même comme en France, et le déroulement scolaire aussi est exactement le même comme le décrit l´auteur »

        peu possible car l’école est souvent payante, pas obligatoire, tenue par des religieux ignares et que le taux d’alphabétisation est très faible.

        il n’existe même pas de routes en pierre partout.


      • C'est Nabum C’est Nabum 17 janvier 17:22

        @microf

        Merci

        OUI ce système avait des inconvénients sans doute mais aussi le terrible avantage de mettre les enfants au travail

        ce qui n’est plus vraiment le cas aujourd’hui


      • Jjanloup Jjanloup 17 janvier 16:48

        Bonjour Nabum,

        Pensionnaire chez « les Maristes », les épreuves étaient plus fréquentes :

        -Une composition mensuelle plus un examen trimestriel dans chaque matière.

        -Chaque semaine il fallait avoir le « tableau d’honneur » (83 points sur 120) pour avoir le droit de sortir (chez ses parents) le dimanche de 8h00 à 19h00.

        Je pense avoir toujours eu ce tableau d’honneur et une fois (une seule en plusieurs années) 120/120 ce qui correspondait à la note maxi partout y compris en étude et discipline !

        Il y avait 2 élèves qui avaient 120/120 chaque semaine mais je les soupçonnais d’être des extra-terrestres...

        Internement vôtre...


        • C'est Nabum C’est Nabum 17 janvier 17:23

          @Jjanloup

          Merci vous ce témoignage

          Moi j’avais 100 sur 120 la dictée plombait tout


        • L'Astronome L’Astronome 17 janvier 17:25

           
          @Jjanloup : « Pensionnaire chez « les Maristes »
           
          On se rend compte, à présent, que « Notre prison [était] un royaume » — si j’ose emprunter ce titre à Gilbert Cesbron.
           


        • juluch juluch 17 janvier 17:11

          votre Maître aurait pu être content à présent....vous ne faites plus de fautes...

          Les bancs de l’école que l’on exécré et à présent que l’on regrette.....ainsi va la vie Nabum... smiley


          • C'est Nabum C’est Nabum 17 janvier 17:24

            @juluch

            C’est un leurre
            J’utilise les services de correctrices

            La dysorthographie demeure sournoise, tapie et surgit à la première fatigue ou à la moindre contrariété


          • JulietFox 17 janvier 21:19

            @juluch
            Que lk’on exécraiT !
            Au piquet............


          • juluch juluch 18 janvier 10:21

            @JulietFox
            oups !!

            50 lignes !!


          • folamour folamour 18 janvier 21:15

            @C’est Nabum
            .
            Des correctrices ....des correctrices ????
            Des maîtresses fouetteuses ? Des mme Tapdur ?


          • C'est Nabum C’est Nabum 18 janvier 23:34

            @folamour

            Vous m’avez dévoilé


          • jef88 jef88 17 janvier 19:23

            Il y a (environ) 65 ans, dans mon bled paumé, on appelait les composition les compotes ....

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