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Le roulage des barriques

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Edgard, le portefaix

 

Ce qu'il advint sur le port d'Orléans en cette période lointaine ne pourrait certes pas se concevoir en une période plus récente, débarrassée des superstitions anciennes. Mais gardons-nous de crier au feu en jugeant hâtivement les gens de ce temps. L'histoire n'est souvent qu'un éternel recommencement. Suivons donc les pas de ce brave Edgard, portefaix de son état, humble parmi les humbles dans ce petit peuple des quais de Loire.

Le quotidien d'Edgard était digne de celui d'une bête de somme qui recevait non pas une ration d'avoine mais quelques misérables sous pour charger et décharger les lourds chalands. Il en voyait de toutes les lourdeurs et de bien des formes différentes : ballots, paniers, sacs, caisses mais le plus souvent c'étaient des barriques qui transportaient toute sorte de produits.

Il les roulait en prenant garde de ne jamais les heurter, devait bander ses muscles pour les soulever, les passer de la position verticale à la position sur le plat quand elles étaient pleines. Par contre, quand elles étaient vides, qu'elles arrivaient en Orléans pour les vinaigreries qui se contentaient de vieux muids, il fallait les faire rouler sur champ. Il était devenu expert dans ce qui était devenu un sport, une course traditionnelle.

Le lendemain de la célébration de la délivrance d'Orléans, les gros bras de la cité se regroupaient au pied du port de Recouvrance. Le jour de la Saint Christophe, patron des portefaix, une course était organisée pour remonter la grande rue et achever la course sur la place du Martroi. Le vainqueur devenait le syndic de la corporation jusqu'à la course suivante.

Edgard que tous connaissaient ici sous le sobriquet du Maure, tant il était halé par des heures passées en plein air, avait emporté trois années de suite cette course de roulage. Il était ainsi respecté des marchands qui devaient obligatoirement passer par lui pour constituer une équipe de déchargement. Ce privilège ne l'empêchait nullement d'être juste et équitable, se forçant toujours à donner du travail à tous.

Ce jour-là, chose inhabituelle, il fallait charger sur un Chaland qui partait pour Nantes, une série de tonneaux vides. Quel était donc le sens de ce curieux transport à rebours de ce qui se faisait habituellement ? Les portefaix ne s'étaient pas précipités pour réclamer une mission dont la prime était inversement proportionnelle au poids de la marchandise. Edgard, pour ne léser personne, se chargea lui-même de ce travail sans intérêt.

Le roulage était un tel jeu d'enfant pour lui qu'il se priva du recours à un charroi. Il alla chercher les fûts qu'il roulait deux par deux pour le plus grand plaisir des passants qui appréciaient la dextérité de ce virtuose de la chose tandis que les gamins couraient à ses côtés. Jamais il n'y eut plus joyeux spectacle que cette descente des barriques à tonneau fermé et tombereau ouvert dans la grande rue des raffineurs.

Edgard au fil des voyages, grisé par les cris de la foule, allait de plus en plus vite. C'était pour lui un formidable entraînement pour la prochaine course dans laquelle il allait remettre son titre et son honneur en jeu. Tout pourtant finit par se dérégler lors de l'antépénultième voyage. L'un des deux tonneaux lui causa bien du tracas, comme s'il était déséquilibré. Il dut s'y reprendre à plusieurs fois, le remettre sur la tranche pour que la rotation se fasse à nouveau. Il en fut contrarié d'autant qu'il hérita de quelques rires moqueurs.

Pour l'avant dernier voyage, rebelote. Il y avait diablerie là-dessous. Quelque chose ne tournait plus rond comme s'il avait perdu la main. Les moqueries se firent lazzis. Il dut ralentir sa course, perdre du temps à maintes reprises. Il pensa que les tonneliers étaient cause de ce mystère à moins que la barrique ne fût pas totalement vide…

Cette idée ne cessa de lui trotter dans la tête quand il connut à nouveau des soucis lors du dernier voyage. Il voulut en avoir le cœur net. Il s'arrêta devant l'église de Recouvrance. Il ouvrit le fût incriminé et cria de stupeur. À l'intérieur, il y avait une jeune fille, inconsciente, qui gisait là au fond de la barrique. Légère comme une plume, il l’extirpa de sa prison de bois pour l'étendre devant les marches du lieu de culte.

Les rires avaient cessé. Un prêtre sortit de la maison de Dieu pour venir porter secours à la pauvrette. Il l'examina, elle était plongée dans un profond sommeil que rien ne pouvait interrompre, ni les sels, ni quelques claques sur les joues. Pendant ce temps, pour en avoir le cœur net, Edgard s'était précipité sur le chaland pour ouvrir les deux autres tonneaux suspects.

Même constat. Là encore deux demoiselles dormaient d'un sommeil qui avait tout d'artificiel. Il n'eut pas sitôt ouvert la seconde barrique que l'on s'agitait sur le pont. Les mariniers, l'œil mauvais, se firent menaçants. Fort heureusement pour le portefaix, il avait été suivi par quelques badauds qui prirent en charge les deux pauvrettes.

Les dormeuses, leurs porteurs et notre ami n'eurent pas sitôt mis pied à terre que le Chaland libéra ses amarres pour s'en aller précipitamment au fil du courant. L'affaire n'était pas claire, Edgard envoya un collègue qui œuvrait sur un bateau voisin, prévenir la Capitainerie du port tandis que des braves gens étaient montés dans la cité, avertir l'échevin.

Ce ne fut que bien plus tard que les demoiselles revinrent à elles. Elles avaient été prises en charge par le vicaire de l'église, allongées devant la chapelle de Bon secours. C'est ainsi qu'elles racontèrent la même scène abracadabrante. Elles étaient entrées chez un tailleur de la ville, avaient voulu essayer une robe. C’est dans la cabine d'essayage que leur mémoire se perdait…

La maréchaussée fut diligentée le lendemain dans ce fameux atelier de couture qui, étrangement avait porte close. Il fallut forcer l'entrée pour découvrir un local totalement vide. L'énigme ne fut jamais élucidée. Que voulait-on faire des malheureuses ? Quel était le but du voyage ? Pourquoi une telle mise en scène ?

Si Edgard ne s'était pas chargé du transport des barriques pas toutes vides, leur compte eut été réglé sans que quiconque n'y remarque rien. Quant au Chaland, on le retrouva allant à la dérive, abandonné par un équipage qui n'avait pas demandé son reste. On mena dans la ville des investigations pour découvrir qui était ce tailleur nouvellement installé et qui lui aussi avait pris la poudre d'escampette. On ne trouva rien sur son compte si ce n'est quelques vilains ragots déversés de-ci de-là par les mauvaises langues de service.

Les uns prétendaient que c'était un parpaillot, nouveau venu dans la ville, les autres affirmaient que c'était un mécréant qui tenait des propos honteux sur notre sainte mère l'église. Puis les esprits se calmèrent, le temps n'est pas encore venu d'en faire une affaire d'État. Les demoiselles retrouvèrent leurs familles respectives et furent quittes d'une grande frayeur et de quelques cauchemars rétroactifs. Tout cela tomba dans les oubliettes de l'Histoire avec son grand H.

Mais vous savez bien que celle-ci se plaît à resservir parfois les plus curieux de ses travers, bien longtemps plus tard. Je ne vous ferai pas l'injure de vous mettre les points sur les i. Edgard le Maurin, n'était plus qu'un très lointain souvenir tandis que la disparition des chalands avait sans doute poussé des imaginations fertiles à évoquer des sous-marins de poche. Il n'y a sans doute pas de quoi en faire tout un plat à moins que l'on aime à tailler des croupières à ceux qui sont différents.

Parodiquement vôtre.

 

Ce récit trouve véritablement ses sources dans l'existence d'un conte des mille et une nuits qui s'intitule « Le portefaix avec les jeunes filles ». Le reste n'est que facétie d'un bonimenteur.

Et pas seulement ...


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2 réactions à cet article    


  • babelouest babelouest 6 septembre 10:30

    Des faits similaires furent souvent évoquées, à propos de certains magasins pour dames.... curieusement il y eut rarement des suites.

    .

    En revanche, et là c’est authentique, quand elle avait treize ans, ma mère ramenant les vaches s’était fait aborder par un charmant monsieur en voiture. Puis il lui attrapa les mains et voulut l’entraîner dans la voiture. Elle a donné un grand coup, s’est libérée, et pour aller plus vite a quitté ses sabots pour s’enfuir à travers les prés. Les vaches sont rentrées toutes seules à l’étable, ce qui a alerté ses parents. Enfin elle est arrivée après tout un grand tour, échevelée. Elle n’a plus jamais été tout-à-fait la même, paraît-il.

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