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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > Les trois compères

Les trois compères

Battre la semelle !

Se faire tirer la languette.

Ils étaient trois amis, inséparables et sportifs, qui aimaient à se donner rendez-vous, deux fois la semaine, pour aller courir le guilledou et battre la campagne. Nous tairons leur première passion pour ne nous préoccuper que de la seconde, plus recommandable, me direz-vous, même si les deux sont de nature à vous faire perde haleine.

Ce matin-là, pareil à tous les jours d'escapade campagnarde, nos trois larrons qui justement sortaient de foire, s'entendirent pour aller explorer les sous-bois de la forêt voisine. Ils ne reculaient devant aucun effort pourvu qu'il soit suivi de belles libations et de quelques robustes gourmandises. Ainsi va le plaisir de ceux qui aiment à gaspiller des calories pour les regagner bien plus vite encore, l'instant d'après …

Nos trois compères avaient un point commun : ils aimaient avoir chaussure à leur pied quand il s'agissait de courir par monts et par vaux, sous bois et futaies. Naturellement ils avaient opté pour ce qui se fait de mieux en ce domaine : semelle compensée à coussin d'air et tige renforcée à absorbeur de chocs. On ne pouvait s'y sentir plus à l'aise, de vrais chaussons !

Bien vite, il s'établit des liens de confiance entre les compère et leurs chaussures, une relation fondée sur le partage des sensations et le plaisir de l'effort commun. Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes, d'autant plus que les chaussures elles-mêmes s'étaient liées d'amitié entre elles. Elles avaient bien quelques divergences de vues, n'étant pas de la même marque mais des broutilles quand on y pense, puisque toutes venaient d'un même pays exportateur, à main-d'œuvre bon marché.

Les hommes et leurs chaussures faisaient, somme toute, des pieds et des mains pour que tout se passe bien au moment du déclenchement de la dose d'endorphine qui était désormais douce assuétude pour ces coureurs de fond. Les chaussures elles aussi éprouvaient la satisfaction du travail bien fait, restituant un corps sans blessure à leurs propriétaires ailés.

Notons quand même une querelle qui resta à l'état larvé. Les chaussures auraient aimé pratiquer leur mission sur des routes à lacets : une exigence bien trop compliquée pour nos compères qui préféraient les terrains plats aux pentes escarpés. Chacun mit de l'eau dans son vin ; les chaussures se montrant moins ambitieuses et les coureurs pratiquant volontiers le fartlek pour leur complaire.

Tous finalement vivaient en parfaite harmonie jusqu'à ce jour terrible que je me dois de vous narrer. Les compères avaient décidé de partir en forêt malgré un temps exécrable. Ils se sentaient d'humeur et de forme à supporter les trombes d'eau qui tombaient des cieux. Les chaussures, toutes nées sous le signe de l'air, appréciaient modérément ces conditions détestables, d'autant que leurs semelles de gomme n'étaient pas conçues pour les conditions extrêmes.

Mais ce que l'homme veut, il l'impose aux objets qui l'entourent sans bien mesurer les conséquences de ce qu'on serait en droit d'appeler caprice. Les trois amis partirent à l'aventure, dûment protégés des assauts du ciel, sans se soucier de leurs pauvres chaussures, traînées dans la boue et exposées à une humidité sans nom. Ils revinrent crottés et heureux, et, avant que de boire quelques bières réparatrices, se mirent quand même en devoir de doucher leurs fidèles escarpins de sport.

C'est là que se déroula le drame, l'abominable incident que peut aisément deviner celui qui observe attentivement ce cliché de Jean-Louis. Soucieux de garder pour eux seuls les bienfaits de l'eau chaude, ces gredins infligèrent à ces pitoyables chaussures une douche froide avant de les étendre à la fenêtre en une posture aussi humiliante que navrante.

Pire même, ils les avaient dénudées, privées de ces lacets qui faisaient leur charme. Pour corser le tout et aller jusqu'à perpétrer un crime que la maréchaussée laissera impuni, c'est en les suspendant aux languettes qu'ils les pendirent ainsi en public ; espérant vainement qu'elles pourraient sécher dans de telles conditions. Une exécution publique en somme à la vue de tous ceux qui battaient la semelle devant cette fenêtre de grève.

Vous pouvez tout aussi bien que moi vous en rendre compte. Les chaussures crient leur mécontentement, hurlent même à la mort. Leurs visages expriment toute la souffrance des objets auxquels l'homme n'accorde aucun regard. Elles sont pendues dans le vide, exposées encore aux caprices du temps tandis que les maudits sont au chaud à se sustenter tranquillement.

Voilà, vous savez tout de l'histoire qui aurait pu, comme bien des drames qui éclatent de par le monde, rester silencieuse, si un ami photographe n'avait su capter l'agonie et la révolte de ces pauvres chaussures, entièrement vouées au bon plaisir de leurs propriétaires et si mal considérées. Nous le remercions de ce précieux témoignage : une pièce de plus au dossier qui démontre combien les humains se soucient fort peu de tout ce qui les entoure.

Sportivement vôtre.

Photographie de Jean Louis Pétrone


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