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Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > Polyphonies aviaires en quatre temps

Polyphonies aviaires en quatre temps

(Auteur : Vran)

 

“Aucun animal ne s’est jamais mis au défi de développer ses capacités et de composer un opéra par exemple. Au cours de millions d’années, aucun animal n’a voulu devenir musicien.”

Harun Yahya (alias Adnan Oktar) dans l’Atlas de la Création

 

Même provenant d’un fanatique religieux, une affirmation pareille ne parait pas a priori complètement fausse (bien que j’ai du mal à concevoir l’Opéra comme une preuve de la volonté divine). Il est vrai qu’on a souvent entendu des animaux chanter, les oiseaux en particulier, qui peuvent produire des sons très divers et impressionnants (voir l’oiseau lyre ici), mais jamais n’a-t-on reconnu là de véritable “chanson” organisée, ni de “récital” et encore moins “d’Opéra”. Tout au plus connait-on certains animaux capables de “dialoguer”, un mâle et une femelle de la même espèce pouvant se répondre en chantant chacun à leur tour pour se faire la cour. Et pourtant, il existe bel et bien des oiseaux capables de chanter en groupe, de manière synchronisée et organisée. C’est le cas du Troglodyte Maculé, Thryothorus euophrys, un petit oiseau d’Amérique du sud aimant se nicher dans des cavités sur les berges de rivières, dans des roches, les arbres…

 

Le Troglodyte Maculé, Thryothorus euophrys

(Image : Mann et al)

 

Les vocalises de cette petit boule de plumes sont originales pour trois raisons : En premier lieu, mâles et femelles chantent chacun à leur tour, et chaque sexe a sa part de chant bien définie (ils ne chantent pas la même chose, et pas en même temps). Deuxièmement, au sein d’un groupe unisexe, plusieurs individus peuvent chanter de façon synchronisée (c’est à dire en suivant le même rythme, même s’ils chantent l’un après l’autre). Enfin, plusieurs (i.e plus de deux) individus du même sexe peuvent chanter la même chose simultanément pour former un choeur. Prises une par une, on retrouve ces particularités vocales chez plusieurs espèces d’oiseau, cependant, la combinaison des trois est exceptionnelle et correspond plus ou moins à ce que l’on nomme en langage humain une polyphonie.

 

En étudiant ce chant en détail, des chercheurs britanniques (y’a des métiers sympas quand même… “-Tu fais quoi dans la vie ? -J’écoute des petits oiseaux et toi ?”) ont pu le décomposer en plusieurs “phrases musicales” qui s’organisent de manière très régulière (comme du papier à musique dira-t-on). Voyez plutôt :

 

Chant simple, duo mâle-femelle

(Image : Mann et al)

Le diagramme ci-dessus représente un chant simple à deux voix, un duo mâle/femelle (les fréquences sonores sont indiquées par la courbe en noir, les parties chantées par le mâle sont encadrées en bleu et celles chantées par la femelle sont encadrées en rouge). Le mâle commence par une phrase rapide, un très court motif musical noté A, auquel répond immédiatement la femelle par une seconde phrase notée B. Le mâle reprend aussitôt par une nouvelle phrase C et la femelle continue par une phrase D. Tout cela se déroule dans un temps très court (environ 1.5 seconde pour les quatre phrases successives) et les deux individus répètent ce motif ABCD pendant plusieurs dizaines de secondes (jusqu’à 2minutes pour certains chants). Ca n’a l’air de rien comme ça, mais quand on y réfléchit, les bases de la musique sont là. Passons maintenant à un chant plus complexe :

 

Chant complexe, deux mâles et deux femelles

(Image : Mann et al)

Ce second diagramme se présente de la même manière que le précédent, à ceci près que les oiseaux sont maintenant 4 (deux mâles et deux femelles). La courbe de fréquence est relativement nette (on n’observe pas deux courbes superposées) ce qui signifie que les oiseaux de même sexe forment un choeur (ils chantent la même chose, de manière synchronisée). Lorsque deux oiseaux de même sexe chantent simultanément, le cadre (bleu ou rouge) est doublé. On peut donc voir que si la plupart des phrases sont chantées à deux, certaines sont des solos, ce qui dénote un niveau de complexité supérieur dans la composition musicale, les participant pouvant à tout moment quitter le groupe ou le réintégrer (imaginez une chorale où chantent successivement les garçons, puis les filles et où de temps en temps une personne fait un petit solo, c’est tout pareil mais avec des plumes). Si vous observez attentivement les courbes des deux figures, vous remarquerez également que les phrases ne sont pas les mêmes d’un chant à l’autre, il ne s’agit donc pas d’une succession de quelques sons monotones de type sirène de pompier, mais bel et bien de chant polyphonique. Maintenant que vous avez bien trépigné, pourquoi ne pas écouter le chant en question, enregistré “in situ” dans la forêt :

 

Clique ici pour faire plaisir à tes oreilles

 

Je vous l’accorde ça va très vite, du coup ce n’est pas particulièrement mélodique et ça ne vous transportera jamais d’émotion comme un Wagner ou un Verdi, mais tout est relatif et je suis certain que nos petits Troglodytes pourraient mourir d’effroi en écoutant notre musique humaine. A ceux qui poseraient la question de la fonction (toujours la fonction) de ce chant dans la nature, les auteurs hésitent entre la parade sexuelle (avec un gros doute puisque plusieurs individus de chaque sexe peuvent participer à un même ensemble mais bon… chacun ses mœurs) et la défense du territoire contre d’autres espèces de petits oiseaux (ouais parce qu’éloigner un prédateur en lançant des petits cuicui c’est rarement efficace, même en groupe). Personnellement je préfère me dire qu’ils essayent effectivement de composer un Opéra, rien que pour emmerder les créationnistes. Et toc !

Références :

Antiphonal four-part synchronized chorusing in a Neotropical wren. Nigel I Mann, Kimberly A Dingess and P.J.B Slater. Royal society biology letters.

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2 réactions à cet article    


  • HELIOS HELIOS 2 octobre 2009 17:38

    Juste pour vous dire que je suis pret a recevoir chez moi vos chercheurs pour qu’ils viennent ecouter la même chose, en beaucoup moins melodieux, du mois de mai jusqu’au mois d’aout.
    Je n’ai pas pensé enregistrer les « vocalises », je le ferai l’an prochain.

    Ah, oui, ici, les chants ce sont les petites grenouilles qui me les propose a la tombée de la nuit pendant quelques heures, et qui peuplent le bassin de quelques dizaines de m2 que j’entretiens, avec libellules et autres bestioles multipattes...

    Le son est impressionnant de force et de synchronisation. On reconnait parfaitement les differentes « voix »... Il n’est donc pas nécessaire d’avoir des plumes.

    Quand a l’intelligence creatrice....

    Bonne soirée.


    • Gollum Gollum 3 octobre 2009 09:14

      Les animaux sont toujours surprenants pour ceux qui savent observer. À chaque fois les frontières semblent repoussées. Ce qui montre d’ailleurs les à-priori négatifs sur nos frères réputés « inférieurs ». À-prioris qui sont pour moi le résultat du dogme darwiniste : « tout est du au hasard », ce qui minimise de fait la complexité.


      Personnellement je préfère me dire qu’ils essayent effectivement de composer un Opéra, rien que pour emmerder les créationnistes. Et toc !

      Là je ne vois pas en quoi ça les emmerderaient.. Je ne sais pas si je suis créationniste.
      (en tous cas je ne suis pas fan d’une lecture littérale et bête de la Bible comme le sont beaucoup d’évangélistes américains) Je postule l’existence d’un absolu Transcendant. Je constate qu’avec cette hypothèse, le réel est à priori considéré comme pouvant être beaucoup plus complexe et intelligent que dans le modèle darwinien. Relire les ouvrages de Rémy Chauvin à ce sujet.

      Il est surprenant aussi de constater un culte des morts chez les éléphants.

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