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Sur le pont

Une fée vous attend.

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Las d’entendre des récits étranges sur la naissance des ponts qui enjambent nos rivières, la confrérie des fées a décidé de couper le tablier sous les pieds du diable. Puisque l’infâme maître des ténèbres se prétend le grand architecte des ouvrages d’art qui franchissent les flots, il convient pour les belles dames, de rompre la malédiction qui s’attache à ces réalisions du génie.

Il y eut dans la grande assemblée générale des fées un grand débat sur la manière de rompre le sortilège qui le plus souvent touche nos amis les chats noirs. Il est à noter que toutes ne vinrent pas à cette réunion, les mesures sanitaires drastiques touchent également le monde des fées, des lutins, des elfes et autres korrigans qui avouons-le ne trouvent pas aisément masque à leur face.

C’est donc avec une compagnie restreinte que se tint ce conciliabule historique. C’est la fée du Logis qui avait eu l’initiative de ce débat. Elle souhaitait donner un grand coup de balai aux croyances anciennes sur ce passage délicat. Aller sur l’autre rive a depuis toujours été, dans l’imaginaire des humains, un moment délicat, souvent fatidique. Elle voulait à la fois dépoussiérer les superstitions et apporter un grand air frais aux croyances.

Ses collègues, d’abord sceptiques et surtout peu convaincues de l’urgence de ce dossier furent gagnées par son propos liminaire. Faire le pont avait de quoi séduire les riverains et enchanter les conteurs. Il s’agissait simplement de trouver une réponse satisfaisante aux manœuvres du diable, toujours prompt à pousser par-dessus le parapet ceux qui ont le feu à leurs trousses.

C’est la fée Lyne qui eut la première idée. Elle voulait coller aux basques des légendes. Elle suggéra que ses amies se transforment en un gentil chat blanc pour accompagner les passants qui s’aventuraient à pied sur un pont à la minuit. L’idée quoique clairement tournée contre Lucifer n’avait en réalité que peu d’intérêt. Le symbole ne serait même pas remarqué par ces humains le plus souvent incultes. On laissa tomber cette suggestion.

La fée d’hiver réclama la parole. Ces propos jetèrent un froid dans l’assistance. Elle était très remontée contre ces jeunes filles trop légèrement vêtues, aux épaules et aux cuisses nues, aux décolletés plongeants. C’est justement ce dernier point qui avait aiguisé son imagination. Elle voyait dans cette mode vestimentaire l’œuvre du vilain et proposa de glisser dans la poitrine des jeunes femmes aguichantes un crapaud pour que le diable soit accusé de cette manœuvre.

On s’indigna dans l’assemblée. Les fées ne sauraient se montrer sous un mauvais jour y compris au milieu de la nuit. Il convenait de laisser les poitrines s’exposer comme bon leur semble, cette fée d’hiver n’était qu’une grenouille de bénitier qui ne méritait plus de figurer dans la confrérie. Elle fut rayée sur le champ de la liste des adhérentes.

Il y eut alors une longue période de silence. Chaque fée étant à la recherche d’une idée qui allait obtenir l’adhésion de toutes. C’est la Fée libertine qui après bien des cogitations leva la main pour prendre la parole. Il en va ainsi chez les fées, il est de coutume d’attendre d’y être invitée pour s’exprimer en public. Une mesure sage car couper la parole dans le monde des fées est un outrage qui s’accompagne de l’ablation de l’organe fautif. Les dames blanches ne plaisantent pas avec les règles de courtoisie.

La dame dans un silence de cathédrale proposa qu’à la minuit, le premier piéton sur un pont recevrait les plus tendres hommages de la fée de service. On devinait bien là les penchants lascifs de la dame. Bon nombre de ses collègues s’enthousiasmèrent à cette idée. Depuis bien trop longtemps, la profession avait cessé d’avoir un commerce charnel avec les humains. Pour beaucoup d’entre-elles, cette longue période d’abstinence ne pouvait plus durer et c’était là belle manière de faire la nique au diable.

L’idée allait être retenue quand la fée Pudique demanda la parole. Il était si rare qu’elle s’exprime que toutes les participantes dressèrent l’oreille pour écouter cette si discrète personne. Elle affirma, le rouge au front, que cette suggestion pour surprenante et émoustillante qu’elle puisse être se heurtait à quelques objections de taille. La première est la circulation automobile qui ne cesserait d’importuner une relation qui a besoin de calme et de discrétion. La seconde est que désormais, tous les ponts sont équipés d’un éclairage public qui ne garantit pas, bien au contraire, la quiétude des ébats.

La fée Licité admit qu’il convenait de limiter la pratique aux seules passerelles réservées aux cyclistes et aux piétons en excluant de la mesure les adeptes de la mobilité électrique. Les fées ont en la matière des idées plus proches de la nature que les humains. Quant à la présence des lampadaires, une simple coupure de courant était envisageable le temps de l’union. Les pouvoirs magiques de la fée électricité pouvaient bien s’interrompre le temps de ce petit plaisir en suspension.

L’enthousiasme gagnait les participantes quand une nouvelle main se leva. La Fée Ministe s’indigna de cette idée aussi saugrenue que déplacée. Non seulement faire l’amour avec un homme excluait de la récompense les femmes qui elles aussi pouvaient enjamber la rivière mais qui plus est elle enfermait une fois encore les fées dans les représentations caricaturales que les nombreux écrivains misogynes n’avaient pas manqué d’exploiter.

Il était grand temps que les fées sortent de ce rôle niaiseux et primaire auquel on les astreint depuis des siècles. L’heure de leur émancipation avait sonné. Elles devaient toutes cesser de faire de l’œil aux seuls princes charmants ou aux gentils cordonniers. Les femmes avaient elles aussi droit aux miracles. Les fées devaient enfin rejoindre les âges et cesser d’être un symbole féminin mièvre et docile.

Un tonnerre d’applaudissements suivit cette déclaration. La fée Ministe avait emporté l’adhésion de presque toutes ses collègues. Il y eut bien deux ou trois dames qui quittèrent la salle contrariées en enfourchant prestement leur balai pour fuir ces inepties. Pour toutes les autres, l’heure était venue de passer à l’écriture inclusive. La(e) fé(e) rentrait désormais dans le grand et vaste domaine du genre neutre.

Il ne fut rien décidé à propos des ponts, sujet bien trop subalterne dorénavant. Le diable n’avait qu’à aller se faire voir ailleurs. Même que certaines participantes suggérèrent de lui tailler les oreilles en pointe et de lui couper la queue et les cornes. Moi qui avais assisté à cette séance révolutionnaire je me gardai bien de leur signaler que ces idées n’étaient pas neutres. Je pense avoir été prudent et c’est sur la pointe des pieds que j’abandonnai cette conférence pour traverser au plus vite la Loire sur la passerelle de Sully.

Mirifiquement leur.


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6 réactions à cet article    


  • mosel 15 octobre 18:26

    c’est feerique


    • C'est Nabum C’est Nabum 15 octobre 20:41

      @mosel

      C’était avant le couvre-fée


    • Jjanloup Jjanloup 15 octobre 19:53

      Ah ! Si la Fée lation avait pu s’exprimer...


      • C'est Nabum C’est Nabum 15 octobre 20:41

        @Jjanloup

        Elle joue aux dés


      • juluch juluch 15 octobre 21:58

        Si les fées s’y mette également c’est qu’on est vraiment dans la mouise....

        merci nabum !

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