• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Étonnant > Une langue trop chargée

Une langue trop chargée

Le mot de la fin !

JPEG Il était une fois bonimenteur ayant langue trop chargée. La sienne, qui n’était pas de bois , avait eu la dent dure en jugeant un freluquet qui lui avait manqué de respect. Une salve de mots, tous plus blessants les uns que les autres, avaient proprement exécuté le vilain personnage. Le dernier mot fut celui qui mit à terre le malandrin. Il n’y aurait pas eu lieu de s’en offusquer si l’agonie du grossier n’avait choqué les âmes sensibles, toujours promptes à s’indigner pour un nom ou pour un béni-oui-oui. Que le méchant fût un personnage important, un haut dignitaire de cette société agonisante provoqua l’émoi des gens de sa caste.

L’affaire fut portée en haut lieu, là où, justement, les mots finissent par manquer quand il s’agit de dire la vérité ou des propos sensés. Un discours fut tenu par un homme, lui aussi important, qui naturellement ne l’avait pas écrit. Le risque est grand alors de commettre un non-sens quand on découvre ainsi des mots qui vous échappent. C’est ce qu'il advient devant une assemblée assoupie dont beaucoup de membres, élus cacochymes, ont une forte prétention à perdre leurs mots.

L’orateur xylophile, d’un grand mouvement de manche, se lança alors dans une tirade imprévue. Enivré par ses mots, exalté par les caméras de télévision qui filmaient en direct la séance, il s’autorisa quelques variations lexicales, des ajouts sémantiques, des libertés grammaticales. Comme nul ne peut interrompre ce genre de discoureurs prétentieux, le dérapage ne tarda pas à se produire. Il s'avérait de toute première nécessité de bâillonner le bonimenteur et ses semblables.

Il fallait que le mot de trop devînt celui de la fin. La loi se fit fort de pourchasser les coupables, de dénicher les fautifs potentiels, les beaux parleurs impénitents et, comme la mode est au principe de précaution, la docte assemblée trouva une mesure exemplaire pour réduire à néant le risque. Le décret du mot de trop fut voté à l’unanimité de ceux qui ne dormaient pas encore ce soir-là dans les travées de la chambre des dépités..

Obligation fut faite désormais de retirer un mot à chacune de nos phrases. Une police lexicale fut immédiatement mise en place. Des radars furent conçus pour détecter la phrase grammaticalement parfaite. Pas l’ombre d’un doute, dans une telle phrase, nul mot ne serait retiré de la circulation. Il était temps, pour réduire la dette, de taxer les mots qui vous restent en bouche.

La traque fut impitoyable. Bien peu de gens, il faut hélas le reconnaître, en furent victimes. Depuis belle lurette, dans la population, bon nombre de sujets avaient une langue sans objet. L’attribut du pouvoir se perdait dans l’épithète de la réduction de la pensée. Les élus ne furent pas non plus troublés par cette nouvelle mesure législative : depuis longtemps, pour eux aussi, le mot de la sincérité avait pris la clef des champs.

Les rares contrevenants étaient des fins lettrés, des conteurs et des bavards distingués, écrivains de seconde zone : ceux qui avaient encore l’outrecuidance d’écrire eux-mêmes des ouvrages que personne n’achetait. Les journaux aimaient à vanter les mérites des livres écrits par d’autres et signés par des personnages célèbres et souvent incultes. Les délinquants de la phrase complète furent mis au ban de la société, condamnés au silence.

La loi du mot de trop fut la première étape de la lente déliquescence de la pensée. Si Dieu créa le verbe, en sapant le mot, les législateurs firent un pacte avec le Diable. Le mot de la fin allait voir le jour, celui par lequel la langue allait se dissoudre, la culture s’étioler, la civilisation se détruire. Les mots furent avalés par des ogres terrifiants. Les conjonctions et les prépositions furent les premières à disparaître au champ de déshonneur.

Puis l’adverbe prit la tangente, l’adjectif fut exécuté, un bandeau sur la bouche. Les pronoms se passèrent d’antécédents, ils se libérèrent des règles d’usage et d’accord. Le nom céda à la tyrannie de la mode, il abandonna le genre. La phrase était à l’article de la mort et c’est le moment que choisit le verbe pour faire, lui aussi, le grand saut dans le vide.

La prose avait vécu. La langue morte fut enterrée sans discours ni trompette. Les obsèques se passèrent dans un silence qui n’avait désormais plus de nom. Le corpus fut mis en terre, la dame prose rejoignit l'univers des vers. La barbarie prit la place laissée vacante. À trop vouloir faire taire ceux qui se dressaient devant eux, les responsables avaient détruit les fondements de notre société.

Les mots désormais me manquent pour exprimer mon effroi. Cette fiction deviendra bien vite réalité. Je m’afflige de la perte de sens ; je m’indigne du style qui se dérobe ; je m’exaspère du manque de grammaire : je m’étrangle de tous ces mots qui disparaissent. Je crains que nous ne soyons que bien peu à nous offusquer ainsi. Moins il y aura de mots à votre disposition, plus aisée sera votre manipulation. Les princes de la langue de bois l’ont compris depuis bien longtemps, eux qui font tout pour vous bercer de mots creux et de phrases vides.

Lexicalement vôtre.


Moyenne des avis sur cet article :  5/5   (6 votes)




Réagissez à l'article

6 réactions à cet article    


  • juluch juluch 16 avril 2016 12:43

    Ne changé surtout pas votre Verbe Nabum................. smiley


    • C'est Nabum C’est Nabum 16 avril 2016 13:38

      @juluch

      Je m’y emploie en dépit des pressons de toutes sortes pour que j’épure ma langue


    • BA 16 avril 2016 13:04

      Les inégalités entre les enfants se creusent en France.


      Un rapport publié ce jeudi 14 avril par l’Unicef pointe du doigt la montée des inégalités entre les enfants dans les pays riches. La France se classe en fin de peloton.


      En 2010, tous critères confondus, nous étions au milieu du tableau. Nous sommes maintenant en 28e position sur 35, la première place revenant au Danemark.


      En matière de réussite scolaire, la France dégringole en 35e position sur 37.


      Une minorité d’élèves seulement reste très performante tandis que ceux qui sont en difficulté sont toujours plus nombreux. La performance reste étroitement liée au milieu social.


      http://www.francetvinfo.fr/societe/education/les-inegalites-entre-les-enfants-se-creusent-en-france_1404837.html


      Charlotte Magri : « L’école aujourd’hui amplifie les inégalités entre les enfants ! »


      Enseignante dans une école primaire de Marseille classée ZEP, Charlotte Magri, qui avait interpellé la ministre de l’éducation nationale fin 2015, réagit au dernier rapport de l’UNICEF, qui fait état d’une augmentation des inégalités parmi les enfants dans les pays riches, notamment en matière d’éducation. Interview.

       

      Quelle a été votre première réaction face aux résultats de la France – classée notamment 35e sur 37 en matière d’éducation ?


      Je n’ai pas été surprise malheureusement… Et attristée de ne pas l’être ! L’état des lieux dressé dans le rapport correspond vraiment à ce que l’on vit et l’on perçoit à l’école au quotidien, tant en termes de revenus des familles, que de résultats scolaires, de santé ou encore de ressenti des élèves : la situation se détériore, de plus en plus d’enfants sont affectés par la grande pauvreté (à ce stade, on ne peut même plus parler de « précarité » !), ont des soucis de santé – problèmes de peau, de dents, résurgence de gale… – et en termes de réussite, le fossé se creuse entre ceux du bas de l’échelle et ceux du milieu… Les enfants les plus vulnérables et les plus défavorisés sont laissés pour compte, et cumulent du coup les difficultés ! Et cela ne date pas seulement de 2008 et la crise économique, c’est un mouvement de fond.


      L’école n’est-elle pas censée donner les mêmes chances à tous les enfants ?


      En théorie si, mais aujourd’hui, non seulement elle ne compense pas les inégalités subies par les enfants en dehors de l’école comme c’est son rôle de le faire… mais elle les amplifie ! Les moyens matériels alloués ne sont non seulement pas « égaux », mais ils sont répartis de manière injuste et inéquitable ! Les budgets pour le primaire sont inférieurs à ceux du secondaire, et les enfants défavorisés ont très peu de chance d’aller jusqu’au lycée, c’est donc mathématique : la France dépense moins d’argent pour l’éducation d’un enfant pauvre que pour ceux des classes moyennes et favorisées. De même, ce sont les enseignants les moins expérimentés qui sont affectés sur les postes les plus difficiles, au contact des élèves les plus défavorisés. C’est du grand n’importe quoi. Et ce n’est pas un secret, le constat est d’ailleurs posé au plus haut : dans le rapport de l’inspection générale de 2015, Jean-Paul Delahaye dit, je cite : « À ce niveau atteint par les inégalités, il devient absurde et cynique de parler d’égalité des chances, c’est à l’égalité des droits qu’il faut travailler. »

       

      Quelle est la réalité dans votre école ?


      Jusqu’à très récemment, elle était telle que je l’ai décrite dans ma lettre ouverte « Je nous accuse  » à notre Ministre de l’Education Nationale : trous dans le sol, amiante sous les dalles usées du plafond, alarme incendie défectueuse, pénurie de tables et de chaises… L’hiver, les élèves avaient les lèvres bleues de froid faute d’isolation et tombaient malades, et aujourd’hui, pendant que dans d’autres établissements, les élèves font un « atelier équestre » sur le temps d’activités périscolaires, les nôtres n’ont même pas une boîte de feutres ! Le côté « sanctuaire » de l’école est encore une réalité, mais de moins en moins d’une année sur l’autre : aujourd’hui, les enfants sont témoins de deal de drogue tout près du portail d’entrée, voire eux-mêmes embrigadés – oui, des élèves de primaire ! Avant, des situations pareilles, c’était plus épisodique ou plus circonscrit, désormais ça se banalise. Les enfants ont peur, et nous sommes moins en mesure de les protéger. Vous vous doutez bien que dans ce contexte, les apprentissages ne sont pas au rendez-vous. En tant qu’enseignante, quand je suis face aux élèves, je suis responsable de ce que je leur fais vivre, et j’ai honte. On pourrait penser que je suis dans un établissement exceptionnel, mais ce n’est pas le cas, je ne me fais que la voix de nombreuses autres écoles en France.

       

      Que pensez-vous des recommandations formulées par l’UNICEF dans son rapport ?


      Elles sont certes très larges car valables pour les 41 pays de l’UE et l’OCDE analysés, mais elles vont dans le bon sens : répondre en priorité aux besoins des enfants les plus défavorisés et ne laisser personne au bord du chemin. L’une d’elles me tient particulièrement à cœur : « Prendre le bien-être subjectif des enfants au sérieux ». Nous avons oublié que nous avions à charge des êtres humains, avec un ressenti, et qu’il sera difficile d’avancer sans écouter les premiers concernés : les enfants eux-mêmes ! C’est une bonne chose que le rapport soit en partie nourri de la parole des enfants.
      Pour le reste, en France, ce n’est pas un problème de moyens… mais de choix de politiques publiques. Notre pays ne se donne pas les moyens de ses ambitions.

       

      Comment faire avancer les choses selon vous ?


      C’est la grande question. Tant que les médias n’en parlent pas, rien ne se passe… Et quand c’est le cas, les mesures prises en réaction le sont souvent avec une vision à court terme et à des fins de communication uniquement. Le problème, c’est qu’il y a toujours eu des riches et des pauvres. Alors, à quel moment peut-on en parler ? Et bien à la sortie d’un rapport de l’UNICEF par exemple ! Plus la réalité sera mise en avant, plus les choses bougeront. Il faut sortir de cette léthargie, et prendre conscience… qu’il y a urgence pour les enfants !


      https://www.unicef.fr/article/charlotte-magri-l-ecole-aujourdhui-amplifie-les-inegalites-entre-les-enfants




      • C'est Nabum C’est Nabum 16 avril 2016 13:43

        @BA

        Il faut reconnaître que la responsabilité des enseignants, mes chers anciens collègues est écrasante

        Les devoirs à la maison deviennent des moyens de faire ce qui n’est pas vu en classe, les parents réalisant le boulot que les pauvres maîtres ne peuvent plus faire, faute d’avoir du calme dans des classes où la discipline est comparable à ce qui se passe dans une pétaudière.

        Les directives favorisent encore ce mouvement, la classe bourgeoise se délectant d’offrir à leurs enfants, ce qu’elle refuse aux enfants des classes inférieures.

        Les enseignants ont oublié d’où ils viennent et ne favorisent que le réussite de leurs propres enfants

        Ce monde est inique et c’est parfaitement organisé


      • Loatse Loatse 16 avril 2016 13:53

        Voici donc l’heureux utilisateur de mots chanceux.... ;)


        Malandrin se morfondait dans l’ombre, le voici à la lumière... suivi de son compère Freluquet jugeant certainement le contexte favorable (ne l’avait on pas relégué aux oubliettes l’accusant de mener son employeur au soufflet, puis à l’inévitable affrontement jusqu’à ce que mort s’ensuive ?)

        Nos candidats à l’immortalité ne peuvent toutefois éviter de longer le cimetière, celui ou reposent les illusions perdus et les langues assassinées puis le poste de la police de la pensée...

        « A t’on besoin dorénavant de policer les fleurs, s’enquit en voyant cela, Malandrin, ?

        Que nenni, je le crains, lui répondit Freluquet, tandis qu’une sirène assourdissante retentissait...

        Un mot de trop courait sur toutes les lèvres, lequel je ne sais ? ... Ce fut pourtant l’hallali sous le regard éteint de cacochyme que l’on laissa mijoter dans son jus..

        Le style, hormis chez quelques résistants qui refusaient de se mettre au »goût du jour« , s’était dérobé depuis bien longtemps déjà.. condamné à l’Oubli...

         »Non non, pas les beignets !", précisa Freluquet à Malandrin confus, pas trop au fait des us et coutumes des temps présents..tout en se remémorant le sort de Coquin que l’on avait séparé de Vil....et qui ne suscitait plus que l’attendrissement..

        Un comble !

        Aussi ne firent ils que trois petits tours et puits sans fond... non sans avoir réjouis au passage une âme nostalgique amoureuse du verbe au point de s’en faire l’écho.. avec Gratitude ;)





        • C'est Nabum C’est Nabum 16 avril 2016 14:06

          @Loatse

          Savez vous que le style et les mots désuets qui sont ma marque de fabrique me conduit à être méprisé et oublié systématiquement par les médias locaux, ceux là même qui usent d’une langue si pâteuse que j’ai ai la gueule de bois a essayé de les lire !

          Mais laissons là ces traîne-misère, ces pisse vinaigre, ils font si grand mal à la littérature que leur postérité est vouée à l’oubli immédiat

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON








Les thématiques de l'article


Palmarès



Partenaires