• AgoraVox sur Twitter
  • RSS
  • Agoravox TV
  • Agoravox Mobile

Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > Bergson et les fondements fraternels de la démocratie

Bergson et les fondements fraternels de la démocratie

http://lechatsurmonepaule.over-blog.fr/2021/11/texte-de-bergson-sur-la-democratie-questions.html

Au docteur Gérard Haddad...

Ce texte de Bergson est extrait des Deux sources de la morale et de la religion (1932). Le thème du texte est la démocratie. Selon Bergson, de toutes les conceptions politiques, la démocratie est la plus éloignée de la nature. 

Bergson commence par expliquer que "l'humanité n'est venu à la démocratie que sur le tard".

L'étymologie du mot "démocratie" (démos = le peuple et Kratein = gouverner), donc le gouvernement du peuple par lui-même nous rappelle que la démocratie n'a pas toujours existé, qu'elle est né en Grèce au Vème siècle avant Jésus-Christ. Les premières expériences d’un régime politique démocratique ont lieu pendant l’Antiquité, dans la cité grecque d’Athènes. 

Une crise économique et politique est à l'origine de l'apparition de ce nouveau modèle politique. Deux hommes d'État, Solon et Clisthène, furent les deux principaux acteurs de la naissance de la démocratie.

Cependant, pour les Athéniens, le peuple se limite aux citoyens, c’est-à-dire aux hommes libres, nés de pères athéniens. Le groupe des citoyens n’inclut donc pas les femmes, les enfants, les étrangers et les esclaves ; environ 10 % de la population du territoire d’Athènes fait ainsi partie des citoyens.

La démocratie athénienne, fort différente de nos démocraties modernes, ne s’est pas implantée du jour au lendemain. La mise en place d’un régime politique où l’ensemble des citoyens pouvait participer à la prise de décision était inédite dans le monde grec. C’est donc graduellement que les institutions démocratiques ont vu le jour à Athènes. (source : assemblée nationale du Québec)

Selon Bergson, de toutes les conceptions politiques, la démocratie est la plus éloignée de la nature. En effet, la démocratie suppose la renonciation à l'exercice solitaire du pouvoir. Il n'est pas naturel que les hommes se mettent d'accord pour exercer le pouvoir en commun et pour se soumettre à des lois qu'ils ont élaboré ensemble plutôt qu'à un roi ou à un despote, comme c'était le cas, à l'époque dans la plupart des pays, en particulier en Perse. 

La démocratie est la conception politique "la plus éloigné de la nature". Bergson ne dit pas que les autres conceptions sont naturelles. Elles relèvent de la culture, comme toutes les réalités humaines, mais elle s'en éloigne davantage car elle est fondée sur la raison et le devoir (du moins idéalement) et non sur l'arbitraire et l'intérêt d'un seul.

Bergson explique que la démocratie "transcende" (en intention du moins) les conditions de la "société close". Une société ouverte se caractérise par un gouvernement réactif, tolérant et dans laquelle les mécanismes politiques sont transparents. C'est une société non-autoritaire, donc sans personnalités autoritaires, à la base de laquelle se trouvent la liberté et les droits humains.

Une société close au contraire se caractérise par un gouvernement non réactif, intolérant et dans lesquels les mécanismes politiques sont opaques.

La conception politique démocratique transcende les conditions de la société close dans la mesure où elle entend aller au-delà, à ne pas se contenter de ces caractéristiques, tenus pour "naturels". Bergson prend soin de préciser "en intention du moins", donc pas forcément en fait. Il appartient au citoyen de vérifier que les intentions soient conformes à la réalité.

Selon Bergson, la démocratie attribue à l'homme des droits inviolables. Il se réfère implicitement à la Déclaration des droits de l'homme et du citoyen dont les deux premiers articles sont :

Article premier  : Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune.

Article 2 : Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l'Homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté, et la résistance à l'oppression.

Selon Bergson la liberté, l'égalité (en droit), la propriété, la sauvegarde de sa personne, le droit de résister à l'oppression sont inviolables. Inviolables et synonyme de "sacré", auxquelles on ne peut pas toucher.

Ces droits exigent de la part de tous une fidélité inaltérable au devoir. Pour Bergson, les droits de l'homme (homme est un terme générique qui désigne aussi bien l'homme que la femme) sont inséparables des devoirs. L'homme n'a pas seulement des droits, il a aussi des devoirs et ses devoirs sont inséparables de ses droits. Par exemple il a non seulement le droit, mais aussi le devoir de résister à l'oppression si le régime devient despotique. Il a le droit à jouir de la liberté, mais il a aussi le devoir de la défendre.

On peut donc dire que les droits exigent de tous la vertu qui est une fidélité inaltérable au devoir. "Lorsque cette vertu cesse, écrit Montesquieu, l’ambition entre dans les cœurs qui peuvent la recevoir, et l’avarice entre dans tous. La république est une dépouille ; et sa force n’est plus que le pouvoir de quelques citoyens et la licence de tous."(Esprit des Lois, III, 3).

La démocratie ne prend pas pour matière l'homme tel qu'il est, mais l'homme tel qu'il devrait être. La démocratie n'est pas une réalité, mais un idéal à réaliser.

Parmi les trois espèces de gouvernement que l’on peut observer, Montesquieu distingue la république, la monarchie et le despotisme. La démocratie est la forme la plus pure et la plus exigeante de la république (république vient de res publica = chose publique), car le peuple y est à la fois souverain (législateur) et sujet (il est tenu de s’appliquer les lois qu’il vote), alors qu’il n’est que sujet dans l’aristocratie.

La liberté et l'égalité, les deux premières devises de la République française sont des "sœurs ennemies". Il peut y avoir et il y a en effet une contradiction entre la liberté et l'égalité. Par exemple le droit "naturel et imprescriptible" à la propriété qui suppose le droit d'entreprendre contredit l'égalité qui doit régner entre les citoyens.

C'est pourquoi la devise de la République comporte un troisième terme qui est la fraternité, c'est-à-dire un effort de justice et d'amour visant à compenser, autant que faire se peut les inégalités de fait (fortune, force, intelligence, etc.) entre les hommes, les citoyens n'étant pas proclamés égaux en fait, mais seulement en droit, devant la loi.

La liberté et l'égalité ont besoin d'un troisième terme pour les concilier : la fraternité. C'est ici que Bergson va plus loin que Montesquieu qui se contente de parler de "citoyens" et non de frères.

La fraternité est d'essence évangélique car l'autre n'est pas seulement un citoyen comme moi, l'habitant de la même cité, mais aussi le prochain, vis-à-vis duquel il m'incombe d' exercer les devoirs larges de l'amour fraternel.

La fraternité implique le respect inconditionnel du prochain. Il a une dimension universelle. Une nation ne peut se constituer contre un ennemi commun, qu'il soit intérieur ou extérieur, comme le voulait le juriste nazi Carl Schmitt.

Bergson a été sensible au thème biblique de la rivalité entre frères (Caïn et Abel, Esaü et Isaac, Jacob et ses frères... ou entre femmes : Sarah et Agar).

La rivalité, la jalousie, l'inimitié entre frères ou entre sœurs est un invariant anthropologique avant d'être un problème politique, c'est le "péché originel" de l'humanité (le péché de Caïn et non le péché d'Adam qui n'est pas le premier homme). C'est pourquoi Bergson se réfère à l'Evangile, c'est-à-dire à la renonciation totale et définitive à la violence entre frères.

Selon le psychiatre Gérard Haddad, La rivalité est au cœur de toutes les relations humaines. La contradiction entre liberté et égalité n'est pas un problème abstrait, mais une réalité concrète. Faute d'y apporter en permanence des solutions concrètes (une tâche éternellement inachevée), ce qui n'est pas possible dans le cadre d'une société fondée sur la devise : "autorité, hiérarchie, fixité", elle constitue une menace permanente pour la cohésion des sociétés humaines. 

On ne peut demander une définition précise de la liberté et de l'égalité parce que la liberté et l'égalité ne sont pas encore totalement réalisées. Beaucoup de formes de liberté et d'égalité considérées comme irréalisables ou inconcevables se sont aujourd'hui réalisées ou sont en voie de réalisation, comme par exemple la fin de l'apartheid en Afrique du Sud, l'égalité homme-femme ou le mariage pour tous. D'autres ne sont pas encore réalisées.

La démocratie dans son essence n'est donc ni dans le passé, ni dans le passé, ni dans le présent, mais dans le futur car l'avenir doit rester ouvert à tous les progrès. 

Bergson cite la définition formule de saint Augustin pour définir la liberté : "Ama et Fac quod vis". La liberté réside dans l'absence de contraintes, mais l'amour lui donne son sens et sa consistance, car sans l'amour la liberté est un concept vide.

Les articles de la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen sont autant de défis jetés aux abus. Citons à nouveau l'article 1er : "Les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l'utilité commune."

La démocratie a été introduite dans le monde comme protestation contre les innombrables abus contre la liberté et l'égalité des hommes. Par exemple, la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen a été introduite comme protestation contre les privilèges de la noblesse et contre l'arbitraire royal. 

Les formules démocratiques ne nous prescrivent pas précisément ce que nous devons faire. C'est pourquoi elles sont plus commodes pour rejeter, par exemple pour dénoncer des abus. Elles ne nous permettent pas d'en tirer l'indication positive de ce qu'il faut faire.

C'est pourquoi il est nécessaire de les transposer, c'est-à-dire de les appliquer à des cas particuliers, à des exemples concrets. C'est pourquoi la déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen ne peut constituer qu'un préambule, une déclaration d'intention précédant les lois positives.

Il faut donc partir des lois positives et se demander si telle ou telle loi est conforme ou non à la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen.

Bergson nous met en garde contre le fait que les formules démocratiques risquent toujours d'amener une incurvation dans le sens des intérêts particuliers. On peut donner comme exemple l'activité des lobbies auprès des différentes assemblées législatives comme le parlement européen ou l'assemblée nationale. 

Conclusion :

L'intérêt principal du texte réside dans la valorisation de la fraternité comme médiatrice entre la liberté et l'égalité et l'introduction de l'amour fraternel dans le champ de la politique (ce que Montesquieu n'a pas fait).

La thèse de Bergson est que le démocratie est une système politique "antinaturel", car la démocratie dans son essence est la renonciation au penchant naturel à la violence au profit du dialogue fraternel.

L'idéal de fraternité ne lève pas à proprement parler la contradiction entre la liberté et l'égalité, mais se place au-dessus des "sœurs ennemis", car il affirme que chacun doit être reconnu et que personne ne doit être oublié. L'idéal de fraternité veille activement, aidé par la justice, à ce que la rivalité entre les frères et les sœurs ennemis ne dégénère pas en combats "sororicide" ou fratricides.


Moyenne des avis sur cet article :  2.5/5   (4 votes)




Réagissez à l'article

7 réactions à cet article    


  • Schrek Emmet Brickowski 23 novembre 11:14

    Bergson ? C’était un comique § Pour lui, le rire était “tout simplement le résultat d’un mécanisme mis en place en nous par la nature ou, ce qui est presque la même chose, par notre connaissance de la vie sociale. Il n’a pas le temps de regarder où il frappe”.

    Il en savait quelque chose.


    • samy Levrai samy Levrai 23 novembre 13:08

      Pas de democratie possible sans un peuple souverain / une nation souveraine.


      • Taverne Taverne 23 novembre 13:33

        La trinité de la devise est conçue comme un jury de trois arbitres. Un nombre impair permet de trancher dans le cas où les deux parties les plus opposées ne parviennent pas à une entente. Quand la liberté et l’égalité s’affrontent violemment et nuisent à la cohésion sociale, la fraternité joue le rôle de l’arbitre qui dispose d’une voix prépondérante.

        Mais il faut entendre le mot de fraternité au sens de « fraternité républicaine » qui soude les liens entres les citoyens de la république. Bien sûr, cette définition n’exclut pas de pratiquer des formes de solidarité supplémentaires mais elles ne doivent pas nuire à la fraternité républicaine.

        On peut aussi concevoir un jury à trois arbitres dont la voix prépondérante passe tantôt à l’un tantôt à l’autre. Cela ne peut être justifié que pour des cas exceptionnels car, à mon avis, c’est toujours la fraternité qui devrait trancher dans les cas insolubles.

        Essayons un cas pratique : Prenons le cas de la Guadeloupe. La revendication de circuler et de se soigner (et d’aller se faire vacciner) d’un côté, la revendication d’une plus forte égalité par rapport à la métropole et au sein même de l’île (où une minorité accapare les biens). C’est la fraternité républicaine qui devrait offrir une voix de sortie.


        • Robin Guilloux Robin Guilloux 24 novembre 05:57

          @Taverne

          Votre exemple est excellent. La médiation active de la fraternité comme troisième terme, c’est autrement plus fécond que le stérile « mais en même temps » qui ne relève que d’une analyse abstraite, s’applique à n’importe quelle situation : (thèse/antithèse) et ne débouche strictement sur rien.


        • berry 23 novembre 16:22

          La démocratie, c’est 50 % d’abrutis de droite et 50 % d’abrutis de gauche, avec au sommet la même mafia cosmopolite et franc-maçonne qui fait semblant de se disputer le pouvoir sous deux drapeaux différents.

          Un jeu de dupes, en somme.

          Les empêcheurs de tourner en rond sont virés du par tous les moyens possibles et imaginables, légaux ou illégaux.


          • Hervé Hum Hervé Hum 24 novembre 13:41

            D’après votre synthèse de ce que dit Bergson, son analyse comporte des éléments correct et d’autres non.

            Sur la relation droit/devoir, c’est correct, tout comme sur le fait de la transparence en démocratie, qui en est le baromètre et permet donc de juger du niveau de démocratie selon le niveau de transparence de la décision politique. Quid de la décision politique liée à la gestion du covid, prouvant le fait dictatorial de la France.

            On peut d’ailleurs résumer cette relation duale par la formule suivante « tout droit implique un devoir et tout devoir applique un droit ».

            Par contre, il n’existe pas de droits « naturels », c’est totalement faux. Les droits et parce qu’ils implique les devoirs, sont tous sans exception positifs, parce que le fait de la convention qui lie les membres d’une même communauté (qui peut s’étendre à toute l’humanité, sur ce point, cela rejoins la déclaration universelle des droits de l’homme) Mais le fait qu’il faille écrire une telle déclaration est la preuve absolue qu’il n’existe pas de droits « naturels », issues de la nature.

            Enfin, Bergson se trompe sur la propriété, car il faut distinguer la propriété privé, donc individuelle et qui porte sur sa propre personne et la propriété collective et qui porte sur l’environnement, commun à tous et qui n’est la propriété privé que par l’usage exclusif de la force et donc, de la violence. Autrement dit, la seule propriété qui soit inviolable en démocratie, c’est la propriété de soi même quand à ses choix de vie et de l’usage de son temps de vie, mais en aucune manière la propriété collective car sans cela, il n’existerait pas de biens publics, de routes, d’aéroports etc.

            Bref, son analyse est plutôt passable...


            • Hervé Hum Hervé Hum 24 novembre 13:48

              @Hervé Hum

              addendum

              actuellement, le forcing gouvernemental, ici ou ailleurs, vise précisément à mettre à bas la propriété privé en tant que celle de soi même via la politique visant à l’obligation vaxxinale. Il s’agit donc de supprimer ce qui fait le fondement de la liberté, qui ne consiste pas en l’absence de contrainte, mais en de faire ce que l’on aime tant que la question de la liberté d’autrui ne se pose pas.

              La liberté des uns ne commence pas là où s’arrête celle des autres, mais là où se pose la question de leur liberté et qui donne deux solution. Soit imposer sa liberté, soit négocier un compromis. Mais en société, il n’existe de liberté sans contrainte que pour le souverain et lui seul, pour tous les autres, elle n’existe pas

              De fait, en société, la liberté est toujours le résultat d’une convention qui passe par les lois et donc la relation droit/devoir, qui peut être résumé en écrivant « la liberté exige une grande discipline intérieure, la servitude volontaire un minimum et l’esclavage aucune, car la discipline est imposée de l’extérieur ».

              etc...

Ajouter une réaction

Pour réagir, identifiez-vous avec votre login / mot de passe, en haut à droite de cette page

Si vous n'avez pas de login / mot de passe, vous devez vous inscrire ici.


FAIRE UN DON



Publicité



Les thématiques de l'article


Palmarès



Publicité