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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > Du dieu monothéiste, in « L’Expérience intérieure » de Georges (...)

Du dieu monothéiste, in « L’Expérience intérieure » de Georges Bataille

 

 

L'Expérience intérieure, Georges Bataille, Gallimard, 1954, pp93-94, "Comment on devient monothéiste" : La Nature accouchant de l'homme était une mère mourante : elle donnait l' "être" à celui dont la venue au monde fut sa mise à mort.

Mais de même que la réduction de la Nature à un vide, la destruction de celui qui a détruit est engagée dans ce mouvement d'insolence. La négation accomplie de la Nature par l'homme – s'élevant au-dessus d'un néant qui est son œuvre – renvoie sans détour au vertige, à la chute dans le vide du ciel.

Dans la mesure où elle n'est pas enfermée par les objets utiles qui l'entourent, l'existence n'échappe tout d'abord à la servitude de la nudité qu'en projetant dans le ciel une image inversée de son dénuement. Dans cette formation de l'image morale, il semble que, de la Terre au Ciel, la chute soit renversée du Ciel à l'obscure profondeur du sol (du péché) ; sa nature véritable (l'homme victime du Ciel brillant) demeure voilée dans l'exubérance mythologique.

Le mouvement même dans lequel l'homme renie la Terre-Mère qui l'a enfanté ouvre la voie de l'asservissement. L'être humain s'abandonne au désespoir mesquin. La vie humaine se représente alors comme insuffisante, accablée par les souffrances ou les privation qui la réduisent à de vaniteuses laideurs. La Terre est à ses pieds comme un déchet. Au-dessus d'elle le Ciel est vide. Faute d'un orgueil assez grand pour se donner debout à ce vide, elle se prosterne face contre terre, les yeux rivés au sol. Et, dans la peur de la liberté mortelle du ciel, elle affirme entre elle et l'infini vide le rapport de l'esclave au maître ; désespérément, comme l'aveugle, elle cherche une consolation terrifiée dans un risible renoncement.

Au-dessous de l'immensité élevée, devenue de mortellement vide opprimante, l'existence, que le dénuement rejette loin de tout possible, suit de nouveau un mouvement d'arrogance, mais l'arrogance cette fois l'oppose à l'éclat du ciel : de profonds mouvements de colère libérée la soulèvent. Et ce n'est plus la Terre dont elle est le déchet que son défi provoque, c'est le reflet dans le ciel de ses effrois – l'oppression divine – qui devient l'objet de sa haine.

En s'opposant à la Nature, la vie humaine était devenue transcendante et renvoyait au vide tout ce qu'elle n'est pas : en contrepartie, si cette vie rejette l'autorité qui la maintenait dans l'oppression et devient elle-même souveraine, elle se détache des liens qui paralysent un mouvement vertigineux vers le vide.

La limite est franchie avec une horreur lasse : l'espoir semble un respect que la fatigue accorde à la nécessité du monde.

Le sol manquera sous mes pieds.

Je mourrai dans des conditions hideuses.

Je jouis aujourd'hui d'être objet de dégoût pour le seul être auquel la destinée lie ma vie.

Je sollicite tout ce qu'un homme riant peut recevoir de mauvais.

La tête épuisée où "je" suis est devenue si peureuse, si avide que la mort seule pourrait la satisfaire.

 

Friedrich Nietzsche - qui inspirait tant Georges Bataille - aurait donc eu raison de diagnostiquer en Histoire des moeurs, des idées et des sensibilités, que les Hébreux (ancienne ethnie, de laquelle se prétendent les judaïsmes contemporains) auraient sublimé leur volonté de puissance dans la figure d'un dieu transcendant, suprême, total et absolu, en décompensation d'un sentiment de faiblesse extrême, à la croisée de trois continents et des empires qui s'y déployaient.

 

 

L'Expérience intérieure, Georges Bataille, Gallimard, 1954, pp120-121, "Dieu" : « Dieu se savoure [Lui-même], dit [le mystique strasbourgeois] Eckhart. C'est possible, mais ce qu'il savoure est, me semble-t-il, la haine qu'il a de lui-même, à laquelle aucune, ici-bas, ne peut être comparée (je pourrais dire : cette haine est le temps, mais ça m'ennuie. Pourquoi dirais-je le temps ? je sens cette haine quand je pleure ; je n'analyse rien). Si Dieu manquait un seul instant à cette haine, le monde deviendrait logique, intelligible, les sots l'expliqueraient (si Dieu ne se haïssait pas, il serait ce que croient les sots déprimés : affaissé, imbécile, logique). Ce qui, au fond, prive l'homme de toute possibilité de parler de Dieu, c'est que, dans la pensée humaine, Dieu devient nécessairement conforme à l'homme, en tant que l'homme est fatigué, affamé de sommeil et de paix. Dans le fait de dire : « … toutes choses… le reconnaissent comme leur cause, leur principe et leur fin… » il y a ceci : un homme n'en peut plus d'ÊTRE, il demande grâce, il se jette harassé dans la déchéance, comme, n'en pouvant plus, l'on se couche.

Dieu ne trouve de repos en rien et ne se rassasie de rien. Chaque existence est menacée, est déjà dans le néant de Son instabilité. Et pas plus qu'Il ne peut s'apaiser, Dieu ne peut savoir (le savoir est repos). Il ignore comme Il a soif. Et comme il ignore, Il s'ignore Lui-même. S'il se révélait à Lui-même, il Lui faudrait se reconnaître comme Dieu, mais Il ne peut même un instant l'accorder. Il n'a de connaissance que de Son néant, c'est pourquoi Il est athée, profondément : Il cesserait aussitôt d'être Dieu (il n'y aurait plus au lieu de Son affreuse absence qu'une présence imbécile, hébétée, s'Il se voyait tel). »

 

C'est certainement la raison pour laquelle nos athées contemporains, au fond, se débattent tant dans leur athéisme : les monothéistes ont trop raison de dire qu'ils se prennent pour Dieu… et en tout cas, il est sûr et certain que nos athées contemporains perpétuent des attitudes monothéistes à leurs manières (l'humanitarisme prend le relais de la charité, l'économisme de la communauté, le scientisme de la vérité unique, le médiatisme du clergé).

 

 

 

 

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10 réactions à cet article    


  • Copain 11 mai 2020 03:48

    Quelque chose que nous ne pouvons pas voir nous protège de quelque chose que nous ne comprenons pas. La chose que nous ne pouvons pas voir c’est la culture, dans sa manifestation intrapsychique ou interne. La chose que nous ne comprenons pas c’est le chaos qui a engendré la culture. Si la structure de la culture est basculée involontairement, le chaos revient. Nous ferons tout et n’importe quoi – n’importe quoi – pour nous défendre contre ce retour.

    Jordan Peterson


    • Claudec Claudec 11 mai 2020 09:05

      @Copain

      “Nous protège”, dites-vous ?


    • Mervis Nocteau Mervis Nocteau 11 mai 2020 18:42

      Il y a des cultures mortifères, ce n’est pas question du chaos. Ceci étant, je suis païen contemporain, et la question du chaos menaçant l’ordre culturel, ça connaît les païens, du Nord au Sud de l’Europe nos mythes racontent comment des dieux apolliniens (belle apparence) collaborent avec des dieux dionysiaques (ivresse monstrueuse).


    • Claudec Claudec 11 mai 2020 09:04

      Quand l’humanité et les autres espèces qui peuplent notre planète atteignent un état de dégradation, de violence et de désordre généralisé, comme jamais n’en ont connu les civilisations ayant laissé des traces de leur passage, le doute n’est plus permis ; Dieu ne peut exister ; ou alors il n’a rien à voir avec ce qu’enseignent les religions et ce qu’en pensent nombre de ceux qui seraient ses créatures !


      Faut-il croire en Dieu ? Pour se faire une idée, lire :

      https://docs.google.com/document/d/1eMpieYT_9r2mQLvdVlkNXBTCHRJCWYcSFkK9dWhK mp8/edit


      • Mervis Nocteau Mervis Nocteau 11 mai 2020 18:44

        Il faut voir du côté du panenthéisme, du panthéisme, de l’hénothéisme, du polythéisme et de l’enthéisme, païens.




      • Mélusine ou la Robe de Saphir. Mélusine ou la Robe de Saphir. 11 mai 2020 09:21

        L’église intérieure : Jehan d’Aulon, écuyer de Jehanne d’Arc.

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