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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > John Fante : « demande à la poussière... »

John Fante : « demande à la poussière... »

« E pericoloso sporgersi », était-il marqué aux fenêtres des trains de mon enfance. Tout petit déjà, John Fante était du genre à se pencher au dehors, quitte à sauter du train. Comme son prénom de l’indique pas, c’était le plus italien des auteurs américains. Ecrivain de la fiente et du fiel, semi-maudit, il est mort un 8 mai il y a 26 ans, diabétique, aveugle et amputé des deux jambes. En Californie. Peut être que c’est mieux d’être aveugle en Californie qu’en pleine possession de ses moyens, aurait-il dit. Ecrivain fulgurant, aimablement désespéré et ironique, jouisseur, aimant trop les femmes et la littérature, il n’avait aucune chance de s’en tirer. Il ne s’en tira pas.

 En littérature, il vaut mieux laisser parler ceux qui savent écrire. Ca s’appelle une préface, ou une épitaphe quand l’auteur est mort. En voici une :
 
"Un jour, j’ai sorti un livre, je l’ai ouvert et c’était ça. Je restais planté un moment, lisant et comme un homme qui a trouvé de l’or à la décharge publique. J’ai posé le livre sur la table, les phrases filaient facilement à travers les pages comme un courant. Chaque ligne avait sa propre énergie et était suivie d’une semblable, et la vraie substance donnait sa forme à la page, une sensation de quelque chose de sculpté dans le texte. Voilà enfin un homme qui n’avait pas peur de l’émotion.
L’humour et la douleur mélangés avec une superbe simplicité. Le début du livre était un gigantesque miracle pour moi. J’avais une carte de bibliothèque. Je sortis le livre et l’emportai dans ma chambre. Je me couchais sur mon lit et le lus. Et je compris bien avant de le terminer qu’il y avait là un homme qui avait changé l’écriture. Le livre était "Ask the Dust" et l’auteur, John Fante. Il allait toute ma vie m’influencer dans mon travail".
 
 Charles Bukowski, 1979, préface à une ré-edition de " Demande à la poussière".
 
 
Cultivant l’autodérision et l’errance, Fante aura eu, comme tout homme intelligent et raisonnable, deux grosses affaires dans sa vie : les femmes et la littérature. Les premières pour tout de suite, la seconde pour plus tard. Ses romans parlent de ce qu’il connaît le mieux : lui-même. Poussières de l’Ouest, boire et déboires, routes interminables, chambres d’hôtel moisies avec ventilateur brassant l’air fétide sur la sueur d’un dos nu.
Des géographies féminines, coins et recoins inusités, moiteurs torrides. Territoires divers de la dèche. Filles sublimes ou vulgaires, noirceur de l’ordinaire, réminiscences de l’enfance et de ses humiliations. Routes pavées d’épaves. La route, on the road again. La faucheuse qui ricane en attendant son tour. Et le vent qui s’en fout : "demande à la poussière…"
 
Comme Bandini, un de ses personnages, il passe son temps à détruire d’une main ce qu’il a construit de l’autre. Bon et méchant, généreux et voleur, il est le glaçon et le feu, la tendresse et la rancoeur. Bref, tout ce que nous sommes tous. Ou devrions être, malgré l’émasculation de nos époques politiquement correctes.
 
Oui, Fante est sur la route, on the road again, avec Kerouac, Bukowski. Sur la même file que Carver. Ni la voie de gauche, ni celle de droite : il est au milieu de la route, pleins phares.
Un zeste de Beckett, l’ombre portée de Céline.
Le mentor de Djian, ce "Fante du pauvre".
 
Pour ceux qui ne lisent pas ou plus, mais qui ont quelque chose entre les oreilles, John Fante est de l’ordre du Ghost of Tom Jodd de Springsteen, solo et en guitare acoustique, ou de l’halluciné Nebraska. Il nous parle aussi en sourdine du Harvest de Neil Young, ou du grand Jonnhy Cash, avec Hurt ou Streets of Laredo.
Chez les Frenchies, ce serait un peu la noirceur itinérante d’un Manset, avec l’élégance et le mystère de Bashung et un grain de la folie de H.F Thiéfaine .
 
 Bref, il faut lire ça. Il y a peut être même urgence, car "e pericoloso sporgersi" et le compteur tourne, comme disent les taxis. Vous n’y croyez pas ? Demandez à la poussière…
 
=Morceaux choisis :
 
-"Sans échanger un mot on est arrivés à Pacific Palissades, où les falaises surplombent la mer de très haut. Le vent froid nous faisait dévier, la guimbarde en chancelait. D’en bas montait la fureur de la mer. Au large on voyait des bancs de brouillard ramper lentement vers le littoral comme une armée de fantômes. En dessous de nous, les brisants cognaient à poings blancs contre le rivage. Ensuite, ils battaient en retraite et revenaient cogner. A chaque retrait la plage se fendait d’un sourire de plus en plus large. On a descendu la route en spirale ; on l’a descendu en seconde. On aurait dit que la chaussée noire transpirait, avec toutes ces langues de brouillard qui la léchaient. L’air était si propre. On respirait ça à pleins poumons et cela faisait rudement du bien. Là au moins, on n’était pas dans la poussière".
( "Demande à la poussière")
 
-"Un soir je suis assis sur le lit dans ma chambre d’hôtel sur Bunker Hill, en plein cœur de Los Angeles. C’est un soir important dans ma vie, parce qu’il faut que je prenne une décision pour l’hôtel. Ou bien je paye ce que je dois ou bien je débarrasse le plancher. C’est ce que dit la note, la note que la taulière a glissé sous ma porte. Gros problème, ça, qui mérite la plus haute attention. Je le résous en éteignant la lumière et en allant me coucher".
("Rêves de Bunker Hill")
 
-La journée s’annonçait splendide. L’orage avait lavé puis astiqué le monde. La mer était une immense tarte aux mures et le ciel brillait comme le manteau de la madone.
Quand j’ai fait sortir la Porsche du garage, j’ai senti un endroit lisse et mort sur ma joue, là où Harriet ne m’avait pas embrassé pour me dire au revoir. Depuis un quart de siècle, le baiser avant de partir faisait partie intégrante de notre existence. Il me manquait maintenant comme un grain de son rosaire à un moine".
("Mon chien stupide")
 
__________________________________________________________________________
 
Notes :
1. Crédit illustration : "Melissa", par Duran.
 
2. Mini biographie par ordre préférentiel :
  -Demande à la poussière, 1939, traduit en 1985 chez Bourgois, existe aussi en collection 10/18
 -Bandini (1938), traduit chez Bourgois en 1985, existe aussi en collection 10/18
 -La route de Los Angeles (1933), collection de poche 10/18
 -Pleins de vie (1952) éditions 10/18
 -Rêves de Bunker Hill ( 1966), édition 10/18
 -Mon chien stupide , Collection 10/18
 

Moyenne des avis sur cet article :  4.64/5   (11 votes)




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13 réactions à cet article    


  • Cosmic Dancer Cosmic Dancer 18 mai 2009 11:36

    « Sur toute cette désolation régnait une suprême indifférence, juste une nuit qui prenait fin et un jour de plus qui commençait, et pourtant l’intimité secrète de ces collines, leur merveilleux silence consolateur, faisaient de la mort une chose de peu d’importance. Vous pouviez toujours mourir, le désert demeurerait là pour cacher le secret de votre mort, resterait là après vous pour recouvrir votre mémoire de vents sans âge, de chaleur et de froid. »

    Merci, Sandro. Demande à la poussière est son plus beau roman, et Camilla est inoubliable.


    • SANDRO FERRETTI SANDRO 18 mai 2009 13:17

      Merci à vous deux.
      On n’est pas bien, là, à regarder Dust in the Wind en écoutant les crécelles des crotales lovés sous les vieilles carcasses de Dodge ?
      « Et la vie nous file entre entre les doigts, comme de l’eau. »

      PS : j’en profite pour réparer une coquille dans l’article. C’est bien sur « The ghost of Tom Joad » du grand Bruce, seul à la guitare et à l’harmonica..
      Que le Boss me pardonne.


    • Yohan Yohan 18 mai 2009 21:36

      Salut Sandro

      Heureusement qu’il faut pas systématiquement en chier autant que lui pour devenir un bon écrivain, sinon j’en connais pas mal qui auraient vite changé d’orientation


      • Gül 19 mai 2009 09:24

        Bonjour Sandro,

        L’atmosphère poussièreuse d’une route 66 n’est pas vraiment mon trip. Par contre ce mélange d’amertume, de regrets, de souffrances avec la dérision, l’humour cynique, le jusqu’auboutisme, ça ma plait bien.

        Alors peut-être lirais-je, ton billet y pousse, merci.


        • SANDRO FERRETTI SANDRO 19 mai 2009 09:27

          Merci à ceux qui sont passés prendre un petit bain de poussière avant de redevenir poussière.
          Y a pas la foule, ( comme toujours quand ça cause pas modemeries et complots-on-nous dit-rien-on-nous cache-tout) mais ça fait venir les meilleurs.


          • SANDRO FERRETTI SANDRO 19 mai 2009 09:30

            Internet est un petit malin.
            Le temps que je passe remercier « tous » et il arrive une « toute ».
            Merci toutes, alors....


          • Annalise Annalise 19 mai 2009 16:04

            Hello Sandro
            « J’étais jeune, affamé, ivrogne, essayant d’être un écrivain. » Première phrase du roman qui a changé ma vie comme pour tant d’autres, en déshinibant le passage à l’écriture.
            Merci pour ces belles correspondances littéraires. Qu’est-ce qui t’a fait penser à Beckett ?


            • SANDRO FERRETTI SANDRO 19 mai 2009 17:10

              @Annalise

              Le fond surtout, c’est à dire la désespérance cocasse, je pense.
              L’humour comme politesse du désespoir.

              Mais stylistiquement, la briéveté chirurgicale de Beckett est plus proche de Richard Brautigan, sur qui je ferai un article bientot.
              « Demain, si Dieu le veut et si le temps le permet », disait Desproges.
              Bonsoir à toi.
              « Laisse venir l’imprudence... »Tu connais la suite.


            • Olga Olga 19 mai 2009 18:38
              Mon chien stupide m’avait bien plu : avec une ironie grinçante, un narrateur un poil désabusé, totalement dépassé mais finalement bouleversant ; il faudrait que je le relise...

              Sinon, un autre écrivain très proche des Carver, Bukowski, Fante... : Larry Brown
              Je le connais pour avoir lu 92 jours (Collection Folio 2 euros) et le commentaire de cet internaute (Cuné) à propos de ce texte me semble assez juste

              (Cuné) 
              **********
              Du sang, de la sueur et des larmes, c’est ce que Churchill avait promis aux Anglais pendant le Seconde Guerre mondiale. Et c’est ce que vous trouverez dans ce petit roman de Larry Brown.

              Leon Barlow vit au fin fond du Mississipi. Il est écrivain, ou du moins il essaie, mais aucun éditeur n’a encore accepté la moindre de ses nouvelles. Sa femme l’a quitté, il ne voit plus ses gosses et il n’a plus une tune. Entre deux petits boulots alimentaires, il écrit, il écrit et il écrit encore. De temps en temps il fait une virée avec ses potes et se noie dans la bière. Leon Barlow n’est sûr de rien dans cette vie, sauf d’une chose : son talent d’écrivain. Alors il s’acharne sur la page blanche pendant que le vie (ou plutôt la mort) s’acharne contre lui. Heureusement, l’écriture va le sauver, parce que pour Leon écrire est une drogue, une impérieuse nécessité, une croisade contre l’adversité.

              J’adore les romans où l’écrivain se met en scène, nous livrant la difficulté d’écrire, le doute face à la page blanche, la peur de n’être pas reconnu en tant qu’écrivain... C’est pourquoi j’ai tout de suite aimé ce personnage. La vie est dure pour Leon dans ce coin du Mississipi, alors les histoires qu’il écrit sont noires. C’est un homme simple mais qui croit en la littérature en tant que remède à la difficulté d’être, en tant que transcendance du quotidien, de la peur, de la mort. Leon Barlow et Larry Brown proclament que la littérature n’est pas seulement une aimable distraction, mais parfois une question de vie ou de mort. 

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