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JULIETTE ET ROMÉO

Juste une petite nouvelle à lire avant de dormir pour faire de doux rêves :

                JULIETTE ET ROMÉO

 Un open-space ou quelque chose comme ça, je crois. Drôle de mode qui nous vient des States, bien sûr, comme le coca et la bouffe mac-chose, le crédit revolver qui vous tue quand on s’en sert et les séries à la téloche qui vous rendent cloches et …mais qu’est-ce qui me prend, bout de ficelle et selle de cheval, cheval de course et course à pied, et d’abord qu’est-ce que je fous là ?

En CDD ou CDI, je ne sais pas, je ne sais plus. L’hôtesse en blanc m’a dit de rester tranquille, d’attendre, de ne pas m’inquiéter, que de toutes façons ce serait long. Belle fille, l’hôtesse, sourire figé mais belle fille. Murs blancs, plafond blanc, personnel en blanc, tout est blanc même les machines qui s’activent à côté de nous. Je dis nous parce que nous sommes plusieurs, bien sages à patienter, plutôt bien installés, rien à redire, en rond et en face à face.

Pour l’instant, bizarre ce mot l’instant, un instant qui s’éternise reste-t-il un instant ? Pied de cochon, cochon de ferme…Fichtre ! Voilà que ça me reprend. Pour l’instant dis-je, rien à faire qu’à se laisser aller à rêver, surtout ne pas commencer à cauchemarder, il n’y a pas de raisons de cauchemarder. Tout est sous contrôle, si j’ai bien compris, les machines contrôlent tout. Drôle de job quand même, tout ne me paraît pas clair. Clair de lune, lune de miel, miel d’abeille. Je m’égare, je m’éparpille, je me brouillardise. Ce doit être la position.

La nouvelle à ma droite est un bien joli brin. J’ai un peu de difficultés à la zieuter de par une raideur cervicale qui doit me donner un air quelque peu artiste, non autiste non pas autiste, hautain. Je ne voudrais pas qu’elle se méprenne sur ma personnalité, surtout qu’il n’y a rien à dédaigner chez elle. De longs cheveux blonds formant de jolis ronds s’entassant sur ses épaules nues, des yeux écarquillés de bleu tranchant sur la clarté du teint des joues et des lèvres rose buvard, et un corps, un corps que j’ai vu nu, tendu, ferme…

Que j’ai vu nu ? J’hallucine, je deviens fou, je l’aurais vue nue ? Elle ? Quand, comment ?

Quand j’étais au plafond et qu’ils lui ont fait sa toilette.

Ça vous étonne ? Ça m’a surpris aussi. Ici, on vous lave dessus dessous, les mains, les aisselles, la figure et le reste aussi. Ce n’est même pas agréable, on ne sent rien, même quand l’hôtesse aux doigts gantés m’a tuteuré le sexe d’un tube relié à une poche plastique, je n‘ai rien senti. C’est sans doute pour qu’on ne quitte pas sa place, pour qu’on ne s’éloigne pas, pour que l’on reste à disposition. C’est pratique pour uriner. Rien à faire, même pas à déboutonner sa braguette, d’ailleurs je n’ai pas de pantalon et même pas de culotte, juste une espèce de chemise me couvrant les genoux mais laissant mes fesses à l’air. Rien à faire, même pas respirer, une machine qui a dû me trouer la gorge me gonfle en rythme comme une baudruche. Tout est sous contrôle. Il semble que j’ai réussi le plus difficile et que le grand comité délibère pour savoir si je suis admissible. Le pied, une place définitive et pour l’éternité ! L’éternité pour toute la vie, le rêve.

Tiens, les voilà, groupés comme à chaque fois autour d’un grand, plus imposant et qui semble être le patron. Ils nous entourent, l’un après l’autre, nous touchent, nous bougent, nous frappent coudes et genoux, nous grattent la plante des pieds, nous éclairent le fond des yeux et même nous pincent les tétons. Ils nous notent sur leurs écrans et parlent entre eux, inaudibles, lointains, trois petits tours et puis s’en vont.

Ils sont partis, je vais pouvoir retrouver les autres au plafond. La belle d’à côté hésite à nous rejoindre, c’est la première sortie de son corps. Au début on se sent chrysalide, caparaçonné et s’extirper du cuire n’est pas chose facile. Puis malgré nous, on se laisse aller et miracle, on devient papillon. En haut tout est léger, volatil et nos corps intubés, perfusés, flasques ou tétanisés ne sont plus que des ancres en attente d’être larguées selon la décision du grand comité.

Elle nous a rejoint et je lui fais une place tout près de moi. Une vieille habitude terrestre car au plafond nous pourrions être des milliers, des millions sans nous gêner. Elle est comme un parfum, comme une sonate et mes sens se saturent de son harmonie. Elle s’appelle Juliette et moi Roméo, elle est celle que j’attendais. C’est une évidence. Je ne peux me maîtriser, je vaporise mon trouble et la belle en est toute sensibilisée. Sa musique de pianissimo devient piano mezzo voire mezzo forte. Mon état vibratoire se symétrise au sien, son parfum prend une note plus sucré. Les autres, complices, se retirent en leurs chairs pour nous laisser seuls. Alors la plus douce des foudres nous dissocie pour mieux nous entrelacer.

Juliette aime Roméo et Roméo aime Juliette, nous ne faisons qu’un sans aucune limite et libérés des forces quantiques à l’évidence rien ne pourra à jamais nous séparer.

Combien de temps ont duré nos ébats dans cette parenthèse où le temps n’existait plus, je ne saurais le dire. Le retour des visiteurs en blanc nous a imposé de réintégrer nos corps. Alors que je m’occupais à te rimer mon amour aux tréfonds de mon inconscient, j’émerge du tunnel, je serre la main et tire la langue à la demande et l’hôtesse non l’infirmière, annonce ravie :

- Roméo se réveille !

Derrière elle, le patron annonce d’une voix qui se répercute en multiples échos :

- Juliette a moins de chance. Vous pouvez la débrancher, son électro-encéphalogramme est définitivement plat.

Juliette, ma Juliette, celle que j’ai attendue toute mon existence, celle sans qui je ne serai qu’un infirme, ils nous séparent ! L’absurdité du monde se poursuit dans l’au-delà. Il semble que la matière comme l’énergie primaire se complaisent à s’acharner sur son supplément d’âme. Non cela ne se peut pas, cela ne sera pas, notre amour est plus fort que les décisions du grand comité.

 Et dans la salle de réanimation, médecins et infirmières médusés assistent aux gestes saccadés d’un Roméo qui arrache ses tubes et qui, privé de l’aide de son respirateur, fait une pause respiratoire entraînant un arrêt cardiaque irréversible.

 

                    Au travers du plafond qui d’émotion devient encore plus blanc que blanc, Roméo rattrape Juliette, leurs violons chantent d’une voix, la sonate devient symphonie.


                                Toubib 41 le 21/12/2019

 


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4 réactions à cet article    


  • adeline 27 décembre 2019 18:21

    Vraiment excellent, lancez-vous !


    • toubib41 27 décembre 2019 18:28

      @adeline
      Merci de me lire et encore plus d’avoir apprécié !


    • In Bruges In Bruges 27 décembre 2019 19:25

      Dites, on ne vous veut pas de mal, mais question éjaculateur précoce du clavier, itératif compulsif du billet doux, on a déjà ce qui nous faut sur ce site, avec dame Rosemar et Missié Rototokariston.

      Donc, faudrait voir à espacer le traitement.

      Genre 1 cp tous les 10 jours , sinon, y’a comme qui dirait imuno-résistance.

      Voyez ?


      • toubib41 29 décembre 2019 09:03

        @In Bruges
        Et puis, il y a les impuissants du clavier qui ragent à compter les écrits des autres.
        Moi, qui leur veut du bien je leur conseille pour retrouver la turgescence la petite pilule bleue. Vu ?

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toubib41


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