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Accueil du site > Culture & Loisirs > Extraits d’ouvrages > L’ordre du monde de Henry KISSINGER – Fayard 2016

L’ordre du monde de Henry KISSINGER – Fayard 2016

Dans ce livre substantiel, Henry Kissinger (HK) aborde nombre de sujets, entre eux imbriqués, que le commentaire critique doit donc 'décortiquer'.

A la lecture de l'ouvrage, j'ai le net sentiment que HK perçoit parfaitement les problématiques de la vision officielle Américaine de l'Ordre du Monde. Cependant, cette vision est si fort ancrée dans les esprits américains, qu'il ne peut qu'y adhérer, bien qu'il fournisse parfois lui-même les arguments pour la contredire/challenger.

Par ailleurs, ce livre contient nombre de vues intéressantes/originales, que je n'aborde pas ici, qui méritent à elles seules sa lecture. Je pense, entre autres, à ses vues sur le rôle de l'Europe dans le monde !

 

Voici mon plan d'Analyse du livre :

I - État et Foi en Amérique : même combat ?

II - Ordre du Monde : Westphalien ? Américain ? Islamique ? ...

III - Discussion

IV - Quel Ordre du Monde Futur ? (=mon analyse)

 

 

>>> I – ÉTAT et FOI en AMÉRIQUE : MÊME COMBAT ?

HK rappelle que le Christianisme a connu une époque de Croisades qui était alors perçue en occident comme une « mission universelle  ». Il insiste cependant sur le fait qu' «  au fil du temps, le christianisme est devenu une notion philosophique, renonçant à s'affirmer comme un principe opérationnel de stratégie d'ordre mondial. »

HK explique que « ce processus a été facilité par la distinction qu'avait établi le monde chrétien entre ''ce qui est à César'' et ''ce qui est à Dieu'', permettant une évolution (…) au sein du système international reposant sur l’État. »

Cette analyse permet à HK de bien ''évacuer'' l'aspect religieux du discours ''officiel'' Américain, et d'affirmer que «  La politique étrangère de l'Amérique a reflété la certitude que ses principes intérieurs possédaient une valeur universelle (…). »

Cet artifice rhétorique ne correspond en rien à la réalité : Alexis de Tocqueville (A.deT.) nous le dit, et HK nous le confirme, comme nous allons le voir.

 

Dans son livre «  De la Démocratie en Amérique », A.deT. livre son jugement sur les relations (incestueuses, si j'ose dire) entre Principes de l’État et Valeurs de la Religion, en Amérique :

«  A côté de chaque religion se trouve une opinion politique qui, par affinité, lui est jointe. Laissez l'esprit humain suivre sa tendance, et il réglera d'une manière uniforme la société politique et la cité divine ; il cherchera, si j'ose dire, à harmoniser la terre avec le ciel. » (...) « Il y a une multitude innombrable de sectes aux États Unis (…) mais toutes les sectes prêchent la même morale au nom de Dieu. » et A.deT. De conclure : « L'idée des droits n'est autre chose que l'idée de la vertu introduite dans le monde politique. » « En Amérique, les mœurs avaient produit des lois. »

 

Dans son livre « L'Ordre du Monde », HK parle lui aussi d'A.deT, et le cite dans le cours de ses phrases : «  En Nouvelle Angleterre, écrivait-il, ''on voit naître et se développer cette indépendance communale qui forme encore de nos jours comme le principe et la vie de la liberté américaine''. A ses yeux, le puritanisme n'était ''pas seulement une doctrine religieuse ; il se confondait encore en plusieurs points avec les théories démocratiques et républicaines les plus absolues.'' Il s'agissait là, concluait-il, du produit de ''deux éléments parfaitement distincts (…) mais qu'on est parvenu, en Amérique, à incorporer en quelque sorte l'un dans l'autre, et à combiner merveilleusement. Je veux parler de l'esprit de religion et de l'esprit de liberté.'' »

En deux mots, l’État Américain et la Religion Américaine sont deux choses distinctes. Cependant, les valeurs de l'une se retrouvent dans les principes de l'autre. Dès lors, à mon sens, il me semble saugrenu d'invoquer l'universalité des principes de l’État Américain (ni l'universalité des principes de quelque autre État, d’ailleurs).

Et HK nous le confirme : « (…) la prétention des principes américains à l'universalité a introduit un élément provocateur dans le système international, en sous-entendant que les gouvernements qui ne les pratiquent pas ne sont pas entièrement légitimes. Ce postulat -si profondément ancré dans la pensée américaine qu'il n'est qu'occasionnellement présenté comme une politique officielle- suggère qu'une partie non négligeable du monde vit sous une forme d'organisation insatisfaisante, probatoire, et qu'elle accédera un jour à la rédemption (…). »

Voici une description de ''l'américain moyen'' qui ajoute un élément de perspective : « (…) l'Américain typique, de nos jours, est à la fois un nationaliste (il croit en l'existence d'une nation américaine ayant un rôle particulier à jouer dans l'histoire), partisan de l'économie de marché (il croit que la libre concurrence et la poursuite de son intérêt sont les meilleures façons de créer une société prospère) et libéral humaniste (il croit que le Créateur a pourvu les hommes de certains droits inaliénables).  » (Yuval Noah Harari / Univ. Hébraïque de Jérusalem)

 

 

>>> II - ORDRE DU MONDE : Westphalien ? Américain ? Islamique ? ...

 

WESTPHALIEN ?

HK explique que « Le concept westphalien prenait la multiplicité comme point de départ et intégrait des sociétés diverses, dont chacune était acceptée comme une réalité, dans la quête d'ordre commune. (…) ce système (…) constitue toujours la charpente de l'ordre international actuel. »

Il poursuit en disant que ce concept westphalien n'a « Aucune prétention à détenir la vérité ou une règle universelle (…) chaque État se vit attribuer un pouvoir souverain sur son propre territoire. Chacun s'engageait désormais à reconnaître les structures intérieures et les choix religieux des autres comme des réalités, et à s'abstenir de contester leur existence. » 

 

Néanmoins, HK ne manque pas de souligner que « L'Europe avait établi un système d'ordre fondé sur un cloisonnement minutieux entre les absolus moraux et les entreprises politiques (…). » Cette affirmation est plus rhétorique que factuelle, et n'est destinée qu'à forcer le trait pour, en contraste, ensuite mettre en avant les valeurs morales dont l'Amérique se proclame être le premier défenseur.

 

HK affirme, sans étayer davantage son propos, qu' « Aujourd'hui, ces concepts de Westphalie sont souvent critiqués et présentés comme un système de manipulation cynique du pouvoir, indifférent aux revendications morales. »

 

AMÉRICAIN ?

HK martèle que «  Tous les présidents, quel qu'ait été leur parti, ont proclamé que les principes américains étaient valables pour l'ensemble du monde. » Il rappelle que, pour la ''Conquête de l'Ouest'', « L'Amérique affirma énergiquement que son entreprise ne relevait pas de l'expansion territoriale au sens traditionnel, mais de la propagation des principes de liberté ordonnée par Dieu »

HK cite la formulation la plus éloquente pour la défense de la liberté, qui fut celle de J.F. Kennedy, le 20 janvier 1961. Dans son discours d'investiture, J.F.K. rappelle à ses compatriotes « que nous paierons n'importe quel prix, que nous supporterons n'importe quel fardeau, que nous surmonterons n'importe quelle épreuve, que nous soutiendrons n'importe quel ami et que nous combattrons n’importe quel ennemi pour assurer la survie et la victoire de la liberté. » Rejetant l'équilibre traditionnel des forces du système westphalien, J.F.K. appelait « non pas à créer un nouvel équilibre du pouvoir, mais pour donner naissance à un nouveau monde de droit. »

 

HK nous dit clairement que, depuis ses Pères Fondateurs, l'Amérique assimile « intérêt national et rectitude morale  »

 

Voici quelques exemples de la vision américaine au cours du temps :

Vers 1800. HK cite un article de « ''The United States Magazine and Democratic Review'' présentant les États Unis comme '' la grande nation des temps futurs'', distincte et supérieure à tout ce qui l'avait précédé dans l'histoire (…), article qui rappelle ''le grand principe de l'égalité humaine'' et qui poursuit : ''Nous sommes la nation du progrès humain (…) et, qui pourra imposer des limites à notre marche en avant ? Puisque la Providence est avec nous, aucune puissance ne le pourra. ».

HK précise qu'à l'époque, «  les États Unis n'étaient donc pas simplement un pays mais le moteur d'un plan divin et la quintessence de l'ordre mondial. »

En 1900, au moment de le ''petite guerre contre l'Espagne pour les îles'', le Président McKinley déclara que «  le drapeau américain n'a pas été planté sur un sol étranger en vue de l'acquisition d'un nouveau territoire, mais pour le bien de l'humanité »

En 1916, HK. nous dit qu' « à l'image de nombreux dirigeants avant lui, Wilson soutenait que la faveur divine avait fait des États Unis une nation différente des autres. » et il cite le Président Woodrow Wilson : ''C'était (...) comme si la Providence divine avait tenu en réserve un continent qui attendait qu'un peuple pacifique, chérissant plus que tout la liberté et les droits de l'homme, vînt établir une démocratie ignorant l'égoïsme.''. « La prémisse de la grandiose stratégie de Wilson était que tous les peuples du monde étaient motivés par les mêmes valeurs que l'Amérique.  » (HK)

 

« (…) chaque président ou presque rappelait avec insistance que l'Amérique possédait des principes universels, tandis que les autres pays n'avaient que des intérêts nationaux (…).  » (HK)

 

HK cite à nouveau Wilson pour dire qu'avec les principes américains, le monde entrerait « dans une ère (…) qui refuse les critères de l’égoïsme national gouvernant autrefois les conseils des nations et exige qu'ils fassent place à un nouvel ordre des choses où les seules questions seront : ''est-ce bien ?'', ''est-ce juste ?'', ''est-ce dans l'intérêt de l'humanité ?'' » (ref. : Wilson s'adressant à la Military Academy de West Point en juin 1916)

 

 

ISLAMIQUE ?

Il me semble clair, à la lecture du livre de HK, qu'il veut faire passer deux messages. D'abord que l'Islam est structurellement hégémonique. Ensuite, que l'Iran pourrait être perfide, signant des accords qu'il n'aurait l'intention d'honorer que temporairement...

«  Inspiré par la conviction que son expansion unirait toute l'humanité et lui apporterait la paix, l'islam incarnait tout à la fois une religion, un super-État, multiethnique et un nouvel ordre du monde.  » (HK)

HK cite le message de Khomeini de mars 1980 : ''Nous devons nous efforcer d'exporter notre révolution dans le monde entier (…) car (…) l'islam (…) est le défenseur de tous les peuples opprimés.  » HK ajoute que, « Dans la conception politique des ayatollahs, (…) c'est une lutte sur la nature de l'ordre mondial. »

Parlant d’Israël, HK note que les positions d’Israël comportent « (…) une tendance à renforcer les passions mêmes qu'un processus de paix est censé surmonter. » et qu' « (…) il faudra bien affronter tôt ou tard la question palestinienne, qui présente un élément majeur de l'ordre régional et, en définitive, mondial.  » Néanmoins, HK apporte un jugement qui me semble pour le moins conceptuellement restrictif et factuellement parcellaire, quand il affirme que «  ( …) la question se résume à la possibilité de voir coexister deux concepts de l'ordre mondial incarnés par deux États -Israël et la Palestine- dans l'espace relativement exigu situé entre Jourdain et Méditerranée.  »

HK cite l'Ayatollah Khomeini quand ce dernier expliquait que les relations internationales modernes inspirées des principes westphaliens étaient fondées sur une base illusoire, et que l'ayatollah précisait que '' les relations entre nations devraient s'appuyer sur des fondements spirituels'' (sous-entendu universels), et non sur des principes d'intérêt national.

Le discours de HK essaie souvent de replacer les problèmes au niveau religieux. Et il généralise trop rapidement à mon goût : «  (…) en cette période de résurgence islamique, -l'idéologie moderne, qui cherche à imposer les Écritures musulmanes comme arbitre majeur de la vie personnelle, politique et internationale- le monde islamique reste dans une situation d'affrontement inévitable avec le monde extérieur.  » Le fait que HK ne propose aucune analyse sur le pourquoi de cette (souvent intégriste) ''résurgence'' ne renforce pas l'impartialité que l'on aurait pu souhaiter prêter à son discours.

 

En conclusion du point « II », je vais citer HK pour exposer la différence essentielle entre les visions européenne et américaine  : « (…) la vision américaine ne reposait pas sur l'adoption du système européen de l'équilibre des forces, mais sur la réalisation de la paix par la diffusion de principes démocratiques. » et aussi citer HK pour y porter réponse  : « Les États Unis ont alternativement défendu le système westphalien et fustigé ses principes d’équilibre des forces et de non-ingérence dans les affaires intérieures d'autrui et en les prétendant immoraux et démodés. Il leur est même arrivé de faire les deux à la fois.  »

Mon sentiment est que le caractère pragmatique des Américains arrive toujours à prendre le dessus : l'Amérique utilisera donc les Principes de l'un et/ou l'autre ordre du monde qui leur permettent de servir leurs intérêts économiques ou autres, ainsi que leurs choix géostratégiques.

 

 

>>> III – DISCUSSION

 

UN CONSTAT D'ÉCHEC

HK constate qu' «  Un quart de siècle de crises politiques et économiques (…) a remis en question les hypothèses optimistes (…) : l'idée que l'essor de la démocratie et de l'économie de marché engendrerait automatiquement un monde juste, pacifique et intégré. »

Je suis bien d'accord avec HK. Mais on le savait depuis bien longtemps. Harari nous le rappelle : «  (…) le principal dogme (du capitalisme) est que la croissance économique est le bien suprême, parce que tout le reste en dépend = la justice, la liberté, et même le bonheur. » (…) « La croyance du capitalisme en une croissance économique perpétuelle va contre tout ce que nous savons ou presque de l'univers. » (Yuval Noah Harari / Univ. Hébraïque de Jérusalem).

 

UN REJET DE LA MULTIPOLARITÉ ?

En outre, HK se désole : « (…) dans certains milieux, le mépris des normes universelles (tels les droits de l'homme, les garanties d'une procédure judiciaire régulière ou l'égalité des femmes), (…) apparaissent comme une vertu positive, au cœur d'un système de valeurs différents. » (…) « Il n'en résulte pas seulement une multipolarité des pouvoirs, mais un monde de réalités de plus en plus contradictoires. Il ne faut pas croire que, si l'on ne fait rien pour y remédier, ces tendances finiront tôt ou tard par se réconcilier d'elles-mêmes pour constituer un monde d'équilibre et de coopération -ou même un ordre quelconque. »

Comme j'aime à le dire, souvent le problème n'est pas devant nos yeux, mais derrière ! En effet, si l'hypothèse implicite proposée par notre cerveau est que seules nos normes morales ont valeur universelle, alors la multipolarité du monde deviendrait un problème, et l'on pourrait envisager (ou on) de devoir y remédier...

Les anthropologues considèrent que «  chaque culture (…) est par essence impuissante à porter un jugement vrai sur une autre culture, puisqu'une culture ne peut s'évader d'elle-même et que son appréciation reste donc prisonnière d'un relativisme contre lequel il n'y a pas de recours.  » (Claude Lévi-Strauss / L'anthropologie face aux problèmes du monde moderne)

 

CHACUN CAMPE SUR SES POSITIONS

HK parlant de l'Amérique : « Une nation dont les buts de guerre proclamés ne sont pas seulement de châtier ses ennemis, mais d'améliorer la vie de leurs peuples -qui n'a pas cherché la victoire dans la domination, mais dans le partage des fruits de la liberté- , une telle nation possède un caractère bien particulier. L'Amérique ne serait pas fidèle à elle-même si elle renonçait à cet idéalisme fondamental »

HK cite par ailleurs la vision de Deng Xiaoping, qui lui répond en quelque sorte : '' Tous leurs discours sur les droits de l'homme, la liberté et la démocratie ne sont destinés qu'à sauvegarder les intérêts des pays forts et riches qui profitent de leur force pour tyranniser les pays faibles, et qui recherchent l'hégémonie et pratiquent une politique de force. ''

Comme pour lui donner raison, HK affirme avec force que « (…) l'Iran (…) doit faire un choix. Il doit décider s'il est un pays ou une cause. » J'imagine que l'Amérique s'est royalement exonérée de ce choix, qu'elle gagnerait, moralement, à considérer.

Je propose la vision de Lévi-Strauss pour clore ce paragraphe : «  L'anthropologue invite seulement chaque société à ne pas croire que ses institutions, ses coutumes et ses croyances sont les seules possibles ; il la dissuade de s'imaginer que du fait qu'il les croit bonnes, ces institutions, coutumes et croyances sont inscrites dans la nature des choses et qu'on peut impunément les imposer à d'autres sociétés dont le système de valeurs est incompatible avec le sien.  » (Claude Lévi-Strauss / L'anthropologie face aux problèmes du monde moderne)

 

LE DÉLITEMENT DE L'ÉTAT-NATION ?

« Ernest Renan voyait dans l’État-nation la rencontre de populations d'origines différentes, d'une terre et d'une adhésion à un ensemble de valeurs communes, (…) la ''nation choisie'' » « (…) l’État n'est (...) qu'un instrument qui permet à la nation de s'exprimer et d'agir. » (Jean-François Daguzan / La fin de l’État-nation ?)

Parlant du moyen-orient (mais citant d'autres régions), HK constate que «  Des zones de non-gouvernance ou de djihad s'étendent à présent sur une grande partie du monde musulman (…). » «  (…) une partie significative du territoire et de la population du monde s'apprête dans les faits à rompre purement et simplement avec le système international d’États. » «  La puissance militaire américaine a été un bouclier pour le reste du monde, que ses bénéficiaires l'aient réclamée ou non. »

Pour Daguzan, au moyen-orient, la fin de l'empire ottoman, la décolonisation, le jeu des circonstances et les découpages autoritaires ont été à l'origine de ''nations imposées'' plutôt que de ''nations choisies''. « Lorsque l’État se délite l'ethnie ou la tribu se substituent souvent à lui, comme institution de sécurité et de solidarité, comme espace de reconnaissance. »

«  La mondialisation alimente la crise de l’État-nation en remettant en cause, d'une part, les fonctions générales de l’État et, d'autre part, les dimensions de la nation. » (Jean Marc Siroën – Univ. Paris-Dauphine) «  Il est vrai qu'aujourd'hui, certains secteurs économiques exercent davantage de pouvoir que les États eux-mêmes. » (Pape François)

Ainsi donc, le délitement de l’État peut être favorisé par des éléments que les populations locales ont subi : frontières arbitraires et imposées comme on vient de le dire, par des actions militaires (Irak, etc) qui remplacent une dictature par le chaos, par l'impact local de mouvements transnationaux (idéologies comme l'islamisme, le libéralisme, la mondialisation, telle ou telle religion, etc), par les pressions d'alliances tierces qui changent les rapports de force ou affaiblissent l'économie.

Nous pouvons donc parfaitement être amenés à combattre des maux que nous avons contribué à faire naître, sans tenir compte des erreurs précédentes.

 

UN PEU D'HUMILITÉ ?

HK cite le Président Richard Nixon qui '' (…) cherchait à modérer ''notre instinct qui nous pousse à croire que nous savons ce qui est mieux pour les autres.'' »

''Toutes les nations, adversaires et amies, doivent avoir intérêt à préserver le système international. Elles doivent avoir le sentiment que leurs principes sont respectés et leurs intérêts nationaux assurés (…). Si l'environnement international répond à leurs préoccupations vitales, elles feront tout pour le préserver.'' (Richard Nixon – mai 1973)

Effectivement ! Cela semble de bon sens !

 

CONCLUSION DE LA DISCUSSION

Voici quelques aspects qu'il est bon, je pense, de garder à l'esprit avant la conclusion de cette Note :

« Lévi-Strauss (…) non seulement prend ses distances vis-a-vis de celles des philosophies occidentales qui postulent une discontinuité radicale entre l'homme et les autres espèces vivantes, mais il critique l'humanité de son temps (…) qui se comporte en prédatrice des ressources de la nature et qui a fait disparaître sous sa domination et par ses violences des centaines de sociétés ''traditionnelles''. » (Maurice Godelier – ethnologue).

Je reprends en conclusion le thème de la ''discontinuité radicale''. Par ailleurs, la disparition de nombreux peuples ''premiers'', ''autochtones'', ''sauvages'', ''primitifs'', ''indigènes''... ne doit pas être prise à la légère. En effet, si, parmi nos ancêtres humains, nous ne considérons que la race/variété ''sapiens'', les sociétés ''traditionnelles'' ont quand même permis à l'humanité de survivre durant 999/1000 ièmes du temps humain. Dans le dernier 1/1000 (soit 200 ans), nos activités ont créé les conditions environnementales propice à une extinction de masse (qui a déjà commencé), et on ne peut exclure que suive une extinction ''tout court'' du vivant. Nous devons donc prendre le temps d'apprendre des ''sauvages''.

 

« L’anthropocentrisme moderne, paradoxalement, a fini par mettre la raison technique au-dessus de la réalité, parce que l’être humain n’a plus le sentiment ni que la nature soit une norme valable, ni qu’elle lui offre un refuge vivant. » « (…) la spiritualité n’est déconnectée ni de notre propre corps, ni de la nature, ni des réalités de ce monde (...)  » « L’environnement fait partie de ces biens que les mécanismes du marché ne sont pas en mesure de défendre ou de promouvoir de façon adéquate  » (Pape François / Encyclique Laudato Si').

«  Nos sociétés fonctionnent sur une différence de potentiel (…). De telles sociétés créent et entretiennent en leur sein des déséquilibres qu'elles utilisent pour produire à la fois beaucoup plus d'ordre -la civilisation industrielle- mais, sur le plan des relations entre les personnes, beaucoup plus d'entropie.(désordre) » (Claude Lévi-Strauss / L'anthropologie face aux problèmes du monde moderne).

Cela est vrai à l'intérieur d'un État, et cet effet peut être décuplé entre États, du fait des différences de ''pouvoir de négociation ou d'influence'' des uns et des autres. Les écarts de richesse, autrefois déjà énormes, deviennent abyssaux, et sont destinés à s'accroître encore. (ref. les travaux de Thomas Piketti / Le Capital au XXIième Siècle).

 

« Tout semble montrer (que l'humanité) tend vers une civilisation mondiale. Mais cette notion même n'est-elle pas contradictoire si (…) l'idée de civilisation implique et requiert la coexistence de cultures offrant entre elles la plus grande diversité  ? » (Claude Lévi-Strauss / L'anthropologie face aux problèmes du monde moderne).

L'histoire nous apprend que les grandes Civilisations ne sont apparues que par contacts, emprunts et échanges avec d'autres Cultures. Des cultures différentes pensent autrement, voient les problèmes différemment, et inventent des solutions distinctes. HK en donne un exemple imagé : « Les Américains sont convaincus que chaque problème a une solution ; les Chinois estiment que chaque solution entraîne une nouvelle série de problèmes. »

 

 

>>> IV - QUEL ''ORDRE DU MONDE'' pour le FUTUR ?

 

LA STRUCTURE DU MONDE traditionnelle OCCIDENTALE

Le monde occidental est principalement judéo-chrétien. Comment est structuré ce monde imaginaire, à grands traits ?

 

En premier, et au-dessus de tout, il y a Dieu.

Dieu est le Créateur du monde : il a créé le monde physique et les lois physico-chimiques qui vont avec. Il a créé les plantes et les animaux. Il a créé l'homme et lui a confié le vivant.

Chaque humain a un lien direct, individuel, précieux avec Dieu. L'humain a été doté de son libre-arbitre : il est LIBRE de choisir, c'est son DROIT. Le concept de LIBERTÉ est donc central. Les individus sont tous ÉGAUX devant Dieu. La société humaine moderne a traduit ces valeurs en principes : DÉMOCRATIE, LIBÉRALISME économique, DROITS de l'homme et la JUSTICE qui va avec.

 

Dans l'imaginaire collectif, s'est formé une hiérarchie : Dieu >> l'individu et ses Valeurs >> les ressources animales et végétales ''à disposition'' (si j'ose dire). L’État est un ''contenant'' des créations de Dieu. Les principes de l’État sont en cohérence avec les valeurs liées à la Création.

L'affirmation suivante de HK est parfaitement cohérente avec cet imaginaire collectif : «  L'Amérique s'attribue l'obligation morale de soutenir ses valeurs à travers le monde pour des motifs qui dépassent la raison d’État.  » HK affirme donc que les valeurs (qui sont liées à l'individu créé) sont à considérer supérieures à la raison d’État, qui, elle représente les intérêts (réels ou non) du Groupe humain. L'individu (par les valeurs qui lui sont rattachées) passe avant le Groupe humain.

 

LA STRUCTURE DU MONDE traditionnelle ASIATIQUE

Le monde asiatique est principalement inspiré par les religions/philosophies du Cosmos. Comment est structuré ce monde imaginaire, à grands traits ?

 

Tout d'abord, il y a les lois du monde physico-chimique du Cosmos qui assurent la structure et le fonctionnement du monde inanimé et du vivant. (Il n'y a pas d'entité créatrice. Si un Dieu asiatique fait partie de la croyance, il est lui aussi soumis aux lois physico-chimiques du Cosmos.)

Les hommes font partie du vivant. Ils se regroupent en sociétés dont ils définissent les règles et les lois. Chaque individu humain obéit aux règles et lois de la société dans laquelle il vit.

 

Dans l'imaginaire collectif, s'est formé une hiérarchie : Lois physico-chimiques >> Groupe humain >> individu

 

L'affirmation suivante de Deng Xiaoping est parfaitement cohérente avec cet imaginaire collectif : '' En réalité, la souveraineté nationale est beaucoup plus importante que les droits de l'homme (…)'' Deng Xiaoping affirme donc que les droits attribuables aux individus ne peuvent en aucun cas prendre le pas sur les intérêts du Groupe qui lui permet de vivre.

 

Richelieu ne disait-il pas que ''(…) l’État est une organisation fragile, et l'homme d’État n'a moralement pas le droit de risquer sa survie en faisant preuve de retenue éthique.''

 

Mon ''ORDRE DU MONDE'' du FUTUR

Tout d'abord, je prends acte de la diversité des visions du monde, enracinées dans de longues traditions culturelles. Le monde doit donc être multipolaire.

Avec le Pape François, je dirais qu' «  Il ne sert à rien de décrire les symptômes de la crise écologique, si nous n'en reconnaissons pas la racine humaine. Il y a une manière de comprendre la vie qui a dévié et qui contredit la réalité jusqu'à lui nuire. »

HK affirme que « L'ordre mondial se trouve (…) devant un paradoxe : sa prospérité dépend de la réussite de la mondialisation, mais ce processus entraîne une réaction politique qui va souvent à l'encontre de ses aspirations. » En fait, il ne s'agit pas d'un paradoxe : HK parle du développement de l'économie de marché dont les calculs prédisent plus de prospérité. Mais ces calculs n'intègrent pas le fait que, dans le long terme, la croissance qui va avec dévorerait plus que les ''ressources'' de la planète, ce qui serait probablement mortelle pour l'environnement et pour le vivant. La réaction politique dont parle HK correspond à une prise de conscience écologique, ainsi qu'à une réaction à ''l'amicale pression'' pour appliquer la vision américaine, plaise ou non.

Le reproche principal que je fais aux vues de HK est son approche dichotomique : qui est concentrée sur des éléments humains, imprégnée du sentiment de la discontinuité radicale entre les humains et le reste du vivant (sans parler des ''ressources'' que la Providence devrait rendre inépuisables pour l'idole de la croissance). Ce faisant, la biosphère est placée sous la dépendance de l'un de ses sous-systèmes (l'humanité). Une aberration logique et pratique.

Mettre l'homme en premier plan est donc une aberration, car « (…) un humanisme bien ordonné ne commence pas par soi-même mais place le monde avant la vie, la vie avant l'homme, le respect des autres êtres avant l'amour-propre.  » (Claude Lévi-Strauss / Mythologiques). Je note que c'est une vision de la structure du monde qui est un peu asiatique...

Pour construire l'Ordre du Monde du Futur, l'approche doit donc être -en principe- la suivante : Évaluer les ressources renouvelables disponibles à long terme, biotope par biotope, dont le prélèvement n'influerait pas significativement sur les mécanismes de l’Évolution dans ces biotopes. Ces ressources correspondent donc, dans le long terme, à une population humaine maximum par région, qui pourrait devoir évoluer lentement avec les changements climatiques.

« Personne ne prétend vouloir retourner à l'époque des cavernes, cependant il est indispensable de ralentir la marche pour regarder la réalité d'une autre manière, recueillir les avancées positives et durables, en même temps que récupérer les valeurs et les grandes finalités qui ont été détruites par une frénésie mégalomane. » « (…) l'heure est venue d'accepter une certaine décroissance dans quelques parties du monde, mettant à disposition des ressources pour une saine croissance en d'autres parties. » (Pape François / Encyclique Laudato Si')

 

JPCiron

 


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6 réactions à cet article    


  • Cateaufoncel3 Cateaufoncel3 27 septembre 12:36
    « «  L’Amérique s’attribue l’obligation morale de soutenir ses valeurs à travers le monde pour des motifs qui dépassent la raison d’État.  » »

    C’est avec cela que Trump veut rompre, comme il l’a répété à la tribune des Nations dites Unies :

    "...l’Amérique choisira toujours l’indépendance et la coopération à la place de la gouvernance mondiale, du contrôle et de la domination. 


    • JPCiron JPCiron 28 septembre 08:36

      @Cateaufoncel3


      Bonjour,

      et Merci pour ce trait d’humour.

      En effet, historiquement, il y a un monde entre ce que l’Amérique « fait » et ce qu’elle « dit faire ». Dans son livre, Kissinger l’illustre abondamment.

      Le principe opérationnel est de vêtir des actions de contrôle et de domination avec des principes qui leurs sont étrangers.

    • L'Astronome L’Astronome 29 septembre 08:33
       
      Cette grande nation morale (les États-Unis) est sans doute la plus grande nation criminelle. « Oh Dieu, que de crimes on a commis en ton nom ! »
       


      • L'Astronome L’Astronome 29 septembre 13:08

         

        «  un humanisme bien ordonné ne commence pas par soi-même mais place le monde avant la vie, la vie avant l’homme, le respect des autres êtres avant l’amour-propre.. »
         
        Ceci entre en contradiction avec l’affirmation de C.G. Jung, selon lequel le salut ne saurait être qu’individuel. Mais selon le même C.G. Jung, un être « individué » n’est pas solitaire, mais solidaire.
         

        • JPCiron JPCiron 29 septembre 22:07

          @L’Astronome
          .

          Bonjour,


          Le salut se préoccupe d’abord de soi, tandis que l’humanisme est tourné sur l’extérieur : deux attitudes souvent complémentaires.


          Le salut individuel n’exige-t-il pas une grande lucidité sur soi-même ? Pour ce faire, la conscience peut-elle ignorer le monde qui nous entoure ? Je ne le pense pas. Elle doit comprendre quelle est notre place vis-à-vis des autres individus, et vis-à-vis du reste du vivant, sans oublier le monde physique sans lequel toute vie serait impossible.


          L’humanisme « généralisé » de Lévi-Strauss réconcilie notre apparente insignifiance avec les grandes lois de fonctionnement du monde, car il met en évidence la nécessaire solidarité que chacun doit montrer avec tout le vivant. C’est une humilité/ modestie apprise qui aide à prendre conscience du mode de fonctionnement réel du monde. Partant, chacun devient un acteur dans une oeuvre globale, une pièce qui intègre l’individu dans un groupe agissant dans un monde qui a un sens cohérent avec les lois naturelles.


          Je ne vois donc pas de contradiction entre un humanisme généralisé, par construction solidaire, et le salut individuel qu’il contribue ainsi à faire émerger dans un monde porteur de sens.



        • JPCiron JPCiron 1er octobre 17:21

          @L’Astronome
          .

          Pour ma part, je prends le terme ’salut’ au sens générique de rejoindre ou conserver un état heureux.

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