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LA FÊTE

En pleine dégradation de notre filière de soins, veuillez partager durant quelques lignes de lecture la garde d'un interne de CHU : 

                       LA FÊTE

Ce soir, c’est la fête, la fête de l’internat. Un truc à ne pas manquer, mais en ce qui me concerne, le sort en a décidé autrement. Je suis de garde aux urgences. Les carabins ont sorti le grand jeu. Ils ont repeint les murs du réfectoire et ceux de la grande salle de repos grâce au talent des étudiants des beaux arts et les patrons d’hier et d’aujourd’hui, y sont représentés main dans la main et en petite tenue, dans une joyeuse sarabande rythmée par les dieux de l’Olympe.

Au menu, grande ripaille et paillardises assurées, orchestre jazz, fanfares et chorales étudiantes, costumes démentiels et surtout présence des élèves infirmières.

J’enrage. J’avale une salade quand déjà mon bip m’appelle.

À mon arrivée, la surveillante m’interpelle d’un drôle d’air :

« Attends-toi au pire. »

 

Il est semi assis, le troisième âge solide et les brancardiers tentent de le maintenir, mais surtout il a, fiché au beau milieu du crâne, une hache.

Oui, c’est bien une hache comme celle dont on se sert pour faire du petit bois. À première vue, la lame a pénétré tandis que le manche s’érige hors du pansement et par l’arrière. Appelés par le voisinage, les secours l’ont trouvé inconscient, gisant sur le ventre et dans son sang. Ils ont enveloppé de bandages l’homme et sa hache, et celui-ci s’est réveillé dans l’ambulance accusant sa femme d’avoir voulu le tuer. Il voulait tout arracher et ils ont dû le calmer chimiquement et l’attacher. Il éructe une série d’injures à l’intention de sa vieille et menace cette sorcière de l’abattre d’un coup de fusil comme une bête malfaisante dès son retour. Le dossier qui m’est remis m’apprend que notre blessé a déjà fait, l’année précédente, un séjour à l’hôpital à la suite d’un violent coup sur la tête porté par une bûche qui serait malencontreusement tombée de la pile.

Les radiographies pratiquées montrent une fracture avec peu d’esquilles osseuses et la lame glissée miraculeusement juste entre les deux hémisphères cérébraux sans atteindre la structure nerveuse qui les relie.

L’intervention permet de retirer la hache, de relever quelques fragments osseux, de fermer brèche méningée et scalp, et de penser raisonnablement que notre patient va s’en tirer avec une grosse migraine.

Pas le temps de philosopher sur l’évolution des rapports des hommes et des femmes au sein du couple, à peine celui de passer par les toilettes que déjà l’infernale sonnerie m’interpelle. On m’attend en salle de déchoquage où plusieurs traumatisés sont pris en charge et où d’autres seraient encore en train d’être convoyés.

Une véritable fourmilière. Les femmes et les hommes en blanc s’activent autour de quatre lits. On dénude, on lave les corps ensanglantés, on pose des perfusions, on intube, l’interne de chirurgie pratique un lavage péritonéal à la recherche d’une hémorragie interne, un autre immobilise une fracture ouverte. Un corps est recouvert d’un drap, l’homme n’est plus, il était à la mauvaise place, celle du mort et le choc, en face à face, des deux voitures, lancées à pleine vitesse ne lui a laissé aucune chance. Le chauffeur a une vilaine fracture du bassin et une énorme plaie de la face, les deux passagers arrière, polytraumatisés, sont inconscients victimes de traumatismes crâniens. Les uniformes déchirés m’apprennent en même temps que mes collègues que ce sont des policiers qui ont été percutés, alors qu’ils se dirigeaient sur les lieux d’une attaque de banque, par la voiture des voleurs qui s’enfuyait en contre sens sur l’autoroute.

Les portes de la salle s’ouvrent sur le personnel du SAMU qui nous amène quatre nouveaux clients. Cette fois ce sont les voleurs. L’un est mort. Celui qui devait être au volant à le visage déchiré et une fracture vraisemblable du bassin, les deux autres sont dans le coma. Voleurs et policiers présentent en miroir les mêmes traumatismes et nous entrons au bloc pour évacuer chez deux d’entre eux des hématomes cérébraux similaires.

Il est plus de minuit lorsque j’en sors. J’ai faim.

À l’internat une demi douzaine de galopins, en chemise blanche, nœud papillon et veste de smoking, présentent leur virilité sur des assiettes de cochonnailles à de jeunes infirmières plus ou moins effarouchées. La fanfare couvre les cris des unes et les chants des autres.

Merde ! Mon bip sonne à nouveau.

Aux urgences, étendue sur le lit d’examen, les yeux grands ouverts et auréolée de sa blonde chevelure, elle m’apparaît éclatante de beauté. L’azur des iris, le grain de la peau, la finesse des chevilles, un corps ferme de déesse, vingt ans tout au plus, une fleur reposant délicatement sur un drap comme sur un écran. Son cou de cygne est emprisonné dans une minerve. Ses pupilles réagissent faiblement à la lumière et elle ne retire pas ses membres lorsque je la pince.

Les radios du rachis cervical sont sans appel et la fracture, haut située, a joué les coupe-cigares avec la moelle épinière. La belle est tétraplégique et pourra au mieux hausser les épaules. Brutalement sa respiration devient irrégulière, l’anesthésiste s’affaire mais l’intubation est difficile, les pupilles se dilatent et très vite ne réagissent plus à la lumière de ma lampe. Elle ne sera pas tétraplégique, elle est morte.

Je n’ai même plus faim, seulement les jambes lourdes et l’envie irrépressible de me réfugier dans ma chambre mais il me reste à trouver les mots face à la famille, qui vient d’arriver, de la jeune femme et à tenter de les convaincre pour les dons d’organes.

Mon bip, mon bip encore lui. Dans le service, en réanimation, une alarme témoigne d’un arrêt cardiaque. Vite, l’ascenseur, et au bout du couloir parcouru au pas de course, les infirmières ont déjà préparé le nécessaire sur leur chariot. Je cours, je masse, j’injecte, je masse toujours et miracle sur l’écran du scope réapparaissent les petits signes de l’activité cardiaque.

À l’opposé, un comateux agité chute de son lit malgré les barrières et s’arrache une partie du pénis sur sa sonde urinaire. Vingt minutes plus tard son sexe est raccommodé et je souhaite qu’une fois réveillé, il soit content du résultat.

Je n’ai même pas sommeil. Dehors, il bruine et la nuit s’évapore.

À l’internat, il reste encore des pâtisseries et quelques fêtards effondrés au profond des fauteuils.

                   Toubib41 le 21/12/2019

 


Moyenne des avis sur cet article :  4.5/5   (40 votes)




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20 réactions à cet article    


  • Sharpshooter - Snoopy86 Sharpshooter - Snoopy86 24 décembre 2019 18:38

    Bravo l’auteur !


    • toubib41 24 décembre 2019 19:03

      @Sharpshooter - Snoopy86

      Merci de me lire.


    • prong Q 25 décembre 2019 03:38

      @toubib41
      garde , malgres la greve et pendant les fetes ,
      je ne peut que t’ admirer et te metre la note maxi sur l’ article 
      (qui est d’ ailleur plutot bien ecrit)
      Mes meilleurs voeu pour la nouvelle année .


    • toubib41 25 décembre 2019 19:01

      @Q
      Merci, une très bonne année à toi aussi.


    • Sharpshooter - Snoopy86 Sharpshooter - Snoopy86 24 décembre 2019 18:40

      Sandro, si tu passes par ici, ce garçon va te plaire !


      • Aimable 24 décembre 2019 23:15

        Vous étiez également en grève ce jours là ?


        • prong Q 25 décembre 2019 03:35

          la bete ou la fete c’ est un peut comme « la bourse ou la vie » smiley


          • devphil30 devphil30 25 décembre 2019 08:13

            Un métier pas facile et une profonde volonté d’aider les autres


            • toubib41 25 décembre 2019 19:07

              @devphil30
              Un exercice pas facile mais qui donne beaucoup à celui qui le pratique pleinement.
              Merci pour votre lecture.


            • lephénix lephénix 25 décembre 2019 09:57

              votre témoignage si vital prendra volume il s’inscrit déjà dans la longue tradition des écrivains-médecins, il suffirait... d’en avoir le temps...


              • toubib41 25 décembre 2019 10:21

                @lephénix Le temps, un coquin qui de devant nous est déjà derrière ...


              • Leonard Leonard 25 décembre 2019 11:31

                Hier à 2h30 aux urgences, dans le nuit du 24 au 25, les brancards étaient vides. 

                Le Père Noël était donc passé pour ces futurs pauvres médecins...


                • JMBerniolles 25 décembre 2019 12:16

                  Merci de mettre ainsi en lumière ceux sont en première ligne et qui devraient vraiment compter dans notre société.

                  Ils sont investis de responsabilités énormes qui n’ont rien à voir avec leur statut d’étudiants, sont soumis à des horaires à rallonge, des gardes et astreintes qui s’enchainent pour un salaire dérisoire en comparaison. 

                  On comprend la nécessité de la fête qui prend une tournure païenne comme un hymne à la vie, à la nécessité de vivre malgré tout.

                  L’Hôpital public tient encore avec l’exploitation maximum des internes et d’autres personnels. Beaucoup des internes qui rentrent dans la vie professionnelle après leur thèse vont le fuir. Là est pourtant la clé de notre santé publique.

                  Il serait tant que tous ceux qui auront à séjourner à l’Hôpital fatalement prennent conscience de la véritable urgence dans ce domaine. 


                  • JMBerniolles 25 décembre 2019 12:20

                    @JMBerniolles

                    Excuses, il serait temps


                  • toubib41 25 décembre 2019 19:02

                    @JMBerniolles
                    Merci de me lire si bien.


                  • lloreen 26 décembre 2019 10:56

                    Pour information.

                    Le cadeau de la France à tous les peuples du monde.

                    Mise en application en France du « Droit des Peuples à disposer d’eux-mêmes » décidé par l’ONU Pétition : https://conseilnational.blogspot.com/...

                    https://www.youtube.com/watch?v=5yVSGj0UEA8


                    • lloreen 26 décembre 2019 11:06

                      Les médecins font un travail remarquable, je compatis à votre sentiment de détresse.Il est possible de changer les choses, d’apaiser ce monde et de le rendre meilleur.Vous êtes la preuve que le sort de vos prochains vous préoccupe, soyez-en remerciés.


                      • toubib41 26 décembre 2019 13:43

                        @lloreen
                        Merci de me lire. Malheureusement bien peu sont intéressés par cette profession, particulièrement les hommes qui se défilent vers d’autres situations moins contraignantes ...heureusement que les femmes sont là.


                      • Ratatouille 2 le retour Abou Darbrakam 26 décembre 2019 20:07

                        Éros et Thanatos 

                        c’est mieux qu’un film d’horreur,j’ai des souvenirs dans le genre.sinon il y à des événements comiques aussi.

                        le patient qui s’évade en douce la nuit avant son intervention chirurgical.et d’autres...

                        bonne fin d’année


                        • toubib41 26 décembre 2019 22:30

                          @Abou Darbrakam Comique comme cette péripatéticienne qui se réveille d’un coma profond de sept ans et dont les premières paroles furent « j’veux baiser mon gars »...Merci de me lire.

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